photo : bixintx

Le petit matin du 1er juillet ressemble comme un frère à celui du 15 mai. La France qui s’éveille en mettant la radio sent, au ton de ses journalistes et animateurs préférés, que la nuit leur a apporté une nouvelle maousse, du « gros » comme on dit dans la corporation. Et rien d’autre que l’affaire DSK ne saurait mobiliser à ce point les affects des gens de radio et de leurs auditeurs.

Un article du New York Times, un seul est la cause de ce grand remue-ménage et son titre est sans équivoque : « Strauss-Kahn case seen as in jeopardy » . Le dossier de l’accusation contre DSK serait ainsi en « jeopardy », terme difficilement traduisible mais puissamment évocateur d’une odeur de pâté : l’honorable Cyrus Vance Jr, district attorney de Manhattan est très, très ennuyé par les découvertes de ses propres services concernant la victime des agissements présumés de l’ex-directeur du FMI. Contrairement à ce qu’affirmait ce même New York Times quinze jours plus tôt – après une longue enquête confiée à sept journalistes ! – Nafissatou Diallo n’est pas, si on ose écrire, la blanche colombe pure et sans tache présentée jusque-là à la compassion du public.

La veuve laborieuse, trimant dur dans un boulot ingrat pour élever sa fille ne serait qu’une fieffée menteuse doublée d’une complice de blanchiment d’argent du trafic de drogue. Elle aurait menti dès sa demande d’asile politique aux Etats-Unis en déclarant qu’elle avait été victime de viol et de mutilations sexuelles dans son pays, la Guinée. Plus grave, elle aurait, dès le lendemain de l’affaire du Sofitel, téléphoné à l’un de ses amis incarcéré pour trafic de marijuana pour discuter avec lui des bénéfices sonnants et trébuchants qu’elle pouvait retirer de son aventure. Enfin, cette pauvre femme de ménage disposait d’un compte en banque créditeur de 100 000$, alimenté en liquide par son « fiancé » et des amis de ce dernier.

Ces révélations ne proviennent pas de l’armada de détectives engagés par la défense de DSK, mais des investigations menées par les services du procureur, ce qui leur confère une crédibilité notablement supérieure.

La conséquence est imparable : aucun jury ne condamnera un homme en se fondant sur les seules affirmations d’une accusatrice traînant derrière elle de telles casseroles. Même si elle a réellement subi un rapport sexuel non consenti -car la réalité de ce rapport est désormais établi par les analyses ADN – l’accusation ne serait pas en mesure d’en persuader les jurés « au-delà du doute raisonnable » comme le stipule la loi américaine. Pour sauver son cas, le procureur va tenter de négocier l’abandon des chefs d’accusation majeurs contre l’admission, par la défense, de charges mineures n’entraînant qu’une peine légère, voire symbolique.

On ne voit pas, dans l’état du dossier tel qu’il nous est présenté par le NYT, pourquoi DSK et ses avocats entreraient dans un tel marchandage. Un acquittement quasi certain lors d’un procès public serait pour lui une revanche éclatante sur le destin et un formidable bras d’honneur à tous ceux qui, dans le monde politique et les médias ont fouillé dans son passé comme une meute de chiens dans les poubelles d’un restaurant étoilé Michelin.

Ce qui est fascinant dans toute cette affaire, c’est que la réalité de ce qui s’est passé dans la suite 26 du Sofitel ne sera sans doute jamais établie, et que la question du consentement de Nafissatou Diallo aux rapports sexuels avec DSK ne pourra être tranchée. La vérité judiciaire devrait donc rendre ce dernier totalement innocenté des faits dont il est accusé, non pas parce que ces faits n’auraient pas eu lieu, mais parce que la victime présumée est maintenant hors d’état de faire valoir sa bonne foi. Car on peut être complice de dealers et avide de monnayer son malheur et avoir vraiment été victime de violences sexuelles…

On va naturellement voir ressurgir des théories du complot prétendant par exemple, que la femme de chambre aurait été missionnée par ses amis dealers, eux mêmes engagés par quelques officines obscures de Moscou ou de Paris pour piéger DSK. Mais quoi que l’opinion pense de ce genre d’élucubrations, cela ne rétablira pas le crédit politique de Strauss-Kahn : pourrait-t-on aujourd’hui confier la magistrature suprême à un homme capable de tomber dans un piège aussi grossier ? Cette pénible affaire n’a-t-elle pas épargné à la France de vivre une campagne présidentielle où DSK aurait été l’objet d’attaques crapoteuses sur ses mœurs, son argent et ses origines ?

La machine judiciaire américaine -qui, soit dit en passant vient de se révéler dans toute son équité avec le retournement de l’accusation – a brisé la carrière d’un homme politique issu d’une nation qui n’est pas la moindre sur cette planète. Ce n’est pas rien. Et pourtant ce qui s’est produit n’est pas une erreur judiciaire, car à aucun moment de la procédure les droits de la défense n’ont été violés. Trop de justice tue-t-elle la justice ? Sans doute, mais l’inverse est encore pire. Et qu’on nous permette, pour conclure de constater qu’un DSK acquitté, donc rétabli dans son honneur, mais dispensé de destin présidentiel, c’est pour lui la meilleure des issues possibles de cet abominable tunnel new-yorkais. Sa parole politique reprendra d’autant plus de poids qu’elle sera soulagée d’une ambition que la psyché de l’homme rendait périlleuse.

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