Doronine, 100% stupéfiant | Causeur

Doronine, 100% stupéfiant

Un héroïnomane de notre temps

Auteur

Daniel Mallerin
est éditeur.

Publié le 25 mai 2017 / Culture

Mots-clés : , ,

Thierry Marignac a traduit le recueil de nouvelles du jeune Andreï Doronine qui se définit comme "le plus grand toxico de Saint-Petersbourg". Des contes noirs, cruels et parfaitement amoraux.
andrei doronine russie marignac

Andreï Doronine, La Manufacture des livres.

Amazon vient de me livrer une came d’enfer, un cocktail de récits stupéfiants signés Andreï Doronine et emballés par ce titre étrange : Transsiberian back to black.

La bombe d’un junkie russe

Test accompli : c‘est une bombe qui va décrocher la première place au hit-parade d’un genre que William Burroughs a transformé en mythe. En rapportant à sa femme – Olga Marquez, chanteuse du groupe Oili Aili –, qui le poussait à décrocher, la collection de ses histoires de junkie, Andreï Doronine ne s’est pourtant pas réfugié dans une posture artistique. Ayant cramé tout crédit, il a fait le pari non pas de se réhabiliter mais d’effarer à chaque étape de ses récits, transmuant les faits les plus sordides en sortilèges.

Doronine va droit au but – du brut de brute défoncée –, entraînant sa lectrice dans la course infernale de la toxicomanie.  Survivant dans des conditions extrêmes, un junkie Doronine in extremis des résolutions extrêmes à son problème (de réassort). De cette situation, Doronine tire un mécanisme narratif naturellement efficace. Ou comment se sortir d’un piège aux allures terminales par une ruse à la fois lamentable et homérique – misérable miracle – avant de remettre le pire au lendemain.

Dans la peau d’un zombie

Histoires qui courent au paroxysme de l’extrême, crescendo, haletantes, horriblement fascinantes et, souvent, à mourir de rire, conséquence de la tension injectée dès les premières lignes – un suspense radical – comme de la pharamineuse embrouille qui en est la cause.

Doronine ajoute à son maléfice l’art de camper ses personnages avec une cruelle parcimonie. Te voilà en quelques mots dans la peau d’un salaud, d’un zombie ! Réduit à quelques automatismes primaires, tous convoqués dans le feu de l’action : pécho l’un après l’autre le fric et la poudre avant Doronine se la jouer à quitte ou double – saloperie ou merveille. Pourtant ces personnages – Doronine démultiplié – à qui tu emboites le pas, malgré le degré zéro de leur humanité, t’accrochent façon syndrome de Stockholm, ne serait-ce que par la prodigieuse fourberie dont ils sont capables pour satisfaire leur vice. Frères de solitude et de meute, extravagants ruminants du néant, qui t’embarquent direct dans la sidération des calamités inimaginables qu’ils déclenchent immanquablement ! A chacune son conte.

Road movie déjanté

Conte noir, cruel et parfaitement amoral. Panique même tant c’est cru brutal et givré. A chaque conte sa dramaturgie absurde, sa logique déraillant, ses looping et coups de théâtre, son issue, sa défaite. Quelque chose qui arrache comme un air de blues … à chacun son rythme et sa couleur locale. Couleurs des lieux russes ordinaires, mais extravagants et violents à la lumière blanche de la défonce – un chenil, un marché (où l’on achète des hamsters avec 5g de poudre collés sur le ventre), une décharge, les coulisses d’un théâtre, l’hôpital -, la zone de Saint-Pétersbourg ou des lieux en marge de la ville, n’importe quelle ville, ses périphéries jusqu’aux îlots de l’archipel du Goulag où se déroule la première nouvelle du recueil – « Chaman » -, un road movie déjanté à la rencontre d’un centenaire excentrique issu d’une peuplade minoritaire du nord, vivant à l’écart du monde, communiquant avec les esprits des ancêtres s’exprimant par des poèmes et débitant de dramatiques et infaillibles oracles que les puissants du pays viennent recueillir en tremblant.

Bourré de surprises, horreurs et sensations fortes, brutal et absurde, construit avec une logique de tiroirs (le passé de la Russie, jusqu’à ses légendes antiques, est enseveli dans l’un d’eux), « Chaman », avec son zeste mystique, partage avec toutes les autres histoires de Doronine, cette singulière et primitive méditation sur la résignation d’où jaillissent, comme des cris de bête à l’agonie, des péroraisons sarcastiques à la Cioran.

“Prêt aux humiliations et aux tortures les plus raffinées”

Dans le cauchemar intitulé « Inventeur », où le narrateur taille un bic pour en faire une shooteuse, se loupe, perd la moitié de l’injection, la récupère sur le tapis antédiluvien, se shoote de nouveau, s’injecte une poussière et se trouve assailli par une vague de douleur qui lui brise le dos, Doronine enchaîne : « Je pouvais aussi bien traîner dans la rue et ramasser plus de cochonnerie, pour me concocter un poison du même genre. L’enfer ne faisait que commencer. » ;  « Mais j’aimais tellement la défonce. Et je l’aime toujours. C’est précisément pour ça que je n’y touche plus. Effectivement comment vivre lorsque, par amour, on est prêt aux humiliations et aux tortures les plus raffinées, pour une minute, une seconde d’espoir que ce sera la première fois ? »

Ce dernier paragraphe est reproduit sur la quatrième couverture de Transsiberian back to black., une époustouflante nouveauté dans la catégorie « démons et merveilles » dont les sensations de grand 8 annoncent un écrivain rare (qui s’ignore encore) ; un livre traduit et publié par Thierry Marignac dans la collection Zapoï.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 30 Mai 2017 à 16h57

      Lionel_Lumbroso dit

      C’est curieux pour un “éditeur” : l’article est plutôt mal que bien écrit, avec un lexique trop superlatif d’un bout à l’autre et des répétitions mal maîtrisées de certains de ces mots emphatiques. Ça fatigue, mais au moins l’émoi puissant et “secouant” qui peut saisir le lecteur de Doronine (s’il y est ouvert) est fort bien communiqué.
      Comme il a été dit ci-dessous, on est dans le réel passablement tragique des hommes, qu’aucun déni se voulant “propre sur soi” ne supprimera. Et ce qui fait valeur, ce n’est évidemment pas quelque mode de déchéance qui soit, mais de parvenir à en faire récit captivant (au-delà de ses dénis, donc, si on le peut), ou œuvre picturale, ou musicale forte, etc. On parle de “sublimation”, de “sublime”, de passage de l’état “boueux”, mettons, à l’éther de l’essentiel, de l’exploit de parvenir à briquer un avers positif à une médaille au revers bien sombre.
      À Transit : sur ton 1er commentaire, je cherchais un bouton “Like”, ça me paraissait très opportun. On sent une pensée bien organisée, cultivée, pertinente, “et les mots [sophistiqués] pour le dire viennent aisément”.
      Et puis, boum, tu trébuches et te met en position d’être “arrosé” par un autre :
      <>
      Un élément central de ta pertinence éloquemment déployée s’écroule à ce dévoilement sans doute inconscient d’une mesure d’esprit tout aussi “navrante” — être hermétique à la part de génie de Michel Houellebecq — et “d’oeillères” symétriques de celles que tu dénonces. Rien de grave : à chacun sa zone de bêtise (et je connais assez bien la mienne), mais il est bon de la regarder en face pour s’efforcer de la réduire. Et je ne suis pas avare de coup de main dans ce sens à mon prochain. ;-)

    • 30 Mai 2017 à 16h55

      Lionel_Lumbroso dit

      C’est curieux pour un “éditeur” : l’article est plutôt mal que bien écrit, avec un lexique trop superlatif d’un bout à l’autre et des répétitions mal maîtrisées de certains de ces mots emphatiques. Ça fatigue, mais au moins l’émoi puissant et “secouant” qui peut saisir le lecteur de Doronine (s’il y est ouvert) est fort bien communiqué.
      Comme il a été dit ci-dessous, on est dans le réel passablement tragique des hommes, qu’aucun déni se voulant “propre sur soi” ne supprimera. Et ce qui fait valeur, ce n’est évidemment pas quelque mode de déchéance qui soit, mais de parvenir à en faire récit captivant (au-delà de ses dénis, donc, si on le peut), ou œuvre picturale, ou musicale forte, etc. On parle de “sublimation”, de “sublime”, de passage de l’état “boueux”, mettons, à l’éther de l’essentiel, de l’exploit de parvenir à briquer un avers positif à une médaille au revers bien sombre.
      À Transit : sur ton 1er commentaire, je cherchais un bouton “Like”, ça me paraissait très opportun. On sent une pensée bien organisée, cultivée, pertinente, “et les mots [sophistiqués] pour le dire viennent aisément”.
      Et puis, boum, tu trébuches et te met en position d’être “arrosé” par un autre :
      <>
      Un élément central de ta pertinence éloquemment déployée s’écroule à ce dévoilement sans doute inconscient d’une mesure d’esprit tout aussi “navrante” — être hermétique à la part de génie de Michel Houellebecq — et “d’oeillères” symétriques de celles que tu dénonces. Rien de grave : à chacun sa zone de bêtise (et je connais assez bien la mienne), mais il est bon de la regarder en face pour s’efforcer de la réduire. Et je ne suis pas avare de coup de main dans ce sens à mon prochain. ;-)

    • 28 Mai 2017 à 15h50

      Koestler A. dit

      Transit quand tu auras un moment, je veux dire quand tu auras fini de vômir ta bile hors sujet sur “l’ignorant typique franco-français” tu nous expliqueras ce que sont les “spécificités très instructives sur le plan géopolitique” d’un junkie ou dopehead (pardon pour l’américanisme mais le titre du livre en question est tout aussi américain) qui ne vit que pour son prochain shoot qui fait toute sa raison d’être. Jusqu’à mieux informé la came en question est bien la même sur la surface de la planète, et ses effets n’ont rien de spécifique au pays où on la consomme. La dégénerescence physique est sans frontières et non spécifique quand le poison qui la cause est partout le même. Pour commencer. j’attends ton revers en fond de cour.

    • 27 Mai 2017 à 19h25

      Transit dit

      Si l’on réduit tout ad americanam, et qu’on n’a comme référence que l’assez navrante Beat Generation, qu’on est, vu cette assez navrante tournure d’esprit, enclin à ne pas comprendre et ne pas chercher les spécificités très instructives sur le plan géopolitique par exemple, et culturel d’autre part, puisque c’est de ça qu’il est question, on peut effectivement faire ce genre de commentaire, ignorant typique franco-français.

    • 27 Mai 2017 à 12h07

      Koestler A. dit

      Bref la Beat Generation avec 60 ans de retard, presque la durée de l’Union soviétique. Logique.

    • 27 Mai 2017 à 11h33

      Transit dit

      En outre, il faut être particulièrement obtus pour dans la circulation planétaire des drogues le “résultat d’une pensée”, c’est plutôt l’inverse. Il s’agit en réalité du règne de de la marchandise dérégulée à l’ère post-moderne, qu’aucun des pseudos adversaires de cette pseudo barricade ne songe à remettre en question. Je soulignerai que le cas de l’ex-URSS, et donc de Doronine est particulièrement intéressant dans ce domaine.
      Il y a un siècle, le capitalisme de l’industrie lourde nous a donné les guerres que l’on sait, dont la Première nous donna par exemple les premières pages de “Voyage au bout de la nuit”; leur effroyable beauté loufoque, vient directement  d’une expérience et d’une mesure humaine de l’horreur. En d’autres termes, c’est de littérature qu’on parle, rien d’autre.

    • 27 Mai 2017 à 10h34

      Transit dit

      L’invective sectaire est répétitive, elle bégaie. Elle nous ressort les torchons pour bobos, qu’elle doit lire tous les jours, parce qu’elle est leur portrait craché, l’autre face du miroir dogmatique et borné. Elle ânonne mécaniquement sa vision du monde tel qu’il devrait être, au lieu de regarder ce qu’il est. En ceci, elle est totalement semblable à ce qu’elle prétend combattre, un imbécile de droite ne vaut pas mieux qu’un imbécile de gauche.
      L’intérêt de lire “de telles horreurs”, est que l’artiste a su transformer le plomb en or par une maestria inédite de l’art du roman,  intéressante en soi, si on prête attention aux techniques narratives, qu’elle se passe dans des endroits du monde dont les Messieurs Jourdain n’ont qu’une représentation fort brumeuse, avec des aperçus sur l’Histoire et les mythes du pays en question; que le livre échappe à ces critiques de bas étage parce qu’il sort du Clochemerle politico-tralala et franco-français.  Personne ne force personne ni à l’acheter ni à le lire. Si l’on préfère Paul Déroulède ou les épaves genre Houelbecq parce qu’ils font partie de la chapelle et écrivent des horreurs de droite, eh bien on en est libre en Phrance macronisée!

    • 27 Mai 2017 à 10h03

      palatine dit

      quel est le but de lire de telles horreurs???… le monde n’est-il pas déjà assez fou comme cela sans en rajouter dans l’ignominie et la déguelasserie… Effectivement, digne des “inrocks” ou de Libé, c’est bien le style. C’est grâce à cette pensée qu’on en est là d’ailleurs. Eux s’en félicitent, moi je m’en indigne et c’est mon droit le plus total aussi.

    • 26 Mai 2017 à 22h51

      Transit dit

      Le sectarisme et l’étroitesse de vue qui s’affiche sur ces commentaires prouve que la bêtise des propagandes n’est le seul apanage de la gauche. Il est est question d’un auteur remarquable, par sa technique narrative et son ouverture sur un intermonde qu’ignorent nos petits politiciens à œillères, proclamant d’emblée avec des cris d’orfraies que c’est “Inrocks et Libé”, ces torchons de bobos propres sur eux. Où a-t-on vu dans cet article sur un artiste Lacan et Foucaut, c’est la preuve d’une obsession amoureuse de l’adversaire et c’est totalement hors-sujet. Le manque de curiosité et d’intelligence de ces Messieurs Jourdain de la politcorrectitude de droite qui jugent sans aller voir, est aveuglant, a contrario. S’ils sortaient deux secondes de leurs petites obsessions politiciennes, ils auraient une ouverture sur le monde et sur l’art de la fiction. En l’occurrence, à lire ces déjections, ce n’est pas le cas.

    • 26 Mai 2017 à 13h25

      cloenri dit

      Voilà bien une info qui pourrait figurer dans cet article :
      http://www.toucherlalumiere.info/2017/03/actualite-demoniaque-avril-2017-distinguer-nos-peurs-psychiques-des-presences-demoniaques.html
      Si au moins pour ce qui se manifeste de plus en plus ouvertement comme des activités démoniaques, on essayait de voir le Réel tel qu’il est constitué, on serait moins leur proie et on les dénoncerait au lieu de glorifier leurs instruments. Comme quoi il y a différentes manières de faire exploser la terreur, de permettre aux vrais démons d’appesantir de plus en plus lourdement leur joug sur un nombre croissant parmi nous. Bon réveil !

    • 26 Mai 2017 à 6h07

      meibushengshou dit

      Je me suis cru un instant sur le site des Inrocks ou de Libé quant au fond (célébration de l’antihéros) et à la forme (notamment les métaphores filées jusqu’à la corde et tous les clichés littéraires) de cet article. Foucault et Lacan réunis. 

      • 26 Mai 2017 à 10h29

        ReCH77 dit

        C’est pas faux, ça. A propos de marges et de marginaux, chez le même éditeur (La Manufacture de livres), je vous recommande plutôt le récit de Christian Rol, “Le roman vrai d’un fasciste français”, la biographie très enlevée de René Resciniti de Says. Un destin multiple et singulier, fascinant, irritant et dérangeant que la plume de Christian Rol fait revivre sans chichi mais avec un certain panache.