Edmonde Charles-Roux, derrière le masque | Causeur

Edmonde Charles-Roux, derrière le masque

Une biographie de la veuve de Gaston Defferre

Auteur

Pascal Louvrier
Romancier et biographe

Publié le 06 mai 2017 / Culture

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Edmonde Charles-Roux et son mari Gaston Defferre, octobre 1981. SIPA. 00032693_000002

Quand François Mitterrand est mort, un 8 janvier, triste comme le ciel de Jarnac en plein hiver, j’ai interviewé plusieurs personnalités de gauche, à propos de la disparition du président de la République, deux fois élus. Edmonde Charles-Roux, veuve de Gaston Defferre, ministre de l’Intérieur de Mitterrand, et maire emblématique de Marseille, me reçut dans son hôtel particulier de la rue des Saints-Pères, dans son pigeonnier. Des draps blancs recouvraient certains fauteuils, ça sentait l’encaustique, la rigueur était huguenote. Elle portait un tailleur Chanel. Un collier de perles cachait les rides de son cou. Son chignon me fit penser à Simone de Beauvoir. Elle se tenait droite, sa voix était un peu grave, sans la moindre inflexion lyrique. Fille d’ambassadeur, élevée sous les dorures du palais Farnèse, par une mère insensible, elle fut décorée de la Croix de guerre, et avait porté l’uniforme de la Légion étrangère.

Quand Mitterrand devint « Mittrand »

Elle avait dirigé le journal Vogue, écrit plusieurs livres, dont Oublier Palerme, Goncourt 66. Du reste, elle était présidente de la prestigieuse Académie Goncourt quand je la rencontrai à propos de la disparition de Mitterrand. Oublier Palerme, malgré un début confus, était touchant. Il évoquait les déracinés de l’Histoire, perdus dans les grandes métropoles où l’argent broie les hommes et leurs illusions. Sa voix, donc, était froide, son visage semblait figé, comme son sourire aux lèvres fines. La phrase était courte, le verbe précis.

Avec elle, on allait à l’essentiel, sans ornements romantiques. L’épreuve de la guerre, pensais-je. Elle me dit que le président avait une grande culture, qu’il aimait les écrivains, Mauriac, Chardonne et ses descriptions de la province, d’où il était lui-même sorti, Paul Guimard, Jacques Laurent, Michel Tournier. Elle poursuivit en évoquant son amour de la nature, des arbres en particulier. Puis elle prononça « Mittrand » au lieu de Mitterrand. Je restai figé. C’était ses ennemis qui disaient « Mittrand », la droite qui avait voulu sa peau et qui avait failli l’avoir. Là, c’était la veuve de Defferre qui s’exprimait, avec des mots aussi efficace que le fusil qui trônait dans le bureau du maire de Marseille ; c’était la femme engagée qui arpentait les allée encombrées de la fête de l’Huma, en compagnie d’Aragon le poète officiel du PCF. Une fois dehors, je ne pus m’empêcher de songer à sa marque de fabrication, celle d’une grande bourgeoise née dans une banlieue chic, où le numéro du département est avant tout un état d’esprit.

« C’est effrayant, tu vis comme un homme ! »

Et puis, voici la première biographie de la Dame de fer qui paraît un an après sa mort. Une biographie écrite par un amoureux, passionné par le destin de cette femme roide comme le gibet de Montfaucon. Jean-Noël Liaut va même jusqu’à inventer l’adjectif « edmondien », tant il est sous le charme. Il ne l’a pourtant rencontrée qu’une fois, lui aussi dans son hôtel particulier parisien. Il se souvient de l’ascenseur conduisant au dernier étage, surnommé « ma Bentley » par l’héritière Charles-Roux. Elle lui servit du thé avec de la vodka, de quoi rompre la glace et donner l’envie de lui consacrer un livre. On apprend la jeunesse dorée d’Edmonde, Neuilly, Rome, Prague, l’Europe galante de Paul Morand, avec une mère qui donne tout son amour à son mari et ne laisse que quelques miettes à ses trois enfants, et encore. Edmonde a une sœur, très belle, bien plus belle qu’elle, future princesse d’un mari fasciste, et un frère qui deviendra prêtre. Elle se réfugie dans les études, la lecture, la vie intellectuelle. Mais ce n’est qu’une facette de sa personnalité. Elle aime le combat, il lui faut ses doses quotidiennes de décharges d’adrénaline. Son père, un jour, s’exclame : « C’est effrayant, tu vis comme un homme ! ».

De la Résistance au journalisme

La famille se retrouve à Vichy, en juillet 1940. Hôtel du Parc, même étage que Pétain. Le choix historique est au bout du couloir, chambre 80. Mais non, Edmonde prend la direction de l’honneur. Car en mars 1940, elle était infirmière-ambulancière – elle possède son permis de conduire. Elle a été blessée à Verdun en portant secours à un légionnaire. D’où la Croix de guerre, et le grade de caporal-chef. Alors Pétain et sa clique de souffreteux fantasmant sur les corps musclés des nazis, très peu pour elle. Elle choisit la Résistance, tendance FTP-MOI, dans une ville qui la fera reine,  Marseille. En 2011, elle dira : « Ma génération pensait que, sans la Russie, nous n’aurions jamais gagné la guerre. » Elle est catégorique, souvent cassante, avec des inimitiés très fortes. C’est un tempérament, avec de l’allure. Elle participe à la campagne Rhin et Danube, refuse de se faire couper les cheveux et retoucher son uniforme pour poursuivre la guerre. Elle avoue : « Là, j’étais carrément rebelle. »

C’est ensuite la grande aventure du journalisme. Avec le magazine Elle, puis Vogue. Edmonde épouse son époque ; mieux elle dicte sa mode. C’est l’executive woman, qui, de New York à Paris, en passant par Londres, fait jazzer les photos et les textes de son journal. Nous sommes en 1954. Sagan écrit  Bonjour tristesse . Edmonde invente le bonheur chic et les idées qui vont avec. Elle est un lévrier afghan dans un Paris qui ressemble à un bouillon de culture. « Sa vie est une course contre la montre, écrit son biographe, et elle n’a qu’une question en tête, toujours la même : qui sont les contemporains capitaux ? » Elle veut mettre en couverture de Vogue le mannequin noir, Donyale Luna. Le big boss refuse. Elle passe outre et se retrouve au chômage. Irréductible Edmonde. Elle se lance dans la littérature, publie son premier roman, et obtient le Goncourt. Aragon et Elsa Triolet étaient cachés derrière le rideau rouge et tiraient les ficelles. Aucun blindage ne résistait à la mitraille communiste.

Comme un roman

On apprend plein de choses, à tous les chapitres d’un livre qui se lit comme un roman. Le lecteur curieux découvrira les mille vies de cette battante BCBG. Après avoir été Casanova au féminin, Edmonde se marie en 1973. Elle a trouvé celui qui pouvait la supporter, elle et sa soif de liberté : Gaston Defferre, le flamboyant. Ce dernier meurt le 7 mai 1986, après avoir été mis en minorité par Michel Pezet, baron socialiste local, pour l’élection du nouveau secrétaire général. Le coup a été fatal, au sens propre. François Mitterrand assiste aux obsèques de son ami. Liaut raconte la scène suivante : Edmonde demande à monter dans la voiture du Président, échange quelques mots, puis repart. Elle a demandé la tête de Pezet. Il semble qu’elle l’ait obtenue puisque Pezet ne sera jamais maire de Marseille, le but de sa vie. Il y a du sang des Médicis dans les veines de cette femme inoxydable qui meurt à 96 piges, comme aurait nasillé Defferre.

Laissons le mot de la fin au mordant Matthieu Galey, dont on publie le journal, dans sa version intégrale. « Un miracle d’éducation, écrit-il à propos d’Edmonde Charles-Roux, mais mécanique si parfaite qu’on ne songerait point à lui chercher une âme. »

Jean-Noël Liaut, Elle Edmonde, Allary Editions.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 6 Mai 2017 à 16h26

      hoche38 dit

      Y a-t-il encore une femme de cette trempe dans le monde boboïsant d’aujourd’hui? L’Education nationale des Bayrou, Fillon, Ferry, Chatel, Peillon, Valeau-Belkacem pourrait-elle ne pas liquéfier un tel tempérament?

      • 7 Mai 2017 à 17h50

        Pierre Jolibert dit

        Je ne trouve pas par quelles écoles Mme Charles-Roux est passée, mais enfin je suppose que de toute façon sa trempe a été peu déformée par les ministres de l’Instruction publique de l’entre-deux-guerres.

    • 6 Mai 2017 à 14h41

      Pierre Jolibert dit

      On lui doit également un Guide du savoir-vivre, sans doute pour offrir aux masses laborieuses les clés du bonheur chic pour tous.
      Malheureusement je ne l’ai pas, mais il paraît qu’on y trouve, à la question “Quand peut-on saucer son assiette avec son pain ?” ou à peu près, la réponse :
      _ Jamais, jamais, jamais.
      Je transgresse souvent le précepte, enfin ça dépend du contexte. Cela dit, rien ne me fera jamais prononcer un e suivi de deux consonnes (en l’occurrence R) autrement que comme s’il était écrit é, et encore moins l’élider.

      • 7 Mai 2017 à 13h52

        agatha dit

        C’est amusant de penser qu’elle a pu écrire ce genre d’ouvrage. J’aimerais bien y jeter un œil.

      • 7 Mai 2017 à 18h06

        Lector dit

        eh bien, Pierre, ce n’est pas l’avis des gourmets ; on peut d’ailleurs à cet effet utiliser sa fourchette pour piquer le pain. Et sinon que dit-elle des couverts à poisson ?

        • 7 Mai 2017 à 18h41

          Pierre Jolibert dit

          Bonsoir Lector,

          bien vu, la fourchette. Je ne sais pas ce qu’elle dit du poisson, je n’ai pas le livre. D’ailleurs le coup du pain ne vient peut-être pas du livre, mais de quelqu’un qui me dit que quelqu’un qui a dit que quelqu’un qui a vu le fauve le lui a entendu dire.
          Pour le e suivi de doubles consonnes, je m’avise qu’on dit Deufèreuh et non pas Défèreuh pour Defferre, mais enfin devant un double r… quelqu’un a-t-il jamais prononcé Ponson du T’rail ou Galard de T’raube ?

        • 7 Mai 2017 à 18h56

          Lector dit

          Bonsoir Pierre, alambiquée cette fin de premier § :)

          Je n’ai pu m’empêcher, en lisant votre 14h41, de penser au sketch de Benoît Poelvoorde version Nadine de Rothschild dans les carnets de monsieur Manatane :D

        • 7 Mai 2017 à 23h10

          Pierre Jolibert dit

          (je ne connaissais pas cette série des Jamais : merci du tuyau)

        • 8 Mai 2017 à 13h56

          agatha dit

          Pour votre seconde remarque, Pierre, je propose comme explication : pas d’orthographe pour les noms propres, donc pas de règles de prononciation, juste l’usage qui lui-même vient sans doute de la formation du nom ( par exemple à partir d’un “de” qui marque l’origine ).

        • 8 Mai 2017 à 15h04

          Pierre Jolibert dit

          Oui, je suis très petit-bourgeois : culte de l’écrit fixe et de la règle la plus rationnelle possible.
          Et je me suis trouvé dans la même situation que Mlle Legrandin future Mme de Cambremer, “un jour, en visite, entendant une jeune fille dire : “ma tante d’Uzai”, “mon onk de Rouan” et ne reconnaissant pas immédiatement les noms illustres qu’elle avait l’habitude de prononcer Uzès et Rohan, avec l’embarras et la honte de quelqu’un qui a devant lui à table un instrument nouvellement inventé dont il ne sait pas l’usage et dont il n’ose pas commencer à manger.
          Mais passée cette épreuve, je suis resté petit-bourgeois, et tiens l’Usage pour moins fondé sur la formation du nom que sur la décision normative et délibérée, en vue de créer une hiérarchie, étayée précisément par le mythe d’une formation naturelle renvoyée dans la nuit des origines, comme il est précisé dans une parenthèse de la même page de Sodome & Gomorrhe dont je tire l’exemple :
          car on n’était pas assez gratin à Féterne pour prononcer notre “onk”, comme eussent fait les Guermantes dont le baragouin voulu, supprimant les consonnes et nationalisant les noms étrangers, était aussi difficile à comprendre que le vieux français ou le moderne patois.
          Ceux qui disent Mitrand le disent parce qu’ils le veulent, comme par ricochet ceux qui leur résistent. Je pense quand même que vous avez raison pour Defferre.

        • 8 Mai 2017 à 16h31

          agatha dit

          Votre explication est plus subtile et sans doute juste dans certains cas. Mais pas toujours, on imagine mal le pauvre bougre du coin imposant par snobisme et par caprice une prononciation plus ou moins dissociée de l’orthographe de son nom. Je vois plutôt la transmission d’erreurs d’orthographe, de copie et/ou de prononciation.

        • 8 Mai 2017 à 17h58

          Pierre Jolibert dit

          Ah mais si j’en crois un téléfilm sur sa jeunesse Mitterrand tenait beaucoup au “mitéran” (et donc, veux-je croire, à ce qu’on s’aligne sur la graphie), donc là c’est le pauvre bougre qui s’est vu imposer le caprice des autres ?
          Pour le reste, vous avez raison de faire leur part à la transmission des erreurs, surtout administratives, etc.
          Je citais surtout cette page que j’adore pour le plaisir, et aussi en réplique très en sourdine à hoche38 qui trouve moyen de chercher noise à l’Education nationale à ce sujet, puisque
          Dès lors elle avait compris qu’en vertu de la transmutation des matières consistantes en éléments de plus en plus subtils, la fortune considérable et si honorablement acquise qu’elle tenait de son père, l’éducation complète qu’elle avait reçue, son assiduité à la Sorbonne, tant aux cours de Caro qu’à ceux de Brunetière, et aux concerts Lamoureux, tout cela devait se volatiliser, trouver sa sublimation dernière dans le plaisir de dire un jour : “ma tante d’Uzai”.
          Par delà la caricature, c’est juste pour dire que ce genre de truc, l’Instruction publique a justement pour sens d’être, naguère comme aujourd’hui, de totalement les ignorer.

    • 6 Mai 2017 à 11h54

      agatha dit

      Il semblerait bien qu’elle se soit réconciliée avec son cher ami Pezet quelques années avant sa mort. Cela prouverait que sa férocité n’était pas éternelle, et qu’elle avait sans doute une âme.

      • 6 Mai 2017 à 14h33

        Pierre Jolibert dit

        Bonjour Agatha,
        ce doit être amusant de connaître Marseille de l’intérieur.
        Ignorant tout, j’avais besoin de quelques noms propres en plus (surtout le beau-frère italien) et j’ai trouvé un portrait dans un site engagé :
        https://lesantigones.fr/portrait-edmonde-charles-roux/

        • 7 Mai 2017 à 13h50

          agatha dit

          Bonjour Pierre,
          Oui, ce n’est pas si mal d’habiter ici, contrairement à ce que dit souvent JP Brighelli, mais c’est très provincial. Rien qui ressemble ici à l’aristocratie parisienne.
          Merci pour le lien.

        • 7 Mai 2017 à 17h51

          Pierre Jolibert dit

          Taratata, pas de fausse modestie.
          Vos nuits sont aussi belles que leurs jours.