Dirty Harry à Golgotha

Gran Torino, un grand film catholique

Publié le 07 mars 2009 à 14:52 dans Culture

Mots-clés :

Gran Torino est un évangile américain. Sauf qu’au commencement était le grognement. Dans le plus religieux des films de Clint Eastwood, le fils de l’Homme est devenu un loup, dépourvu de l’attribut principal qui est la parole. La Chute, le péché originel – la guerre, la violence et l’effusion de sang – pèsent sur Walt Kowalski, retraité septuagénaire grognon et avare de paroles, qui vit dans les ruines de ce qui fut le rêve américain des années 1950-1960. Son quartier de Highland Park, planté dans une petite localité de la banlieue de Detroit, doit son développement à Henri Ford qui y a ouvert la première et si célèbre chaîne de montage. Bien payés et bien traités, les ouvriers de l’industrie automobile pouvaient acheter une petite maison à proximité de l’usine, avec garage et local bricolage à l’arrière et, devant, un petit coin de pelouse et une petite véranda où on s’assoit, avec la satisfaction du propriétaire, pour siroter quelques bières, lire le journal, caresser son chien et surtout “s’occuper de ses oignons” (mind his own busines selon la formule consacrée).

Highland Park, l’industrie automobile, la classe moyenne ouvrière – grande invention de l’après-guerre –, en somme les Etats-Unis eux-mêmes : le monde qui existait au moment où ce vétéran de la guerre de Corée s’installe dans cette banlieue du rêve américain disparaît. Il a travaillé chez Ford, fondé une famille, accompagné sa femme à l’Eglise le dimanche. La messe des morts, première scène du film, célèbre la disparition de l’épouse et celle de l’Amérique rêvée sur le mode de l’Âge d’or. De ce monde perdu, Walt garde une relique à laquelle il voue un véritable culte – sa Ford Gran Torino, modèle de sport 1972 qu’il a fabriqué lui-même sur les chaînes d’assemblage des usines Ford. Tout le reste s’est écroulé, à l’image des maisons lézardées et mal entretenues, jadis occupées par des Américains pur jus comme lui (c’est-à-dire fils d’immigrés polonais, irlandais et italiens) et maintenant habitées par des Asiatiques ou, dans le vocabulaire fleuri de Walt, “des putains de bridés”. Walt, le bricoleur amer qui entretient méticuleusement maison et voiture pendant que sa famille, sa vie et son monde éclatent, l’homme qui connaît ses outils, les range soigneusement et se sent chez lui dans le hardware store, est la preuve que du point de vue du marteau, les problèmes ont tendance à ressembler à des clous.

Ses nouveaux voisins, dont l’étrangeté est vécue par Walt comme une agression, sont le châtiment du péché. Ces “Citrons” sont en fait des Hmong, ethnie de l’Asie de l’Est et notamment du Laos, pays où ils furent les alliés de l’Amérique dans la guerre civile, “guerre secrète” menée parallèlement à celle de Viêt-Nam. Après la défaite américaine, ces “harkis” ont payé un lourd tribut et plusieurs dizaines de milliers d’entre eux ont dû quitter le pays. Quelques-uns ont abouti à Highland Park. Le vétéran de Corée est hanté par les fantômes de ceux qu’il a tués plus d’un demi-siècle auparavant et surtout par celui d’un jeune homme qui essayait de se rendre – et que lui rappelle son voisin, le timide Thao. Walt affiche un mépris souverain pour le jeune curé. Mais pour ce chrétien qui s’ignore, la rencontre est l’occasion unique de se racheter et de se sauver. “Aimer son prochain” représente pourtant un effort considérable pour un homme plein de colère et de haine, qui n’a que mépris pour sa propre famille et déteste plus encore les “niaquoués” d’à côté.

Sur la voie de la rédemption il surmonte son racisme, sa méfiance instinctive et même sa violence et retrouve la parole et avec elle la compagnie des hommes. Grâce à son “rital” de coiffeur on sait d’ailleurs que sa dureté n’est qu’un mécanisme de défense, un rôle qu’il joue pour se protéger. Ainsi quand il confesse ses crimes dans un langage à faire rougir un charretier, la liste est bien maigre. Hors le péché originel, le crime de guerre qui n’est autre que la guerre elle-même, Walt Kowalski est innocent. Pourtant, il a porté ce péché toute sa vie tout comme son fusil M1 dont il ne s’est pas séparé. Mais c’est sans lui qu’il ira à l’ultime sacrifice et permettra aux autres de vivre dans l’espoir.

Qui tollis peccata novi mundi, miserere nobis.

A lire aussi

La rédaction de commentaires est reservée aux abonnés

24

Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous :

mot de passe oublié | Vous n'arrivez pas à vous connecter ?

Pas encore abonné ? Pour commenter cet article :

  • 12 March 2009 à 12h52

    basile de koch dit

    …et Google vous recommande les meileurs hôtels à Turin !

  • 12 March 2009 à 11h53

    B.L. dit

    Belle critique, à la hauteur d’un grand film.
    Félicitations.

  • 12 March 2009 à 11h15

    basile de koch dit

    Superbe article ! – sans parler du titre. Tu sais, on peut lire l’Evangile sans se prendre pour le Verbe (qui se fait cher ces temps-ci).
    Nous sommes tous d’ “amers bricoleurs”, comme tu dis, et comme Kowalski. Alors, autant bricoler pour Quelqu’Un plutôt que rien : ça guérit même l’amertume, dit-on.

  • 9 March 2009 à 23h16

    Langelot dit

    Excellent article qui me convainc que ma première impression (un bon film, mais pas un grand Eastwood) n’était pas la bonne. Vous avez raison de noter les aspects sociologiques : la décrépitude de ce quartier ouvrier de Détroit, symbole de tous les espoirs des Trente Glorieuses, est une métaphore de la désindustrialisation de l’Amérique, de son glissement de la civilisation matérielle (magnifiquement représentée par la Gran Torino) vers l’économie de casino. Tourné à l’aube de la grande crise des subprimes, ce film est le chant du cygne d’une certaine Amérique, celle des ouvriers, de GM, de la Manufacturing Belt.
    Et puis l’oeuvre de Clint est telle qu’un dernier film n’est jamais qu’une partie émergée de l’iceberg, et qu’on n’en finit pas, avec délice, de repérer les autocitations (personne n’a remarqué la toux sanguinolente qui rappelle le magnifique Red Stovall de Honkytonk Man ?)