“D’où vient cette haine de la littérature ?” | Causeur

“D’où vient cette haine de la littérature ?”

Flaubert par Flaubert, un dictionnaire définitif et un symptôme

Auteur

Jérôme Leroy

Jérôme Leroy
est écrivain.

Publié le 07 mars 2010 / Culture

Eugène Giraud, Portrait de Gustave Flaubert, 1867.

Eugène Giraud, Portrait de Gustave Flaubert, 1867.

Je fais souvent ce cauchemar étrange et pénétrant d’un monde sans bibliothèques. Cela me semble être le comble du malheur. La dystopie que je trouve la plus effrayante n’est pas l’horreur panoptique de 1984, le totalitarisme eugéniste de Brave new world ou la transparence obligatoire de Nous autres de Zamiatine : c’est Fahrenheit 451 de Bradbury. Un monde où des pompiers pyromanes traquent les derniers lecteurs, brûlent leurs livres, un monde où des résistants ont appris par cœur les chef-d’œuvres de la littérature universelle dans le vague espoir de les transmettre à d’autres et de ne pas, en se faisant abattre par la police, faire disparaître par la même occasion L’Odyssée ou Le voyage au bout de la nuit.

Je me suis demandé un long moment pourquoi ce sont ces noires pensées qui m’ont assailli en découvrant le Dictionnaire Flaubert de Jean-Benoît Guinot, un ouvrage pourtant aussi réjouissant par son côté exhaustif et monumental que par son sujet. Imaginez un peu : Flaubert par Flaubert, sur huit cents pages et 1500 entrées. Une belle idée qui aurait plu au Patron, comme l’appelait Maupassant. C’est qu’il y a toujours eu chez Flaubert cette recherche d’une forme totale, d’un livre définitif qui épuiserait le monde pour mieux le conserver. Son Dictionnaire des idées reçues ou son dernier roman inachevé, Bouvard et Pécuchet, ne sont pas seulement d’admirables bouffonneries, des critiques sociales au lance-flammes, ce sont aussi des tentatives héroïques pour atteindre un absolu : le livre parfait. Au point qu’on peut imaginer qu’il se suffise à lui-même, qu’il soit devenu un monde en soi. On lit d’ailleurs, dans ce qu’on ne tardera pas appeler le Guinot comme on dit le Gaffiot, à l’article “Rien”: “Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attaches extérieures, qui se tiendrait de lui-même, par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet, ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut.” Quelques années plus tard, c’est Mallarmé qui va rêver de la même chose : “Le monde est fait pour aboutir à un beau livre.”

C’est que ces deux-là, Flaubert et Mallarmé, avec quelques autres, ont bien pressenti ce qu’avait vu également Léon Daudet dans Le stupide XIXe siècle ou ce que verra Muray dans Le XIXe siècle à travers les âges : la formidable entreprise de désenchantement du monde et d’abrutissement généralisé qui commence avec le triomphe de la bourgeoisie. Une bourgeoisie qui va imposer partout sa manière monstrueuse d’aimer, de jouir, de penser, de s’enrichir. Ouvrons à nouveau le Guinot et lisons à l’article “Bourgeois” cet extrait du Château des cœurs : “Ô Bourgeois, vous vous êtes tenus philosophiquement dans vos maisons, ne pensant qu’à vos affaires, à vous-mêmes seulement ; et vous vous êtes bien gardé de lever jamais les yeux vers les étoiles.” Cela date de 1863. Comment ne pas voir un écho, d’autant plus saisissant que Flaubert n’en connaissait pas l’existence, du constat de Marx et Engels quinze ans plus tôt dans Le Manifeste : “Là où elle est arrivée au pouvoir, la bourgeoisie a détruit tous les rapports féodaux, patriarcaux, idylliques. Elle a impitoyablement déchiré la variété bariolée des liens féodaux qui unissaient l’homme à ses supérieurs naturels et n’a laissé subsister d’autre lien entre l’homme et l’homme que l’intérêt tout nu, le dur paiement comptant.”

C’est alors que j’ai compris le pourquoi de mon malaise inaugural, de mon angoisse bradburyenne devant ce Dictionnaire Flaubert qui est, répétons-le, merveilleusement conçu : c’est qu’il est aussi, en tant qu’entreprise universitaire, un symptôme inconscient d’une époque où la muflerie et le crétinisme, pour reprendre des termes chers à Flaubert, arrivent aujourd’hui à leur stade terminal. J’ai convoqué Marx et Engels, mais pour que l’on nous comprenne bien, j’aurais pu aussi appeler Renaud Camus à la barre qui ne dit pas autre chose dans son essai La dictature de la petite bourgeoisie.

Ce dictionnaire est, de fait, un livre pour période dangereuse, comme si nous allions ne pouvoir emporter, quand tout s’effondrera, que l’essentiel d’une œuvre aimée parce qu’il faudra, décidément, voyager léger.

En d’autres temps, le Guinot aurait été un merveilleux Baedeker pour visiter le continent Flaubert. Passer d’un château l’autre, dans des articles d’une érudition impeccable et parfois d’une drôlerie provocatrice. “Tourisme sexuel”, “Pignouf” ou “Breton” sont, entre autres, de vrais bonheurs.

Mais aujourd’hui, les livres nous quittent, les livres s’en vont. Ils ne se sentent plus désirés, enfin plus désirés comme on doit les désirer, de manière vitale, charnelle, définitive. À l’article “Lecture” du Guinot, on aura opportunément le rappel de cette citation de Flaubert aussi essentielle que célèbre : “Ne lisez pas comme on fait des enfants, ni pour vous divertir, ou comme les ambitieux, pour s’instruire. Non, lisez pour vivre !”

Seulement, voilà, les livres sont une espèce en voie de disparition, au même titre que les cabines téléphoniques, les couples qui ne divorcent pas et les prêtres qui suivent le rite tridentin. Ce ne sont pas les pompiers de Bradbury qui viennent les brûler, les livres, mais c’est un mécanisme plus pervers, plus subtil, plus insidieux qui les met à mort.
Ce sont, par exemple, les centaines de faux livres sur les tables des librairies qui noient les quelques vrais que l’on publie parfois encore, la prolifération entropique des cellules étant, on le sait, le premier stade du cancer. Ou les écrans d’ordinateurs, de télévisions, de smart phone. Ou le livre électronique dont personne ou presque ne voit qu’il s’agit d’un oxymore qui fleure bon le totalitarisme. Ou le babillage incessant et insignifiant des médias Ou la néophilie obligatoire. Ou l’idolâtrie technologique. Ou la furie consumériste. Ou les sous-cultures glorifiées. Ou le refus démagogique jusque dans l’école de hiérarchiser entre Baudelaire et Grand Corps Malade1. Bref vous avez le choix dans la manière de dire adieu à l’élégance des temps endormis.

Ce qui est désespérant, c’est que l’on aurait pu, l’on aurait dû voir arriver le désastre. Les grands écrivains, même quand on les asphyxie économiquement ou qu’on les traduit devant les tribunaux, sont là pour ça, pour peu qu’on se donne la peine de les lire.

Et ce Dictionnaire Flaubert nous le rappelle tout le temps ou presque, à chaque page, comme un remords. On finira donc par l’article “Littérature” et l’on sera à peine étonné, dans une lettre à la princesse Mathilde en juillet 1867, d’entendre Flaubert poser déjà la seule question qui vaille encore d’être posée aujourd’hui : “Mais d’où vient cette haine de la littérature ?”

  1. Authentique, hélas. Vu, alors qu’on préparait un neveu au bac de Français, dans une série de textes sur le thème de la ville.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 13 Mars 2010 à 10h28

      Lanturlu dit

      @ Miche
      12 mars 2010 à 12:15

      Je ne pense pas que la Révolution ait apporté plus de médiocrité qu’avant. Le populisme, oui. Il s’agit de flatter les masses de gens peu exigeants qui n’ont pas eu le temps ou le goût pour s’informer.

      La dictature éclairée a existé, les Lumières l’appelaient le despotisme éclairé, du genre Frédéric II de Prusse et son académie de Berlin. Dont Voltaire se souviendra longtemps et qu’il abreuvera de sarcasmes.

      De bons aperçus sur la démocratie, lire Alexis de Tocqueville. On en parle encore aujourd’hui. Et la proposition de constitution de Condorcet, trop en avance sur notre temps pour qu’on en parle sérieusement.

    • 12 Mars 2010 à 13h37

      bvb09 dit

      @ Miche
      La démocratie a permis à différentes aristocraties de se reconstituer:
      Pour ce qui concerne la littérature, Causeur est un vivier d´aristocrates qui pleurent leur manque de descendance, alors que Saint-Germain des prés s´auto congratule en s´étonnant de ne plus être lu qu´à Paris.
      Pour l´argent allez voir du coté de Neuilly, de la Belgique et de la Suisse: trader, grands Patrons, sportifs, artistes pipole en tous genres.
      Est apparue une autre aristocratie depuis l´apparition du chômage: les fonctionnaires-grévistes qui gagnent plus et travaillent moins que dans le privé.
      Ceci dit sans aménité aucune, hormis peut-être la dernière catégorie à ma grande honte: je ne supporte pas les gens qui crachent dans la soupe.
      Nous restons des animaux.

    • 12 Mars 2010 à 12h15

      Miche dit

      Bon je constate que personne n’a vraiment répondu à ma question, elle est simple : si l’on en croit l’auteur de cet article, la vraie littérature qui s’inscrit dans le sillon de Flaubert se situe au-dessus de la médiocrité et répond à un besoin d’aristocratie, disons une vigilance de la pensée. Flaubert foule au pied les médiocres et les imbéciles, mais leur promotion n’est-elle pas précisément héritée de la révolution qui a fait prospérer les faussaires de toute nature ? On semble le payer aujourd’hui d’une énorme déculturation. Si la démocratie est, comme je le crois, la dictature des imbéciles, faut-il appeler de ses voeux une dictature éclairée ? La question se pose dans un site aussi ouvert que “Causeur”.

    • 11 Mars 2010 à 21h21

      Minos dit

      Porc dit :
      10 mars 2010 à 11:51
      Proverbe chinois :
      on est mieux assis que debout, couché qu’assis…
      In cauda venenum : mort que couché.

      Proverbe antillais
      “Va où tu veux, meurs où tu dois.”

    • 11 Mars 2010 à 17h35

      BvB09 dit

      @ Franade
      le fil est mort je le crains mais je voulais vous remercier pour les quelques interventions que vous avez faites.
      Vous expliquez clairement ce que je ne faisais que sentir confusément.

    • 11 Mars 2010 à 14h03

      Grandgil dit

      Moi j’en ai un peu marre de devoir me justifier de ce que j’ai lu (un peu plus que d’autres), j’assume mon ignorance sur certains sujets, ce que je connais j’assume aussi, à plein. Ceux qui ont des carences sur la question littéraire, qu’ils assument aussi. Et qu’ils en guérissent.
      C’est comme se dire modeste, je vois tout de suite le grotesque de l’affirmation.

    • 11 Mars 2010 à 13h34

      BvB09 dit

      @ Grangil
      je reconnais là votre élégance.
      j´imagine votre carte de visite: ” j´ai lu Flaubert et je suis cultivé”
      je vais vous donner la mienne “je suis un ignorant mais je me soigne”

    • 11 Mars 2010 à 12h59

      Grandgil dit

      Sinon ce n’est pas binaire, on n’est pas à moitié cultivé, relativement cultivé ou un peu cultivé, ou cultivé selon ses goûts. Quand quelqu’un me parle de sciences, auxquelles je ne connais rien, généralement je ferme ma gueule, j’écoute, sans essayer de me comparer ou de traiter l’autre de prétentieux sans me demander ce qu’il peut m’apporter. Tout cela tient du complexe social, on remarque cependant que les bobeaufs sont de moins en moins complexés…

    • 11 Mars 2010 à 12h56

      Grandgil dit

      Ah, c’était drôle ?
      On est loin du thème de l’article. Mais pour parler de Flaubert, eût-il fallu le lire…

    • 10 Mars 2010 à 19h56

      bvb09 dit

      Grangil

      je me suis moqué de votre affirmation qui stipulait qu´on était cultivé ou non cultivé.
      Binaire.
      Relisez vous vous l´avez écrit deux fois.
      En poussant votre raisonnement j´ai voulu savoir à quel moment on passait du 0 au 1, du non diplômé au diplômé, du non cultivé au cultivé.
      Un peu d´auto dérision, ou de mémoire, vous aurait fait remarquer que je plaisantais.

      Mais je vais commencer par rouler des cigarettes. Enfin du concrêt.

    • 10 Mars 2010 à 18h31

      Grandgil dit

      Exact Antoninus, la culture va de la dégustation d’un vin à une chanson populaire, mais je pense, même si nous sommes meilleurs ennemis comme il dit je peux le dire (il peut le faire), que Jérôme est véritablement cultivé également dans ce sens.
      BVB, la culture ne vient pas d’un diplôme, elle se construit, sans se comparer aux autres, connaissez vous Alexandre Jollien ? Il roulait des clopes dans une usine avant de se passionner pour la philosophie gràce un prof dévoué (ça existe encore).

    • 10 Mars 2010 à 17h45

      Antoninus Lucretius dit

      Peut être faudrait-il parler d’érudition, plutôt que de culture?
      Pour moi la culture n’a rien à voir avec le savoir. Par exemple la culture française intègre Victor Hugo, Marc Olivier Fogiel, le boeuf bourguingon, la choucroute garnie, le couscous et Olivier Besancenot, hélas.
      Claude Levi Strauss a écrit quelque chose là dessus que je n’arrive pas à retrouver..Il écrit qu’une culture est faite d’un million de petits riens insignifiants, ou quelque chose comme çà.
      L’érudition, c’est autre chose. Un érudit c’est quelqu’un qui a lu des livres et qui connait beaucoup plus de choses que.. Marc Olivier Fogiel, par exemple..
      Jérôme Leroy est un érudit. C’est un épouvantable marxiste, mais c’est un érudit…