Donné, c’est volé

Non à la gratuité gratuite et obligatoire !

Publié le 18 mai 2009 à 15:00 dans Médias

C’est pas pour vous raconter ma vie, mais, jeudi dernier, j’ai piqué une grosse colère. Et le plus pénible, c’est que c’était contre moi-même (quand on a une contrariété, il est toujours préférable d’avoir quelqu’un à qui s’en prendre). Alors que je m’apprêtais à passer une délicieuse matinée à lire et à traîner, avec en prime la bonne conscience du travailleur, je me suis rappelé avoir donné mon accord pour participer à “La pause d’actu”, émission quotidienne sur Direct 8, au cours de laquelle deux “invités” (qui sont en fait des chroniqueurs) commentent les sujets du jour. Après que Yoann Cambefort, un jeune homme fort bien élevé, m’eut dit sur tous les tons qu’ils tenaient absolument à m’avoir moi et pas une autre, et qu’il adorait ce que je fais (mon célèbre bœuf mironton ?), j’avais piteusement laissé choir mon fromage et oublié mon principe cardinal : pas de travail non rémunéré. Certes, je n’ai aucune raison de mettre en doute la sincérité des jeunes gens talentueux et sympathiques qui sont aux manettes de cette émission, mais enfin je sais ce que c’est : il faut trouver chaque jour deux bonnes poires qui acceptent de perdre trois heures de leur temps, avec, pour seule rétribution, le fait de passer à la télé – et pas exactement sur TF1. Je sais que leurs handicaps de départ – faible audience de la chaîne, faible notoriété des journalistes – les obligent à ratisser large et à être insistants. Il n’empêche que je m’étais laissé faire. Il faut dire que je n’ai pas de chance : les médias sont peuplés de gens qui se feraient hacher menu plutôt que de m’inviter, et justement ce sont ceux qui payent. Mes “admirateurs” ne sont jamais les décideurs-payeurs. Je me demande bien pourquoi mais ce n’est pas le sujet.

J’étais donc, ce matin-là, dans d’excellentes dispositions jusqu’à ce que cet engagement me revienne en mémoire. Quand Clélie Mathias, présentatrice de l’émission avec Emmanuel Pontneau, m’a fort courtoisement appelée pour discuter des sujets que nous allions traiter, j’ai passé à cette malheureuse fille le savon que j’aurais dû m’infliger à moi-même.

– Je vais venir mais je vous préviens, ça me met hors de moi de travailler sans être payée.
– …
– Vous, vous êtes payée, non ?
– Euh… oui, mais moi je suis salariée de la chaîne.

Que n’avait-elle dit là ! Elle a pris pour tous les autres : les présentateurs payés des fortunes qui vous expliquent que pas d’argent1, les jeunes crétins qui vous font comprendre qu’ils vous font un grand honneur de vous inviter sans avoir une traitre idée de la raison de cette invitation, sans oublier tous les confrères qui, à force d’accepter avec le sourire cette exploitation éhontée, ont fini par la faire passer pour normale. Certes, il m’arrive de céder à la vanité ou aux instances amicales d’un confrère, mais au moins je râle – ce qui me procure la satisfaction de provoquer la stupéfaction de mes interlocuteurs.

Morte de honte de m’être (exceptionnellement) laissée emporter, je me suis tenue à carreau sur le plateau ; d’ailleurs, dans son genre, l’émission est préparée avec sérieux et les invités-chroniqueurs y sont fort bien traités. Tant qu’à travailler gratos, autant aider des jeunes méritants.

On me dira qu’il n’y a pas là de quoi s’énerver. Et pourtant si. Parce que la gratuité n’est plus une exception et que, dans certaines activités, elle est même en passe de devenir la règle. Grâce à Internet, elle serait même, s’enthousiasment certains, le fondement d’une nouvelle “culture” – rien que ça. D’ailleurs, en anglais, ça sonne tellement bien : qui pourrait s’insurger contre la loi du “libre” ? Qui oserait mettre en doute la grandeur d’un acte gratuit ?

Les tribulations de la loi Bruni-Hadopi (ainsi rebaptisée par les bons soins d’un ami) ont attiré l’attention du public sur les mauvaises manières faites aux artistes. “La gratuité, c’est le vol”, proclamait il y a un an Denis Olivennes, l’un des initiateurs du texte – dans le cadre d’Ouverture Sans Frontières, sans doute. D’ailleurs, cette plaisante formule que j’aurais bien voulu avoir trouvée avait un seul défaut, qui était justement son auteur ou plutôt la qualité d’icelui (rien de personnel). À l’époque, il était patron de la FNAC et de mauvais esprits auraient pu penser qu’au-delà de ses excellents principes, Olivennes défendait surtout ses intérêts. Il est vrai que la FNAC n’est pas un vulgaire marchand mais un agitateur d’idées. Pas d’histoires d’argent entre nous.

En tout cas, grâce aux hadopistes, l’idée que la création artistique est un travail qui mérite salaire fait son chemin, même dans les jeunes cerveaux les plus embrumés par les substances illicites et néanmoins payantes. Mais tout le monde, à commencer par toi, cher lecteur, continue à trouver absolument normal que, sur Internet, l’information soit cadeau. Sur ce point précis, je ne saurais donner tort à l’admirable Edwy Plenel. Notre résistant éternel, à la pointe du Combat pour une presse libre, titre de l’ouvrage qu’il est venu, vendredi dernier, vendre sur France Inter dans un grand numéro de nopasaranisme, a courageusement choisi un modèle payant pour son site Médiapart, mais apparemment les Français n’aiment pas la presse libre, en tout cas pas suffisamment pour la payer, et le nombre d’abonnés ne semble pas être à la hauteur des espérances plénéliennes.

Tout cela m’a rappelé la remarque aigre et impérative d’un lecteur à propos de la nouvelle formule de notre (superbe) mensuel : “SCANDALEUX de devoir payé pour des articles ! Publier les ici !!!”, écrivait Gwen. On m’accordera qu’il est bien plus scandaleux encore de torturer la langue française de cette façon. Reste à comprendre ce qui a bien pu mettre dans la tête de Gwen l’idée que les articles poussaient tout seuls et qu’il n’y avait qu’à se baisser pour les ramasser comme des fleurs sauvages. Scandaleux de devoir payer ? Eh bien moi, ce que je trouve sinon scandaleux du moins fâcheux, c’est que Gwen trouve parfaitement normal d’avoir accès gratuitement au fruit du travail d’une bonne quinzaine de personnes. Gwen (et tous ceux, bien trop nombreux, qui pensent comme lui ou elle) imagine peut-être que nous sommes des héritiers ou des êtres particulièrement frugaux se nourrissant de quelques dattes par jour et vivant dans des tentes Quechua sponsorisées par Augustin Legrand. Qu’il le sache, à une ou deux exceptions près que je ne nommerai pas ici, c’est tout-à-fait faux. Un article demande autant de travail, qu’il soit destiné à être publié dans un journal ou sur Internet. Et que les collaborateurs de Causeur que nous ne pouvons pas encore rémunérer le sachent, nous n’en sommes pas fiers.

Dans ces conditions, on peut se demander pourquoi nous n’avons pas, conformément à nos grands principes, opté pour un modèle payant. Tout simplement par réalisme. Nous n’allons pas changer le monde avec nos petits bras et nos jolis cerveaux – en tout cas pas si vite. Un site payant eût été condamné d’avance. Puisqu’on trouve pareil ou presque (des mots et des phrases, tout ça) à trois jets d’url sans avoir à débourser un centime.

Contrairement à ce que l’on répète en boucle, pour s’en désoler ou s’en émerveiller, la culture de la gratuité n’a pas été inventée par et pour Internet, elle est au moins aussi ancienne que la radio privée. L’auditeur d’Europe 1, de RTL et de toutes les stations que l’on appelait autrefois “libres” (nous y revoilà) serait sans doute aussi scandalisé que Gwen si on lui demandait de payer pour écouter. Alors, payer pour lire…

Seulement, sur Europe 1 comme sur Causeur, cette “gratuité” est une entourloupe. Quelqu’un paye, et ce quelqu’un est l’annonceur (sur le papier, car pour l’instant, comme Médiapart et comme les autres, nous vivons sur les fonds investis au démarrage). Pour accéder sans bourse délier aux programmes de radio ou aux “contenus” d’un site, le citoyen accepte d’être exposé à des messages publicitaires qui visent à lui faire lâcher de mille manières l’argent économisé sur notre dos.

On me dira, enfin, que c’est la loi du marché et que je n’ai qu’à fabriquer des fanfreluches, des écrans plats ou des produits amaigrissants plutôt que des articles. “Fais des livres qui se vendent”, m’a lancé un jour un médiacrate à qui je me plaignais de mes maigres émoluments. En somme, si les gens ne sont pas prêts à payer, c’est que ce nous fabriquons n’a pas de valeur – la loi de l’offre et de la demande, c’est simple, non ?

Désolée, mais justement ce n’est pas si simple. On ne m’enlèvera pas de l’idée que la valeur qu’une société accorde au travail intellectuel dit, au moins en partie, la vérité sur cette société. Si le public se contente, en guise de journaux, des catalogues de pub que sont les gratuits, tant pis pour lui et tant pis pour nous. Car, dans ce domaine, le rapport de forces entre producteurs et consommateurs est largement en faveur des seconds, c’est-à-dire vous. Sauf qu’à force de croire et de faire croire que ce travail n’a aucune valeur, plus personne ne voudra s’y coller. Et nous serons tous perdants.

Alors, chers amis causeurs, je n’ai qu’une chose à dire. Abonnez-vous, rabonnez-vous !

  1. Afin d’éviter les conclusions hâtives je précise que quand je travaillais avec FOG à France 3 ou avec Laurent Ruquier à Europe 1, mon travail était plus que correctement rémunéré.

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  • 22 May 2009 à 17h12

    Jean-Baptiste Balleyguier dit

    Travailler sans être payé… oui ce n’est pas normal. Mais faire un rapprochement entre création artistique, le travailleur d’un chroniqueur et certaines dérives des internautes ça ne l’est pas non plus.

    Un journaliste est un travailleur : il fait travailler son cerveau. S’il est un bon journaliste, il fera parfois de la création ça et là : quelques jeux de mots, un style poétique parsèmeront ses articles. Mais un journaliste (veuillez m’en excuser), n’est pas un artiste.

    Un artiste et de ce fait, la création artistique font entrer en jeu 2 aspects : la technique et le génie. Mais cela ne suffit encore pas : l’œuvre d’art se définit comme telle par sa destination qui est sa contemplation. Le but de l’art, comme du politique, est d’amener les contemporains de l’artiste à percevoir les choses au-delà de la simple matière. En ce sens, on ne rémunère par un artiste, mais on peut l’entretenir.

    Oui les artistes doivent vivre, mais ils ne doivent pas faire commerce de leurs œuvres, car le commerce et le profit n’est pas leur destination. Mais en même temps, l’artiste doivent avoir cette conviction profonde qu’il doit apporter quelque chose au monde à travers ses œuvres : il doit percevoir cette responsabilité forte et n’abusant pas ses contemporains.

    Nombre d’artistes contemporains sont soit des techniciens sans génie (la plupart de ceux qui œuvrent pour “l’industrie du divertissement”, soit des “génies” refusant la technique (la plupart des artistes contemporains, ces faussaires/fossoyeurs de l’art).

    Je n’accepterai de payer une œuvre que lorsque je reconnaitrait en celle-ci un véritable travail artistique, dénué d’intérêt, et lorsque quelques entreprises, tels les marchands du temple, cesseront de faire de l’art et des artistes un commerce hideux.

  • 22 May 2009 à 12h08

    insuline32 dit

    est attention aprés tout ses gens qui nous veulent du bien, je predit l’arrivé en force du blue-ray …

    le cd sera bientot ainsi que le dvd obsolete ..

    le motif une plus grande capacité, l’attaque des geotrichum, on ne peut afficher que 60.000.000 de couleur …

    me rappel une conversation avec un vendeur de dvd:
    moi : c’est quoi la difference entre se lecteur dvd et celui la
    lui : la difference de lecture yen a un qui lit en *32
    moi : ca sert a quoi de lire en *32 je regearde en *1
    lui : oui mais celui la il chauffe
    moi : a bon vous vendez des produit defectueux ??

    ps : je propose pour les publicitaire un creme pour cd-rom rendez vos cd resistant au geotrichum (avec des photo de champigons en gros plan)

    ceci étais un post gratuit, nan mais avec tout ses gens qui fond de la bouse et qui veulent des sous je précise mon post vaux pas un clou et je réclame rien ;-)

  • 21 May 2009 à 13h57

    MLF dit

    L’Excellence se moque du marché.
    Ne résisteront que ceux qui produiront de la qualité.
    Que nous payerons.

  • 21 May 2009 à 12h24

    vaugoubert dit

    Ah, la question épineuse de la gratuité…
    Si nous dérivons sur Hadopi, je ne puis résister à y aller de mon couplet…

    Le problème du disque et du dvd, à mon humble avis, ce sont les tarifs auxquels ces produits sont proposés. Avec le CD, nous n’avons pas refait nos discothèques en ne payant que la matière “première” dès lors que nous possédions les vinyles ou les cassettes des œuvres (on ne m’a jamais proposé d’échange à bas prix), il a fallu acquitter de nouveau les droits et tout le tralala… et payer un prix monstrueusement gonflé parce que le CD, c’était terriblement moderne. Las, avec les premiers graveurs, nous avons découvert que la matière “première” ne coûtait vraiment pas grand chose. Et les majors ont eu en France le droit de faire de la pub, pour pallier la chute des ventes, histoire de gonfler encore les coûts de promotion.

    La situation des dvd est pire encore, même mes films préférés, je ne les regarde pas plus d’une fois par an. A 20€ le dvd, je préfère utiliser ma carte illimitée de ciné, mais j’ai la chance d’être à Paris. En plus d’être chère, l’offre en VOD est étique, impossible parfois de trouver le film, pourtant pas très confidentiel, que l’on souhaitait faire découvrir à des amis, et ce après 20 minutes d’exploration des offres proposées par mon FAI. 30 secondes pour le trouver en torrent…

    Alors voilà, j’ai la chance d’avoir des amis qui travaillent pour des labels, donc mes CD ne me coûtent pas cher, j’ai une carte illimitée pour le ciné… mais je suis effaré de constater que les majors bénéficient d’Hadopi sans avoir à faire un petit effort tarifaire, une mise en ligne plus complète de leur catalogue de films…

    J’achète mes CD (pas cher) car j’ai vu des petits groupes ne pas dépasser le premier album pour cause de ventes insuffisantes. Ce marché des biens culturels, je suis persuadé qu’il est en situation d’équilibre sous optimal pour cause de tarifs trop élevés. Un de mes amis, lorsqu’il dirigeait encore une maison de disque, ne payait aucun dvd ou cd, tout était à l’œil, et pourtant, il avait les moyens. Il s’est rendu compte que c’était quand même un peu cher lorsqu’il a changé de secteur d’activité.

  • 21 May 2009 à 11h12

    Olyvier dit

    Je suis (également) prêt à payer pour votre boeuf mironton (histoire de vous montrer – gratuitement – mon Irak)…

  • 21 May 2009 à 8h45

    expat dit

    @Buzz : “open source” ne veut pas dire “gratuit”.

  • 21 May 2009 à 2h10

    Mofok dit

    Il y a une limite au gratuit, tant mieux que des sites comme Causeur permettent une lecture gratuite, car étant étudiant, je ne pourrais jamais me permettre de m’abonner à la version papier, n’ayant pas un sous en poche. En ce qui me concerne, je suis révolté contre cette loi et tout ce qui va avec, TOUS les morceaux que j’ai produit ont été diffusés GRATUITEMENT, car j’ai la chance d’habiter encore chez papa/maman. Lorsque ça devient une question de survie, c’est différent, j’opterais certainement pour une rétribution via les concerts, où des sites comme beatport qui permettent de vendre son album en haute qualité, tous ceux qui mettent en ligne des albums ne sont pas des “pirates”, la majorité d’entre eux encodent leurs morceaux dans une qualité médiocre (192kbps pour la plupart) afin d’inciter à l’achat pour profiter pleinement des œuvres. Tant que je pourrais offrir du gratuit, je le ferais, tout le monde n’a pas les moyens d’acheter un journal quotidiennement ou d’acheter un album fréquemment , moi le premier.

  • 20 May 2009 à 23h05

    Buzz dit

    C’est croustillant de lire ces mots grâce au logiciel gratuit WordPress, au serveur web gratuit Apache et au système d’exploitation gratuit Unix.

  • 20 May 2009 à 21h57

    cddgg dit

    il y a plusieurs modeles economiques. par ex pour les journaux papiers, il y a les gratuits (100% pub), les 50 % pub (figaro, le monde) et les 0% pub (le canard enchaine).
    Le 100% perd de l argent aujourdui. Le 50% pub aussi et est subventionné par l etat (histoire d etre sur que les journalistes seront gentils avec notre president ?) mais le canard enchaine gagne de l argent

    Conclusion: si vous avez une offre valable, les gens sont prets a payer

    Dans le cas d internet , le probleme supplementaire, c est les frais. Payer 1 € coute en frais si cher que ce n est pas rentable!

    Sinon pour le travail gratuit, c est de plus en plus courant. et dans certains cas tout le monde trouve ca normal: ca s appelle des stagiaires

  • 20 May 2009 à 20h46

    expat dit

    je viens de recevoir mon premier Causeur papier ! deux jours après m’avoir abonnée ! un record. Mais comme on dit bcp ici, svp enrichir le papier avec des papiers (je me repète) originaux. Sinon on sera déçu.
    @Antoninus Lucretius : vous savez ce qu’on dit en anglais : ‘you get what you pay for’. Tous ces trucs gratuits (qu’il s’agit de musique, de cinéma, de séries télé) ; il y a toujours des défauts – de son, de hachements de scènes etc. donc pour les jeunes d’accord ils supportent. Moi non. Je veux de la qualité et la facilité.
    J’ai commencé à regarder une série télé (House) sur DVD (un cadeau) j’ai continué sur le Web, trop ch… je vais racheter les DVD de la suite pour regarder sans travailler. (je travaille assez comme ça).