Dialogue de sourds à la française | Causeur

Dialogue de sourds à la française

Marcel Gauchet analyse la dépression nationale

Publié le 22 septembre 2008 / Société

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Les “forts en thème” savaient gouverner la France par temps calme. Maintenant qu’elle prend le vent de l’Histoire en pleine face, ils sont perdus. Et nous avec.

La crise française est-elle d’abord une crise des élites ?
Elle l’est pour une part essentielle. La situation n’est pas propre à la France, mais elle est plus vivement ressentie en France qu’ailleurs, en raison du poids que notre histoire et notre modèle politique ont donné à ces élites dans la vie du pays.

Diriez-vous qu’elle affecte les élites toutes catégories confondues ou seulement les élites intellectuelles ?
La particularité des élites françaises est leur forte homogénéité, qui tient largement à leur système de formation. Le vrai régime français, c’est “la république des bons élèves” fabriquée par cette colonne de distillation méritocratique qu’est le système des grandes écoles. Certes, si l’on réunit un professeur de sociologie à la Sorbonne passé par l’Ecole normale supérieure, l’un des ses cothurnes affidés sorti de l’ENA et devenu directeur dans un ministère, un autre énarque de même rang mais pur produit de Sciences Po, et un quatrième, polytechnicien, passé dans le privé après une carrière dans des cabinets ministériels, ils n’auront pas tout à fait la même vision de choses. Il n’en est pas moins vrai que le moule de formation, les modes de pensée et la manière de se situer dans la société française sont remarquablement convergents. S’il est un pays où la notion d’élite au sens intégré du terme fonctionne, c’est la France. C’est beaucoup moins vrai dans d’autres pays où le personnel dirigeant diffère fortement selon les secteurs d’activités – l’économie, la politique, l’administration. Chez nous, tout communique et se mêle. Observez la trajectoire d’un certain nombre de gens : ils ont tout fait, sont passés par toutes les cases de l’échiquier. De ce point de vue, Denis Olivennes, qui a officié dans des cabinets ministériels, le secteur privé et s’apprête à prendre les rênes du Nouvel Observateur, est un cas d’école : il est polyvalent. Tous ne le sont pas, mais cette polyvalence fait la force du modèle.

Alors pourquoi ce modèle est-il en panne ? Que s’est-il passé ?
Le mécanisme est dépassé par les événements. Et cela a engendré un divorce entre élites et citoyens, qui s’explique, assez naturellement je crois, par les limites inhérentes à ce système de recrutement. Par définition, les bons élèves sont très compétents dans l’exposition, l’application ou la mise en œuvre, mais, hors du bagage qu’ils ont reçu, il ne faut pas leur demander d’être créatifs. En conséquence, ils sont incapables de répondre à des situations inattendues ou extraordinaires. Si les élites françaises ont connu leur heure de gloire entre 1945 et 1975, c’est parce qu’elles disposaient d’une vision relativement consensuelle de la modernisation et de la régulation, sédimentée au cours des décennies précédentes, et qui se trouvait correspondre, de surcroît, au génie politique et historique du pays. Avec ce qu’ils avaient appris à l’école, nos “forts en thème” ont fait merveille sur le terrain. En revanche, à partir de 1975, quand il aurait fallu qu’ils s’adaptent à la nouvelle donne mondiale qui était en train de se mettre en place, ils ont raté le coche avec constance. Il n’y avait nulle part d’explication disponible ni de recette sûre. Il fallait les inventer et ça, ils ne savaient pas faire. Tout ce qui était dans leurs moyens, c’était de suivre le mouvement.

Au lieu de quoi ils ont béatement adhéré au dogme de la mondialisation heureuse et de la-seule-politique-possible, ce qui a été fort mal ressenti par tous ceux que cette mondialisation laissait sur le bord de la route.
En effet, faute de discours propre, les bons élèves se mettent alors à l’école de la vulgate internationale qui se propage partout par le biais de l’Europe et des organisations internationales. En très peu de temps, elle s’impose dans les systèmes de formation des élites et avec elle une vision strictement économique du fonctionnement collectif qui se substitue à la formation classique à la française, fondée sur le Droit et les Humanités. Résultat, ces “technos” perdent le contact avec la société française, car cette fois, la tendance générale prend à contrepied l’héritage historique du pays et l’isole dans sa pente naturelle.

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    • 29 Décembre 2008 à 18h17

      Pascal dit

      J’apprécie toujours les louables efforts de M.Gauchet pour être lucide.
      Aussi il me pardonnera mon impertinence si je dis qu’en somme, à lire cette interview, il semblerait que la seule faute de nos “élites” serait de manquer de pédagogie…

    • 12 Décembre 2008 à 22h14

      Docteur John Wayne dit

      Je sais bien que Gauchet est très intelligent et que je suis très con, aussi ce qui suit n’aura aucune importance, j’ai appris au fil de la conversation que Maurras était nul, vraiment très nul que c’était misère de voir qu’il avait dominé la pensée réactionnaire et conservatrice en France avec Daudet et Bainville comme acolytes, quel trio de nullard à comparer à l’intrépide Jaurès, à l’increvable Alain au sublissime Durkheim. Peut être, je sais, je suis plus jeune et nettement plus con que Gauchet qui est vieux, expérimenté et vraiment très très fort, donc peut être que Gauchet en suivant l’hypothèse de Lefort sur la démocratie comme régime de la désincarnation, peut être que Lefort s’est trompé sur la République, peut être n’a t-il pas vu que la République a été inventée pour Humaniser la puissance dévastatrice du peuple assemblé et en armes après qu’ il a liquidé sa noblesse, son Eglise et son Roi (je sais je parodie un récit hassidique sur la parole mais le rapprochement ne me paraît pas si délirant), peut être n’a t-il pas vu que cette invention a échoué et s’est retournée en un régime destiné à mépriser éternellement ce peuple jamais assez policé, jamais assez intelligent, jamais assez cultivé, jamais assez en phase avec l’idéal kantien de la fin de l’Histoire

    • 25 Novembre 2008 à 11h46

      Golan dit

      @ bellini
      c’est alors que les grandes écoles n’ont encore rien compris. Elles devraient être sensées enseigner la vie pratique: l’initiative, la créativité, la prise de risque et s’absetenir d’emettre une quelconque idéologie susceptible de créer des clivages perturbants. Elles devraient préparer les élèves à affronter la société telle quelle est …il sera tant plus tard pour l’élève, devenu adulte, d’avoir compris seul sur le tas et dans le concret et autrement qu’en théorie, l’interet ou non de changer la société.

    • 24 Novembre 2008 à 10h29

      bellini dit

      Les riches détestent les pauvres qui ne rèvent que de s’éclater dans leurs supermarchés – défense du pouvoir d’achats; Les pauvres détestent les riches qui leur demandent de se serrer la ceinture mais aussi de continuer à s’éclater dans leurs supermarchés. Les élèves des grandes écoles qui ne sont pas des requins de la finance mais de gentils jeunes, travailleurs et plein de bonne volonté, ne comprennent ni les riches, ni les pauvres.

    • 21 Novembre 2008 à 16h08

      Alex dit

      L’auteur de l’article néglige une donnée importante du problème.

      La vulgate libérale, euro-libérale, à laquelle l’”élite” française s’est largement ralliée ces dernières décennies, et qui a empoisonné nos grandes écoles, a montré qu’elle échouait.

      Le divorce vient surtout du fait que l’élite s’acharne dans cette voie du renoncement et de l’échec (l’Europe de Bruxelles, l’euro, le libre-échange généralisé, etc.) alors que rien ne va.

      Elle a le droit de se tromper, pas de persévérer dans l’erreur.

      http://www.levraidebat.com

    • 14 Novembre 2008 à 17h12

      valence dit

      L’élite française? La vision de marcel date un peu: les patrons du CAC sont de moins en moins X ou/et ENA. Alors, s’agit_il peut être de l’élite administrative? Celle-là, elle est comme marcel, faut qu’elle mette sa petite laine avant de parler de mondialisation!!