Les germanophiles ont bien failli nous avoir. Ils ont voulu nous vendre la langue de Goethe, Schiller et Neuer (l’excellent gardien du Bayern) comme étant le nouvel anglais. L’allemand c’est trop kiffant, prétendaient-ils, déguisés en bons potes. Najat Vallaud-Belkacem les a heureusement démasqués : les faux-nez cachaient des pifs austères. Évidemment, on plaisante. Quoiqu’à peine. Les germanistes, partisans du maintien des classes bilangues dans les collèges, doivent l’admettre : leur cause, désormais, sent la vieille bière.

Rabiah[1. Le prénom a été changé.] veut pourtant y croire. Professeur d’allemand dans un établissement classé Réseau éducation prioritaire d’une ville de banlieue parisienne, d’origine maghrébine, préférant garder l’anonymat, elle entend se battre contre le décret gouvernemental du 20 mai entérinant la réforme du collège, prévue pour la rentrée 2016. Elle tient fermement au maintien des classes bilangues dans lesquelles elle enseigne, dès de la sixième – en attendant l’« allemand pour tous » promis par la ministre, à compter de la cinquième, soit un démarrage retardé d’un an, qui plus est avec une dotation horaire diminuée (2,5 heures par semaine au lieu de 3 actuellement en « bilangues »).

Le gouvernement légitime ces changements au moyen d’une formule choc, cependant émoussée, censée marquer des esprits citoyens : « pour l’égalité », « contre l’élitisme ». Des paroles, rien que des paroles, selon Rabiah. Pour elle, les sections bilangues, où deux langues vivantes sont enseignées, généralement l’allemand et l’anglais, sont au contraire une manière de proposer des filières d’excellence aux plus modestes des Français. Autrement dit, elle et une partie de ses collègues reprochent au gouvernement sa lecture bien peu catholique du catéchisme républicain. Leur message aux pouvoirs publics : vous voulez plus d’égalité? Favorisez l’élitisme au sein des classes populaires!

Faut-il parler d’un cri d’amour, voire de détresse ? Rarement la langue des Germains aura à ce point mobilisé, en France, en sa faveur. Par un effet de nostalgie, on se croirait revenu aux jours émus du Traité de l’Elysée de 1963 scellant la réconciliation franco-allemande sous le haut magistère du président de Gaulle et du chancelier Adenauer – justement, la réforme du collège engage ledit traité, selon le « partenaire » allemand, inquiet du sort réservé à l’apprentissage de son cher idiome par le ministère de l’éducation nationale.

Même la raison économique n’a pas réussi, pour l’heure, à se faire entendre. En effet, et n’en déplaise à Jean-Luc Mélenchon, l’Allemagne est pour les jeunes Français un débouché professionnel autrement plus prometteur que ne le sont les pays hispanophones – apprendre l’espagnol, solide second au collège derrière l’anglais mais devant l’allemand, ça sert à quoi, hein ? Vous avez le chômage, nous avons les emplois, fait comprendre Joachim Umlauf, le directeur du Goethe Institut de Paris, l’organisme public de promotion de la culture allemande à l’étranger, opposé au « volet allemand » de la réforme du collège.

Rabiah aborde sans complexe la question du chômage avec ses élèves, pour beaucoup issus de la « diversité » maghrébine et subsaharienne. « Tout le monde en parle, pourquoi ne pas le faire en classe ? justifie-t-elle. En matière d’emplois, il est certain que l’allemand fait la différence. » Ces considérations matérielles ne suffisent pas, on s’en doute, à remplir une classe de futurs germanistes, tant le parler d’outre-Rhin rebute le plus grand nombre par sa difficulté. Aussi, munie d’un argumentaire rôdé, Rabiah va-t-elle en faire la promotion chez des écoliers du primaire déjà. « Je leur dis que l’anglais et l’allemand ont les mêmes racines – guest-Gast (invité), to come-kommen (venir) – et que ce sont deux langues qui s’apprennent plus facilement en parallèle, rapporte-t-elle. Ils doivent comprendre que plus ils commenceront tôt, plus ce sera simple pour eux. »

Encore jeune dans la carrière, payée médiocrement en comparaison de la rémunération d’un enseignant allemand du second degré, du simple au double en début de parcours, elle ne montre aucun signe de découragement. On la sent investie d’une mission, celle, se dit-on, que lui ont assignée les pères fondateurs de l’« école de la République » : transmettre le savoir aux enfants de la nation, leur donner ce qu’elle-même a reçu. Tout cela est grandiloquent mais correspond sans doute à l’esprit de sacrifice et à l’idée de vocation que se font les profs de leur office – le maître héritant socialement du curé, c’est-à-dire de peu en termes sonnants et trébuchants. Le « maître français » veut bien être payé au lance-pierres, encore faut-il qu’il en retire une satisfaction symbolique : dans la classe, il doit avoir tout pouvoir, dont il convient qu’il use avec intelligence, autorité et bienveillance. On est tenté d’ajouter « amen ».

Rabiah dit être attachée à la notion de « discipline », celle qu’on enseigne et celle que les élèves doivent à leur tuteur ou tutrice. Elle ne croit pas en l’avenir des EPI, les enseignements pratiques interdisciplinaires, la grande nouveauté de la réforme du collège. « Les élèves ont besoin d’un cadre, d’une structure, de répétition, dit-elle. Ils ne doivent pas être jetés dans le grand bain de la discussion, alors qu’ils n’en possèdent pas encore les bases. Nous les profs, sommes déçus que cela vienne d’un gouvernement de gauche. Il ne faut pas ôter le goût de l’effort aux élèves. »

Bas-bleu, notre hussarde ? Pas vraiment. Son œil plein d’autorité cligne de malice. Elle est à la page du ludique. Les cours d’allemand d’aujourd’hui sont nettement plus fun qu’il y a trente ans. Les déclinaisons « der, die, das » en diapos, c’était d’un barbant. Tokio Hotel, le boys band punk de Magedbourg, en ex-Allemagne de l’Est, n’avait pas peu contribué, dans les années 2000, observait-on, au regain d’intérêt de l’allemand auprès des ados français – des filles, surtout.

Exit Tokio Hotel. Pour accrocher son « public », Rabiah fait appel à d’autres chanteurs allemands, plutôt sexys et répondant aux critères multiculturels en vogue, parmi eux Tim Bendzko ou Marteria. « Also ging ich diese Straße lang. Und die Straße führte zu mir. Das Lied, das du am letzten Abend sangst, spielte nun in mir », roucoule Xavier Naidoo, un autre de ces chanteurs d’aujourd’hui, dans « Dieser Weg » (en français, « Ce chemin » : « Je marchais dans la rue. Et cette rue menait chez moi. La chanson que tu avais chantée le dernier soir, je l’avais en moi »).

Ces bluettes ont leur utilité mais elles ne sauraient remplir à elles seules le programme d’allemand. Souvent, l’élève transpire sur l’accusatif, le datif et le gérondif : y’a pas, faut que ça rentre. Par chance, au printemps, vient le voyage en Allemagne. Rabiah et ses élèves rentrent d’un séjour passé dans une grande ville, accueillis et logés dans des familles. Depuis, ça doit tchatter grave sur les réseaux. On se dit que ces collégiens ont de la chance d’avoir une prof d’allemand comme Rabiah.

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*Photo : CC0 Public Domain / FAQ.

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