Dieu reconnaîtra les saints
Pie XII, vénérable ou vénéneux ?
Publié le 21 décembre 2009 à 6:00 dans Monde
Mots-clés : Benoît XVI, Pie XII, Religion, Vatican

Benoîtement, le pape a accepté hier que la Congrégation pour les Causes des Saints proclame un décret selon lequel son prédécesseur pendant la seconde guerre mondiale, Pie XII, était paré de “vertus héroïques”. Aussitôt, l’invincible armada des exégètes papologues, à qui rien n’échappe puisque 20 autres décrets accompagnaient celui concernant Eugenio Pacelli – c’est son nom de baptême -, s’est mise en branle. L’objet de son ire : il s’agit d’un pas (de l’oie ?) supplémentaire sur la voie impénétrable de la béatification.
Certains soulignent que Benoît XVI a fait exprès de sortir cette bombe papale un samedi, jour de shabbat, afin que les Juifs ne protestent pas trop fort. Raté, nous raconte Le Parisien : “La communauté juive (…) toutefois, hier soir, en Italie, a déclaré “rester critique” quant à cette décision.” Apparemment, le correspondant du quotidien à Rome est allé sonder tous les Italiens de confession juive. Belle performance en quelques heures.
Puis l’incontournable Richard Prasquier, président du CRIF, fidèle à son habitude de globalisation des opinions individuelles, s’est fendu d’une déclaration à 20 minutes : “La béatification du pape Pie XII, en dehors d’un consensus d’historiens indépendants, risquerait de porter un coup dur aux relations de confiance qui se sont établies entre l’Eglise catholique et le monde juif.”
Brice Barillon fait peur dans sa revue de presse du jour sur RFI.fr, en parlant de “pape noir”, ce qui fait très comploteur négatif à la Da Vinci Code. Un noir au Vatican ? Mais que fait la garde suisse ?
Stephan Kramer, le secrétaire général du Conseil central des juifs d’Allemagne, fait dans le comique involontaire : “L’Eglise catholique essaie là de réécrire l’Histoire sans avoir permis qu’il y ait une discussion scientifique sérieuse.” Vouloir soumettre une décision papale à la science, il fallait oser.
En revanche, Serge Klarsfeld, fondateur de l’Association des fils et filles de déportés juifs de France, et qu’on peut créditer d’une moralité sourcilleuse sur le sujet, ose prêcher dans le désert : “Cette décision ne me choque pas. Pie XII a défendu l’Eglise contre le nazisme, a effectué quelques interventions discrètes pour sauver des gens.”
Le pape est un chef d’entreprise. On peut déplorer ses choix, mais ils s’adressent à sa clientèle. Comme dit Elisabeth Lévy (cela ne fait jamais de mal de citer la papesse de Causeur) : “Le pape est pape.” Il travaille à faire avancer son business. À ce titre, d’ailleurs, c’est le seul patron qui peut buller tout en travaillant. S’il considère que plaider la cause de Pie XII vaut le coup, pourquoi pas ?
Soit l’on est catholique et papiste, et l’on a confiance en la sagesse de Benoît XVI, sinon dans son infaillibilité.
Soit l’on est catholique mais d’un naturel soupçonneux, depuis l’affaire Williamson. Benoît XVI a déclaré avoir connaissance d’archives secrètes prouvant que Pie XII avait aidé à cacher des juifs pourchassés dans des couvents. Cela sera donc, espérons-le, exposé lors du long processus de béatification. Le reste est littérature. Pas de quoi en pondre une mitre.
Soit on n’est ni l’un ni l’autre, et gloser des heures sur ce choix papal relève ou bien d’une attirance suspecte pour le folklore vaticanesque (soutane comprise), ou bien la reconnaissance implicite du principe de sainteté, ce qui est édifiant. On peut imaginer qu’un Marocain musulman se fiche comme de sa première babouche de la sainteté supposée d’un Lama de cinq ans du fin fond du Tibet. Dans un autre genre, la proclamation de “vénérable” de Pie XII ne fait pas gloser chez les Indiens athées de la jungle amazonienne.
Au fond, nous touchons ici du doigt divin la propension médiatico-contemporaine à jauger le passé au présent, en fonction du futur du passé.
Pour simplifier, trois possibilités sont envisageables :
1. Le pape de l’époque a vraiment failli, et il aurait fallu le déjuger puis le juger à l’époque. Il savait, et n’a rien fait ; que penser alors du cas Roosevelt, coupable de n’avoir pas considéré la situation des populations assassinées dans les camps, pour anticiper l’intervention alliée en Europe ? Voire, Pie XII aurait profité de la situation : personne de sérieux ne s’engage à soutenir une telle abomination.
2. Pie XII n’a pas été à la hauteur lorsqu’il a vu sans réagir les convois de Juifs partir vers l’horreur, mais a tenté de sauver des vies par d’autres biais. Ce n’est pas glorieux, mais cela n’a rien à voir avec l’attitude d’un salaud. Richard Prasquier lui-même l’admet : “Il est certain que le pape a pu faciliter le sauvetage de certains juifs de Rome.” Alors quoi ? Les archives en cours de classement devraient mettre tout le monde d’accord. L’Etat d’Israël, par la voix d’un porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Yigal Palmor, a d’ailleurs la réaction la plus saine : “Le processus de béatification ne nous regarde pas, c’est une question qui ne concerne que l’Eglise catholique. Quant au rôle de Pie XII, c’est aux historiens de l’évaluer et c’est pourquoi nous demandons l’ouverture des archives du Vatican durant la guerre mondiale.”
Mais Richard Prasquier enfonce le clou : “La communauté juive dans son ensemble reste marquée par le fait qu’il ne s’est jamais exprimé avec force sur la monstruosité qu’a été l’extermination des juifs.” Apprécions le syncrétique totalitaire “dans son ensemble”. Et surtout, l’argument sur la “force” d’une expression, du genre : cela dépend où on met le curseur.
3. Pie XII fit un grand humaniste, auteur d’initiatives secrètes mais efficaces permettant de le considérer comme un Juste. C’est la thèse du rabbin Dalin, auteur d’un livre controversé sur le sujet. C’est sans doute l’opinion du pape actuel. On le voit, le débat ne trace pas une ligne blanche entre les membres de communautés. Il traverse largement les différences nationales ou religieuses.
Il semblerait que dans le pire des cas, le discret Eugenio Pacelli, – en plus d’avoir un nom d’emprunt old style qui sonne comme une injure homophobe lâchée dans les embouteillages : “espèce de Pie XII” – fut plutôt coupable de pusillanimité publique, et responsable de bonté privée. Pas à l’image de ce que l’on se fait d’un grand homme d’Eglise, dans le monde d’aujourd’hui peuplé de héros théoriques, mais plutôt à celle d’un homme tout court dans des temps que les commentateurs du jour n’ont pas vécu.
Cela en fait-il un saint ? Certainement pas. Mais plutôt que d’agiter à tout va le chiffon cardinalice de l’incompréhension entre les communautés, laissons Benoît à son business : Dieu reconnaîtra les siens.
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susheela dit
@ Grandgil
” j’aime bien les croyants”
Ce n’est pas ce que je dis. Il y a des croyants que je n’aime pas (toutes religions confondues). Il y a également des non-croyants que je déteste.
Mais j’aime des croyants.
En revanche, je n’aime pas les religions.
C’est plus clair comme ça?
susheela dit
@ Grandgil
“Mais l’Église, pour un croyant catholique, est institué par le Christ lui-même lors de la cène”
Il me semble en effet que les évangiles prévoient un rassemblement de croyants au seins d’une église. Mais nullement la hiérarchie pyramidale et ubuesque de l’église catholique telle qu’elle s’est construite, avec un pape corrompu à son sommet !
C’est d’ailleurs vous le savez ce constat qui a généré le protestantisme, avec toutes ses représentations diverses…
Je connais des chrétiens, des amis, qui ne vont pas à l’église (car déçus comme vous l’avez décrit fort justement) mais prient chaque jour, éventuellement en famille, et lisent la Bible très régulièrement.
françois m dit
@Grandgil :
ce serait un scandale…. historique.
je ne pense pas qu’au 4ème siècle les arabes aient déjà envahi le Maghreb.
par contre la question de l’identité nationale kabyle au 4ème siècle est intéressante.
D.H. dit
@ Bibi
““La Nouvelle Alliance” est le nom hébraïque de la Bible Chrétienne”.
C’est curieux, vous appelez “Bible Chrétienne” le mince ajout à la Bible (Hébraïque) – mince en nombre de pages, n’est-ce pas – que les chrétiens nomment “Nouveau Testament”. Alors que la Bible des chrétiens (i.e. la Bible, pour les chrétiens), regroupe les deux Testaments.
Appeler “Bible chrétienne”, plutôt l’ensemble constitué par la Bible hébraïque et le Nouveau Testament, serait peut-être faire un pas dans la résolution du malentendu entre juifs et chrétiens, en marquant la proximité entre les deux religions?
Sinon vous donnez l’impression de rejeter les chrétiens en dehors de “votre” Bible!
Comment appelez-vous alors l’ensemble formé par les deux Testaments?
Ou alors ai-je mal compris.
Grandgil dit
Vous avez d’autant plus raison que l’idée d’un peuple arabe, ou kabyle, n’existait pas à l’époque romaine, françois m.
En quoi cela serait-il scandaleux qu’il soit arabe d’ailleurs ?
Grandgil dit
C’était Mourousi, Léon c’était au cirque effectivement…
suite pour Susheela
Ce gentil couple, je les ai emmené dans les souks de la Vieille ville. Très vite, ils se sont sentis incommodés selon leurs termes par le bruit, on parle fort pour négocier, parfois, on crie, et l’odeur (de la viande suspendue à certains étals non réfrigérés certes). Il y a donc une marge énorme entre la bonne volonté et l’acte réel, qui induit de se libérer de ses préjugés sur l’autre.
En France, par exemple, on montre toujours les réfugiés de Calais, et ce d’un côté ou de l’autre, comme des miséreux, des traine savates, or parmi eux il y avait aussi des diplômés, des professeurs, des médecins, ce que beaucoup ne veulent pas voir, car cela contredit leur certitude d’être plus civilisé, or nous ne le sommes pas.
françois m dit
Saint Augustin était kabyle, citoyen romain mais sûrement pas arabe.
Grandgil dit
Pour Susheela, en particulier, ce n’est pas méchant, juste un clin d’oeil d’un brave gars…
http://www.youtube.com/watch?v=aNczli0kT5I
Grandgil dit
Merci Bibi, j’adorais aller à Crémisan, goûter le vin et le calme de l’endroit. Le sort actuel des chrétiens d’Orient est né de l’indifférence des chrétiens européens, qui préfèrent des causes plus consensuelles comme le Téléthon, et aussi de la sottise en particulier, des nouvelles communautés catholiques ignorantes de leur propre histoire.. Et bien sûr, ce sont les premières victimes des fondamentalisme agitant la région.
Saul dit
Bibi
plutot Mourousi non ?
si je me souviens bien Leon y est aussi, mais en commentateur au cirque
Grandgil dit
(suite)
Or, on le voit bien, décréter le bonheur universel, ça ne marche pas, car on part d’une conception erronée de la nature humaine, coupée du réel, du concret, de la nature. La nature humaine n’est pas bonne en elle-même sinon il n’y aurait ni crimes ni jalousie, ni envie, ni haine chez les tribus vivant à l’écart de notre monde consumériste, or il y en a là-bas aussi.
Quand j’ai vécu au Proche Orient, j’ai croisé de nombreuses personnes pleines de bonnes intentions, voulant jeter des ponts, aller vers l’autre mais qui n’étaient pas prêtes de faire l’effort de renoncer à une partie au moins de leur confort matériel, et intellectuel, comme un gentil couple qui s’était déguisé pour la circonstance, elle en pantalon afghan, sandalettes et turbans, lui était en fier nomade du désert, ce qui montre en passant que même parmi ces personnes de bonne volonté les clichés racistes demeurent vivaces…
Bibi dit
@Grandgil,
Grand classique!
Et Léon qui commentait… :-)))))))))
-
Je viens de lire un article de 2005 où l’on rapporte que le Vatican a exercé des pressions pour que la barrière de sécurité comprenne, autour de Jérusalem, le max. de localités, églises, monastères chrétiennes à l’intérieur d’Israël. Dont le monastère de Crémisan et ses excellents vins.
Grandgil dit
(suite)
Pendant la messe, même s’il n’y a que des salauds dans l’assistance, même si le prêtre l’est lui-même, les catholiques et la plupart des chrétiens croient malgré tout dans la présence réelle du Christ. Ce n’est pas magique, ce n’est pas de la superstition, c’est leur Foi. Mépiser cette croyance, penser que croire en cela c’est de la crédulité, c’est ne pas comprendre la Foi.
Peut-on se passer de l’Église et de la Foi pour sauver le monde, aider les autres ? Bien sûr, il n’y en pas besoin, il n’y a pas besoin de croire pour être bon et généreux. Mais pour un croyant, se condurie selon l’altérité et la charité c’est déjà construire la cité de Dieu dont parle Saint Augustin, qui était arabe, à savoir une société libérée des rapports de force et de la haine.
De nos jours, ce qui domine c’est que l’on croit que faire des discours enflammés pour le bien suffit, que décréter le bonheur suffit…
Grandgil dit
a Susheela,
J’aurais préféré commencer par là…
La foi n’est pas une idéologie, c’est un fait. Cela, vous avez raison, les chrétiens l’oublient souvent, y compris de nos jours. Et c’est justement quand ce n’est qu’une idéologie qu’elle conduit à la guerre, l’affrontement et sert à justifier des gouvernants comme Franco, entre autres.
Par contre, là où je ne vous suis pas, c’est quand vous faîtes la différence entre l’institution et les croyants. C’est quelque chose que l’on entend souvent, j’aime bien les croyants, mais je n’aime pas les prêtres et l’institution. on n’a pas besoin d’intermédiaires. Je peux comprendre, devant la bêtise de nombreux ecclésiastiques j’ai souvent envie de le croire. Mais l’Église, pour un croyant catholique, est institué par le Christ lui-même lors de la cène, et ceci n’est pas dû aux réécritures de l’Évangile.
susheela dit
@ Grandgil
Personnellement je fais bien attention de distinguer les idéologies -notamment religieuses – de leurs adeptes.
Quand je dis ce que je pense de l’église catholique en tant qu’institution et rappelle les crimes qu’elle a commis, je ne pense pas spécialement à vous, Grandgil, qui n’êtes pas responsable de toutes ces horreurs et êtes sans doute un brave garçon. De la même manière je n’aime pas l’islam, ni l’hindouisme, qui ont également fait des ravages, mais j’aime un grand nombre de croyants de ces deux religions, la plupart sont tranquilles et bienveillants et ne souhaitent que la paix.
tant que les gens ne distingueront pas entre les idéologies et les personnes, nous aurons des débats stériles.
ne parlons donc que des idéologies, s’il vous plait.
susheela dit
@ Grandgil
“Susheela, moi je pense aussi aux chrétiens de Palestine solidaires des musulmans…”
Je ne vois pas pourquoi vous me dites cela. Je ne suis ni palestinienne, ni musulmane, ni chrétienne. Mais en Palestine, il y a des chrétiens solidaires des musulmans et vis-versa. Car l’humanisme existe chez tous les humains, quelle que soit leur religion ou absence de religion. Si vous voulez je vous raconterai des histoires entre musulmans et hindouistes solidaires au Bengale lors de la partition de l’Inde.
Grandgil dit
Pour tout le monde allez donc voir ça
http://ma-tvideo.france2.fr/video/iLyROoaftBC2.html
susheela dit
@ Rotil
“C’est pour moi l’illustration que la musique est un pont entre les êtres.”
parfaitement. Je suis ravie que cela vous ait plu et surtout que vous ayez été sensible à la subtilité de cette musique.
Votre phrase me fait penser à un excellent reportage dans lequel les musiciens Idir (Algérie) et Johnny Clegg (Afrique du Sud) échangeaient leurs émotions et montraient les ponts dont vous parlez si justement. Je n’ai pas réussi à retrouver cette vidéo magnifique.
Bibi dit
@D.H.,
Comme le souligne Handelzalts dans l’article d’Haaretz, “La Nouvelle Alliance” est le nom hébraïque de la Bible Chrétienne.
Je sais qu’il n’est pas très poli de répondre à une invitation à s’allier par un “non, merci”, alors je propose, de mon très modeste niveau, une amitié durable et si affinités…
(Faudrait que je me penche un peu sur St. Paul, depuis qu’Averell a parlé du chemin de Damas… ça m’intrigue mais je n’ai pas eu le temps).
D.H. dit
Pardon, il s’agit plus précisément de la “Théologie de l’Alliance dans le Nouveau Testament”, de Joseph Cardinal Ratzinger.