« Cette affaire, ce n’est pas Créteil ». Le député-maire, les clercs, les responsables associatifs l’auront répété sur tous les tons aux journalistes accourus dans le quartier du Port depuis une semaine. La séquestration d’un couple dans son appartement et le viol de la femme sur fond d’antisémitisme ont suscité une attention médiatique inédite autour de la ville. Attraction d’autant plus embarrassante que le film Les Héritiers tourné dans un lycée cristolien d’après une histoire vraie – sortait au même moment dans les salles de cinéma, reconstituant avec un entrain surjoué la communion d’élèves « difficiles » autour du souvenir de l’Holocauste. Pour les élites locales, il s’agissait surtout de ne pas laisser supposer l’existence d’un climat malsain dans la commune. De ne pas écailler un vernis si précieux. Et si fragile.

Avec ses 90 000  habitants, dont un cinquième d’israélites et une forte population afro-maghrébine, la préfecture du Val-de-Marne pouvait jusqu’alors se comparer avantageusement à Sarcelles – sa jumelle démographique du Val d’Oise dont les quasi-pogroms du mois de juillet dernier avaient fini par détruire l’image joyeusement bigarrée. Ici, c’était le « vivre-ensemble » claironné jusque dans le slogan municipal. Pas de chasse aux Juifs filmée par la télévision, pas de grenade lancée dans un supermarché casher, pas de descentes ostentatoires du Betar. A peine quelques tags malheureux. Quelques remarques belliqueuses. Quelques agressions connotées pendant les pics de tension proche-orientale. Des broutilles, disait-on à la mairie. Créteil est une « ville multiculturelle apaisée », répète Laurent Cathala – son édile depuis trente-huit ans. Une cité modèle de la France de demain, victime passagère des tourments de l’époque fomentés par « Zemmour, Dieudonné et Soral », pour reprendre l’énumération à peine confuse d’un président de la LICRA rompu à la traque des « responsabilités » fourre-tout.

Il se trouve que je connais un peu la question. Né à Créteil il y a une vingtaine d’années et y étant demeuré sans interruption, j’ai vécu dans plusieurs de ses quartiers « divers », fait le tour de ses écoles publiques et participé à tout ce que la municipalité a pu produire d’initiatives « citoyennes » pour le « respect de l’Autre ». Et figurez-vous que je ne suis pas surpris. Lorsqu’on a connu la seconde Intifada en classe de CE 2, avec le petit Azzedine qui disait vouloir se faire sauter dans un bus israélien (la mode n’était pas encore aux roquettes) et le petit Yoni qui criait « les Palestiniens sont des pédales » (la compréhension de ce dernier terme par un gosse de huit ans étant sujette à caution), les discours lénifiants sur l’enrichissement mutuel et le rassemblement dans la différence ne prennent pas facilement. Le conflit israélo-arabe, localement devenu judéo-islamique, constitua la toile de fond de toute ma scolarité.

À la nuance près que le nombre d’élèves juifs diminuait au fil du temps, ceux-ci rejoignant massivement l’établissement Ozar Hatorah du coin pour finir par disparaître complètement de mes années lycéennes. Ils constituaient déjà un gibier privilégié pour les petites frappes à capuche. Leur détroussage crapuleux pouvait se parer des oripeaux approximatifs de la lutte anticoloniale, la violence débridée se justifiait vaguement par la souffrance des enfants palestiniens et des musulmans opprimés à travers le monde. Ajoutez les considérations stratégiques fondées sur la double supposition richesse / solidarité tribale, et vous comprenez que le petit peuple séfarade fasse l’objet de fixations délinquantes spécifiques. En cela, ses membres partagent largement le sort des Français « de souche », éternels tributaires de la colonisation et du racisme aux yeux d’un certain nombre de descendants d’immigrés – une « responsabilité » quelconque à pointer, M. Jakubowicz ?

Ce rapprochement dans l’adversité semble paradoxal si l’on songe à l’extraordinaire travail de désassimilation ayant touché les Juifs de la ville, poussés à embrasser la cause sioniste sans retenue. L’Alyah est une perspective socialement valorisée. Les succès militaires de Tsahal sont ardemment célébrés. Le drapeau bleu et blanc est accroché dans les commerces confessionnels, où les récriminations contre la France et sa politique étrangère sont monnaie courante. Les barbares du 1er décembre n’ont pas lu Le Suicide français, n’en déplaise aux vautours de l’antiracisme officiel. On peut en revanche regretter que les Cristoliens israélites ne se fassent pas plus zemmouriens.

Tenter d’analyser l’horreur du Port uniquement à travers ce prisme serait illusoire. L’esprit de système trouve ses limites : au même titre que les obsédés de l’économie, ceux qui ne veulent voir que la dimension ethnique d’un tel crime se condamnent à ne pas comprendre. Chaque acte de ce genre comporte sa part de mystère, plongeant dans les tréfonds de l’abjection humaine. Mais la religion civile du « padamalgam » ne doit plus nous conduire à détourner le regard. À nier ce que cette sordide histoire révèle d’une ville de déracinés, devenue un patchwork de tribus et de communautés continuellement « enrichies » par l’immigration, chacune se délectant de ses aigreurs ressassées. Une ville où le référent français a disparu pour laisser s’épanouir mille nationalismes exotiques. Où ceux qui le revendiquent encore sont moqués, insultés, violentés – parole d’un « sale céfran ». Où le clientélisme ethnique de la municipalité est longtemps parvenu à assurer une paix de façade : une caresse à la synagogue, un terrain gratuit pour la grande mosquée, des « emplois aidés » distribués avec talent… Mais où toutes les habiletés politiciennes ne suffisent plus à proclamer le divin triomphe de la société multiculturelle.

Le « rassemblement républicain contre l’antisémitisme » a regroupé quelques centaines de personnes dimanche matin, en présence du ministre de l’Intérieur. Les kippas dominaient dans l’assistance masculine, au milieu de laquelle flottaient les drapeaux jaunes de la LDJ. On vous dit des bêtises : cette affaire, c’est bien Créteil. Et Créteil, c’est la France qui vient.

*Photo : EREZ LICHTFELD/SIPA. 00699516_000020.

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Manuel Moreau
est journaliste et syndicaliste.
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