Photo : William Hamon (aka Ewns)

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Marc Cohen et Pascal Riché débattent de Claude Guéant et des chiffres de l’immigration.

La fixation de Claude Guéant sur ses chiffres (soirées électorales, radars pédagogiques, vols de poule avec effraction) est compréhensible : depuis le XIXème siècle, nos ministres de l’Intérieur sont accros aux statistiques. Plus généralement, si les mots « Etat » et « statistiques » (en anglais c’est encore mieux : state et statistics) ont une racine commune, ce n’est pas par hasard : l’Etat bureaucratique moderne et plus spécialement l’Etat-Providence ne peuvent fonctionner sans compter, recompter, classer, pondérer et moduler (note à l’attention des naïfs : je n’ai pas dit truquer…)

La politique donc est devenue en quelque sorte un enchaînement de chiffres tableaux et de courbes : statistiques qui décrivent la réalité, budgets permettant d’agir sur cette réalité et… encore des statistiques mesurant l’impact de l’argent dépensé… Inévitables autant qu’illisibles, les chiffres ne sont souvent sauvés que par leurs constructions poétiques, aux limites du surréalisme : vous connaissez beaucoup de familles qui ont 1,9 enfants à charge ?

La politique de l’immigration n’échappe bien sûr pas à cette boulimie numérale, et donc aux contresens afférents. L’anecdote suivante peut attester de l’absurdité de la politique du chiffre. Quand, il y a dix ans, le centre d’accueil de Sangatte a été fermé, les gouvernements français et britannique se sont retrouvés avec deux mille clandestins et zéro solution. Les fonctionnaires de deux pays ont donc décidé de partager la manne. Mais à Paris on a insisté pour que la France prenne en charge le moins de migrants possible. Les Britanniques ont donc proposé le marché suivant : si vous nous laissez choisir, nous prendrons les deux tiers de ces personnes. Côté français, la possibilité de publier un communiqué annonçant un nombre relativement faible d’immigrés à accueillir a prévalu et l’accord a ainsi été conclu: Messieurs les Anglais triez les premiers… Le culte exagéré du chiffre a poussé nos technos la France à commettre une bourde de débutant: il vaut mieux accueillir 1200 personnes avec de fortes chances d’intégration que 800 cas désespérés.

Toutefois, ces absurdités déplorables ne devraient pas cacher le fond de l’affaire : un Etat a le droit, voire le devoir d’avoir une politique d’immigration. A fortiori, une majorité démocratiquement élue a le droit d’appliquer des mesures visant à maitriser les flux migratoires -y compris drastiquement si besoin. Cette politique et les mesures concrètes qui en découlent doivent être quantifiées sous peine de ne pouvoir évaluer leur efficacité. Le nombre de naturalisations ainsi que les permis de travail et de séjour sont certes des données importantes mais plus cruciale encore est la logique qui les guide : pour accueillir décemment, on ne peut pas accueillir tout le monde sans discernement. Le modèle républicain français est fondé sur le refus du communautarisme et exige donc un processus long et compliqué d’intégration. Le spectre d’une société patchwork dont l’activité économique ou l’accès aux prestations étatiques seraient le seul lien social est un cauchemar qui, malheureusement est en train de prendre corps dans certains quartiers.

Que la droite instrumentalise les inquiétudes de l’électorat face à cette situation n’est une surprise que pour les naïfs. Guéant se précipite sur le tapis que la gauche lui déroule à force d’angélisme et il le fait avec cynisme, car en vérité, ni lui ni personne n’a la moindre idée sérieuse sur la régulation réelle des flux migratoire. Ce qui ne l’empêchera pas de faire campagne sur ce thème : il aurait tort de se gêner, il n’y a personne en face pour lui répondre

Il y a trente ans c’était Georges Marchais et non Jean-Marie Le Pen qui tirait la sonnette d’alarme en appelant à « stopper l’immigration officielle et clandestine » afin de pouvoir résoudre « l’important problème posé dans la vie locale française par l’immigration. Se trouvent entassés dans [des] ghettos des travailleurs et des familles aux traditions, aux langues aux façons de vivre différentes. » Et une décennie plus tard c’était Michel Rocard et non pas Claude Guéant qui affirmait que ne pas maitriser l’immigration c’est « hypothéquer [..] l’équilibre social de la nation, [..) les chances d’intégration des étrangers installés et enfin l’avenir même de nouvelles vagues d’arrivants et des pays d’où ils viennent ».

Depuis rien n’a changé sinon l’acceptation implicite par presque toute la gauche du dogme d’un monde sans frontières et donc du soutien de principe (certains diront sans principes) aux sans-papiers. Que ce dogme de la libre circulation des migrants soit aussi prôné par Laurence Parisot (concomitamment à la libre circulation des capitaux) devrait pourtant mettre la puce à l’oreille de François Hollande, Eva Joly et Jean-Luc Mélenchon…

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