Doyen de l’humanité : un dur métier
Halte aux cadences infernales !
Publié le 21 juillet 2009 à 8:00 dans Monde
Mots-clés : Henry Allingham
Henry Allingham. Souvenez-vous bien de ce nom. Vous ne l’entendrez plus jamais. À 113 printemps, le doyen de l’humanité vient de passer l’arme à gauche. Ne croyez pas qu’il ait rejoint le Parti socialiste (y a des limites à tout, même à la sénilité), il a simplement quitté une existence qui commençait à traîner en longueur. Les vieillards ont ceci de supérieur à tous leurs congénères : passés les cent ans, il ne leur faut plus guère de temps pour comprendre que la vie, il n’y a pas que ça dans la vie.
J’aurais bien présenté mes condoléances à ses enfants. Ils sont morts depuis belle lurette. Ses petits-enfants croupissent dans un hospice de la morne banlieue de Londres. Je me rabats donc sur ses arrière-petits-enfants – en espérant qu’ils soient encore en vie – pour adresser à la famille mes pensées les plus émues.
Pour tout dire, je ne connaissais pas Henry Allingham. Jusqu’à ce que la radio m’annonce sa mort, j’ignorais même qu’il était le doyen de l’humanité – je croyais que c’était Patrick Apel-Muller quand j’ai réalisé que celui-ci n’en était que le rédacteur en chef.
Mais une chose est sûre : j’ai aimé Henry Allingham sitôt que j’ai entendu son nom et le secret de sa longévité. L’ancêtre professait tenir sa forme d’un triptyque des plus hygiéniques : “cigarettes, whisky et femmes très très sauvages”.
Il était bien, notre doyen ! Jusqu’alors, on nous avait refourgué des doyens de l’humanité qui ne valaient rien. “Si je suis vieux, disaient-ils, c’est que j’ai passé ma vie à m’emmerder. J’ai jamais bu, jamais fumé. J’ai toujours voté démocrate-chrétien et c’est pas à 110 berges que je vais perdre mon pucelage. Je l’ai, je le garde.”
Parfois, il leur arrivait bien de raconter comment ils en étaient arrivés à boire un verre de Porto. C’était dans les années 1930, mais juste pour y tremper leurs lèvres : trop peur de crever.
Après avoir passé les cent premières années de leur vie à se faire chier comme des rats morts, ils profitaient du sprint final pour enquiquiner l’humanité entière. Et l’humanité, pas chienne, dépêchait de temps à autre un reporter pour aller au chevet du doyen :
- Toujours aussi chiant, l’ancêtre ?
- Toujours.
- Merci, l’ancêtre. À vous les studios !
En même temps, on ne peut pas reprocher aux plus de 110 ans de ne pas être hilares en permanence. La mort est là, ils le savent. Chaque soir qu’ils se couchent, ils ne sont pas sûrs de se réveiller le matin. Les statistiques sont formelles : le métier de doyen de l’humanité connaît, dans la plupart des cas, une issue tragique.
Rien de tout ça avec Henry Allingham ! Il fumait comme deux, picolait comme trois. L’eau minérale, il la réservait à l’arrosage des chrysanthèmes. Et à 113 ans, rien d’autre ne l’intéressait plus que de peloter le cul des filles. L’arthrite ne lui faisait plus mal quand il en voyait passer une et imaginait sous sa robe virevoltante une exquise nudité, des formes aguichantes, une voluptueuse moiteur.
Henry Allingham était un Poilu, un vétéran britannique de la Grande Guerre. Il n’avait en tête qu’un unique slogan : “La Madelon ou la mort !”
Henry Allingham mériterait un monument. On le verrait, ridé et fringant, clope au bec, levant son verre de scotch et trinquant à la santé des générations futures. Et sur son piédestal, un sculpteur consciencieux graverait d’une main habile les seuls mots qui vaillent : la vie et rien d’autre.
En attendant, Trudi1 vous coiffe tous au poteau, les jeunots. Elle a 115 ans et toutes ses dents.
- Gertrude Baines (en allemand Gertrude, c’est Trudi) est désormais la doyenne de l’humanité, avec 115 années au compteur. ↩
-
L'auteur
-
Plus









La rédaction de commentaires est reservée aux abonnés
23Nos offres
1 an : 55 € ............................................ >
1 an : 34,90 € ....................................... >
Ludovic Lefebvre dit
Il aura eu plus de temps de retraite que de temps d’activité, c’est rare. Bon plan de devenir doyen.
rackam dit
Le vieux est l’ennemi du bien.
Lisa dit
@a2lbd,
C’est sûr, Dieu est pratique, c’est un bon concept opératoire, aie, ça doit être la grippe en plus de l’entorse ce coup ci.
a2lbd dit
@Lisa
Non mais je vous rassure Dieu est supposé être partout même dans les âneries que vous ou moi écrivons à l’occasion.
Il a quand même un coté pratique de temps en temps.
Impat dit
Chère Nadia,
“Voilà qui me fait penser à quelqu’une”…
Ce portrait est si séduisant qu’on a bien envie de la connaître!
Lisa dit
@a2lbd,
Il allait peut-être se confesser, puis il recommençait ? l’amour c’est bon pour la santé. Et en plus Dieu a donné l’intelligence aux hommes pour créer le viagra.
Oh la la ce qu’on (je) peut dire comme bêtises c’est les 31 degrés plus une entorse qui m’empêche de partir excusez-moi…
Ludovic Lefebvre dit
113 ans, il a connu le bon temps. Encore 73 ans à payer des amendes dès que je prends ma voiture, à ne plus pouvoir fumer, à vivre dans ce monde devenu, ce serait insupportable.
Ha les femmes si ce n’était si cher…
Tiens, je n’ai plus envie de batifoler, mais de me marier et d’avoir d’autres enfants encore un caprice qui va me ruiner à nouveau.
nadia comaneci dit
Pour dire vrai, le centenaire se conjugue le plus souvent au féminin (hécatombe de la guerre de 1914 oblige) et il se distingue sur le plan psychologique par un optimisme à toute épreuve et un caractère affirmé. Ayant travaillé toute sa vie le plus souvent, il, ou plutôt elle, a des gênes en or massif et conservé un bon système immunitaire. Sans, apparemment, bouder les plaisirs de l’existence. Voilà qui me fait penser à quelqu’une !
a2lbd dit
@Lisa
Voyons si Dieu était chrétien, il n’aurait point autorisé que le doyen copulât autant.
Et aurait certainement interdit le viagra !
eureka dit
Cigarettes et whisky et p’tites pépées. Te laissent groggy te rendent un peu cinglé.
Mais te laissent envie (à lire à haute voix) pendant longtemps.
Info ou Intox ?
Vous êtes toujours aussi amusante chère Madame
Lisa dit
@a2lbd
Dieu que fais- tu ?
Dieu est chrétien alors ?
la borie dit
Pardon…..Trudi…….
la borie dit
Trudy, c’est beau comme du Hermann Hesse.
On vous aime…….
Saul dit
il faisait comme Churchill alors, qui répondait, quand on lui demandait les raisons de sa bonne santé par un “no sport”
a2lbd dit
Ca va pas faire plaisir au juifs et au musulman mais le brave Henri de par son patronyme se réclamait visiblement d’une consommation de viande porcine régulière.
All in G ham (je tiens le G pour good) ou tout est bon dans l’cochon…
Dieu que fais tu ?
zen aztec dit
Trudi c’est d’la bombe de balle ma poule qu’elle devienne doyenne quand se sera son tour
Didier Goux dit
Oui, enfin, si Gertrude a 115 ans et que Henry vient de mourir à 113, cela veut dire qu’Henry n’a jamais été doyen de l’humanité. Ou alors seulement de l’humanité virile. Ce qui n’empêche pas Gertrude d’être doyenne de l’humanité multi-genres. Vous me suivez, là ?
Bourbonnaise dit
Tout à fait d’accord avec vous Trudi ! La vie est faite pour être vécue : rester dans la salle d’attente pendant plus de cent ans, ou même seulement pendant cinquante ans, n’a aucun intérêt.
Oui, mais voilà : j’aime le vin mais pas la gueule de bois, et j’aime l’odeur du tabac mais pas son gout…
quant aux petites pépées, étant une femme, je préfère les hommes…
C’est dramatique : je ne vivrai peut-être que jusqu’à 99 ans et demi. Qu’en pensez-vous, Trudi ?
vingtras dit
Hé l’Ours, c’est pas vrai… Le président Mao nageait tous les jours dans le fleuve Jaune… il a passé l’arme à droite rapido (il fumait trop).
Merci chère Trudi – je dis chère parce qu’à la longue (pas la langue) en vieil abonné à Causeur, je me réjouis à chaque fois qu’apparaît votre “funny face”… C’est bien vrai ce que vous écrivez là. On se fait chier quand on est vieux. La preuve, je m’emmerde…
L’Ours dit
Vous ne croyez pas si bien dire!
J’ai vu un reportage où un gars se prive de tout pour démontrer qu’en mageant comme un oiseau et autres privations on peut vivre extrêmement vieux!
Pour l’instant les faits semblent lui donner raison car il fait plus jeune que son âge, mais le plaisir vaut bien quelques rides!
Pas pour lui, il préfère passer sa vie à ne pas la vivre! Vous le dîtes d’ailleurs de façon sublîme; “… la vie, il n’y a pas que ça dans la vie!”.
La mort doit être moins ennuyeuse!
PS:
je me suis encore régalé à votre lecture… Houlà! pour cette jouissance, je sens le graveur du temps incruster une petite ridule à la commissure de mes zygomatiques!