Devoir d’antimémoire à Montreuil
Chez les Verts, la mémoire ouvrière, connais pas !
Publié le 09 novembre 2009 à 14:00 dans Politique

Benoît Frachon (à gauche avec des lunettes)
S’il restait encore quelques doutes sur le fait que les Verts, (pardon on dit Europe Ecologie maintenant), sont les alliés objectifs de la droite libérale, la récente affaire de réécriture de l’histoire et de trafic de toponymie à Montreuil, la première ville de Seine Saint-Denis, ils sont dissipés par la décision adoptée récemment par le conseil municipal présidé par Dominique Voynet. Laquelle a visiblement oublié sa formation de médecin-anesthésiste pour se révéler capable d’amputer la mémoire ouvrière à coups de hachoir.
Aux dernières élections municipales, Dominique Voynet est devenue maire de Montreuil, vieille ville communiste de 110.000 habitants dirigée par Jean-Pierre Brard. L’affrontement fut présenté à l’époque comme le combat titanesque entre une femme jeune, verte, moderne, qui sentait bon sous les bras, et un apparatchik brejnévien, gris, triste comme un matin de purge au Kremlin. Fifi Brindacier chez les Soviets du 93.
Evidemment, les choses étaient un peu plus compliquées. Dominique Voynet n’était tout de même pas une colombe de l’année aux ailes chlorophylliennes : deux candidatures calamiteuses à la présidentielle, la direction politique des écolos, l’inutile ministère de l’Environnement sous Jospin et comme Madame était incapable de se faire élire maire dans sa ville de Dole, ses alliés socialistes lui avaient concocté un siège tout chaud de sénateur. Vous savez ; le Sénat, cette chambre pour notables en surcharge pondérale, avec en option le cholestérol, les triglycérides et une vision rurale-conservatrice de la France qui ferait passer les hobereaux de Balzac pour des punks. Il ne semble pas que cela ait gêné Dominique Voynet qui en bonne jurassienne sait reconnaître un vrai beau fromage. Que ce soit un Morbier, un Comté ou un siège à la haute assemblée, peu importe le flacon pourvu qu’on ait la crème.
Mais l’appétit vient en mangeant. Madone un peu moins adorée dans son propre parti, un peu oubliée sous les ors du Luxembourg, elle décide, au municipales de 2008, de devenir maire. Et comme tous les handicapés de gauche du suffrage universel direct, elle choisit de taper dans le vivier communiste et de continuer à déchirer en lambeaux la fameuse ceinture rouge. C’est quand même plus facile de s’attaquer à des fiefs communistes sous une étiquette de gauche par les temps qui courent…Demandez à Elisabeth Guigou, par exemple, qui en avait assez de se faire battre en Avignon et qui est venue se réfugier dans le 9-3, parachutée dans une circonscription communiste sur mesure.
Le choix de Montreuil, pour Voynet, ce n’était pas une mauvaise idée, au contraire, et c’est à ce genre de choses que l’on voit que la militante environnementaliste est devenue une vieille routière de la carte électorale. Elle est partie d’un constat simple, Dominique Voynet. La gentryfication de Paris pousse les gentils bobos trentenaires, surtout quand ils commencent à se reproduire (non, non, ils ne sont pas tous gays et l’adoption, c’est pas encore joué…) à trouver d’autres logements, voire pour ces révolutionnaires des toilettes sèches à chercher, ô honte suprême, à accéder à la propriété, ce rêve de prolos ou de petit-bourgeois qui n’ont jamais rien compris au nomadisme post-moderne.
Donc, tout ce petit monde, que Guy Debord avait déjà parfaitement cerné dès 1990 dans In girum, “petits agents spécialisés dans les divers emplois de ces services dont le système productif actuel a si impérieusement besoin : gestion, contrôle, entretien, recherche, enseignement, propagande, amusement et pseudo critique”, veut se loger plus grand et en même temps ne pas être trop éloignés des endroits où se passe la vraie vie : bars à eaux, librairies citoyennes, marchés bios, salles de concerts ou de théâtres subventionnés.
Et c’est ainsi que Montreuil devint leur terre promise, leur Ultima Thulé, et c’est ainsi que Dominique Voynet, passionaria du non-cumul des mandats, s’est retrouvé sénateur-maire (ou sénateureu maireu ou sénatrice-mairesse1).
La pénible affaire de la place Benoît Frachon, leader historique de la CGT, un des grands noms de la mémoire ouvrière française, n’arrive donc pas pare hasard. Voynet a peut-être senti à Montreuil ce que Pasolini appelle, dans les Ecrits corsaires, “la scandaleuse force révolutionnaire du passé”. Et en matière de passé, Montreuil, c’est du lourd – le siège historique de la CGT, la mémoire de la lutte des classes. L’horreur, pour la néo-bourgeoisie éclairée. Frachon, c’est une époque où la priorité n’était pas de diffuser le tri sélectif des déchets mais d’avoir l’eau courante, où on courait des risques, comme Frachon en août 1944 lorsqu’il signa dans l’Huma l’appel à l’insurrection des métallos parisiens – autre chose qu’une pétition pour les obscurantistes moines tibétains ou la déforestation en Amazonie ; une époque où le commerce équitable ne consistait pas à se déculpabiliser en achetant une livre de café Max Havelaar mais à assurer des soupes populaires, quitte à se retrouver en taule.
Il n’y aura donc plus de place Benoît Frachon à Montreuil, juste une petite esplanade devant les locaux historiques de la CGT. Dominique Voynet a préféré Aimé Césaire. Césaire, ça ne mange pas de pain. On doit trouver Aimé Césaire dans les bibliothèques de ses électeurs. Sa plainte est universelle, comme on dit. Figure inattaquable de l’anticolonialisme, n’est-ce pas ? Il paraît, dixit Voynet, que son nom “parle plus” aux habitants de Montreuil que celui de Frachon. Je n’ai rien contre Aimé Césaire, après tout, ce fut un poète, certes un peu grandiloquent, de l’émancipation anticolonialiste.
Mais cela ne change pas le fond des choses : les Verts qui se veulent la gauche ouverte et moderne de demain ont décidé d’en finir avec un mauvais rêve qui est celui de l’hypothèse communiste et de sa mémoire. Ils mettront, à les détruire, autant d’acharnement que la droite la plus libérale.
Et ils le feront joyeusement, comme de bons petits fonctionnaires orwelliens du ministère de la Vérité, chargés de falsifier le passé en le réécrivant constamment.
Ils n’ont pas encore gagné la partie. Un chômage exponentiel et une paupérisation galopante risquent de rendre au fantôme de Benoît Frachon quelques jolies couleurs.
- Quand on veut féminiser, faut assumer… ↩
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L'auteur
Jérôme Leroy est écrivain et journaliste. Dernière parution, Le Bloc (Gallimard)
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rackam dit
Non, Pascal B., il n’y a pas que cela, mais le reste est très dispersé.
Parfois, ce peuple-là échange sur ce site, par-dessus les différences, sans les estomper.
pascal Boulanger dit
Bel article argumenté et référencié… Debord, Pasolini : que des valeurs littéraires et philosophiques, en effet, bien loin de la gauche caviar qui a cessé de penser en mai 68.
Pour le gaulliste que je suis, il y a un réel intérêt à suivre le raisonnement idéologique sous-jacent à cet article. Pour résumer : il existait, avant l’assaut libéral/libertaire un peuple dans ce pays, incarné à la fois par les communistes et à la fois par les gaullistes. Aujourd’hui, il n’existe plus que la petite bourgeoisie sociale démocrate, un jour écolo, un jour Modem !
Pascal
Comme quoi dit
Comme quoi on peut être communiste, misogyne et réac à la fois. Je suis impressionné par la tirade camarade. Je n’ai pas de sympathie particulière pour Dominique Voynet mais j’avoue me sentir une forme de nausée quand je lis un tel procès. Mais après tout, il faut, paraît-il, boire le calice jusqu’à la lie et les formations PCF démontrent à chaque instant que la force d’innovation intellectuelle s’amenuise chez eux.
Vive le débat d’idées.
cali dit
Je suis assez d’accord avec les rédacteur sur Dominique Voynet qui représente bien les bobos ecolos de gooche.
Quand a Benoit Frachon qui est a ce jour oublie, il est un syndicaliste de la CGT qui en 1940 avait approuve le pacte Germano sovietique. Cela a provoque d’ailleurs de graves tensions syndicales. Après l’agression nazi contre l’URSS les communistes ainsi que la CGT sont entres massivement en résistance.
Quoi qu’il en soit le communisme n’est plus dans le vent et tend a disparaitre. nous ne sommes plus en 1936 et personne ne crois plus a ces vieilles recettes.Le communisme a fait faillite.
sakahrov dit
et oui marre de ces éternels proces staliniens, les cocos français et leurs nouveaux alliés de la gauche dite republicaines revent du bon vieux temps des goulags des executions rapides de tout ce qui n’etaient pas dans la ligne avec bien sur une capacité a réecrire l’histoire des fusillés de chateaubriand en passant par la guerre d’algerie
le communisme est une héresie à mettre au meme niveau que les totalitarismes du 20 siecle
il faut combattre cette main mise des communistes sur la mémoire ouvriere qu’ils manipulent au gré de leur besoins d’appareil
la gauche non communiste à toujours existé, et les ouvriers n’ont pas attendu les communistes pour s’organiser. d’ailleurs qui sont les coco aujourd’hui, des petits cadres de la sncf ratp edf, des mairies qu’ils dirigent encore et des profs, ou sont les ouvriers? et les retraités
finalement ce que l’on peut reprocher a voynet c’est de faire encore dans le politiquement correct et de ne pas rompre plus largement avec ce cinema memoriel
altalena dit
marxiste un jour marxiste toujours.
Je n’aime pas cette prose de marxiste pur et dur. Je n’apprécie ni Madame Voynet ni feu le camarade Frachon et Monsieur Césaire m’est indifférent, par contre je déteste le procédé stalinien qui commence par attaquer quelqu’un pour le discréditer sur le plan
personnel et en conclure que les décisions qu’il prend ne sont pas “correctes” sur le plan politique. A part cela, Frachon était un communiste pur et dur qui défendait et approuvait Staline, le goulag et toutes les joyeuses manifestations d’inhumanité soviétique. Pas de quoi en faire une icône ni lui donner un square.
sol invictus dit
Finalement certains continuent à vouloir nous raboter le cerveau .On veut effacer la mémoire chrétienne et elle existe meme si on chantait la JEUNE GARDE et qu on criait a bas la calotte , la mémoire ouvrière qui n était pas seulement celle des communistes mais celle du peuple tout entier ,et meme la mémoire historique et proto historique qui est la notre.Quand y a t il eu sur les chaines de service public une émision sérieuse sur les indos -europeens ces peuples dont descendent 90 pour 100 des femmes et des hommes qui vivent entre l atlantique et l oural entre le cap nord et gibraltar ,et qui parlaient une langue dont sont issus pratiquement tous les langages parlés sur ces terres.Mais par contre on voudrait nous rendre complices de l esclavage quand nos anciens à l époque s échinaient 15 heures par jour dans les champs ou travaillaient dès 12 ans dans les usines et les mines pour une large partie d entre eux.
rackam dit
BArry,
aka = also known as ?
But who is Adam Lo? Inconnu au bataillon.
BArry dit
@ nadia: oui, mais apparemment, à voir la réaction de Jean-François Baum qui s’étrangle de retenue, Shonarchan aka Adam Lo aka Angus tape lui aussi là où ça fait mal. Sur le net, les empêcheurs de communier en rond font ce qu’ils font et avec raison. Et ce n’est pas François Miclo qui me contredira, il suffit d’aller à côté lire son billet pour le constater. Je précise que je ne suis pas d’accord avec Shonarchan au moins 9 fois sur dix!!
nadia comaneci dit
Rackam a raison, bien sûr, le fait que Césaire soit Antillais n’entre pas en ligne de compte, ce n’est d’ailleurs pas trop le genre de la maison de taper sur les Antillais, Césaire lui même est relativement secondaire. L’article concerne Voynet et son électorat, la boboïsation de l’Est parisien, pas les minorités visibles ou invisibles, et pas même les immigrés n’en déplaise à mon ami Robert.
Voynet a bien fait son étude de marché, un poète anticolonialiste père de la négritude est plus vendeur, plus politiquement correct qu’un syndicaliste cégétiste, même patriote et résistant. Che Guevara plus que Jean-Pierre Timbaud. Donc on relègue l’un et on met l’autre en lumière. Choisir Césaire contre Frachon est un symptôme. C’est aussi simple que cela et au vu de la virulence de la réaction, Jérôme a tapé où ça fait mal.
rackam dit
Shonarchan,
j’ai relu Leroy, vraiment rien ne parle en faveur de ce que vous dites.
Césaire n’occupe qu’une toute petite place dans le texte qui traite de la dérive verte plus que du nom de la place. Cet article était écrivable quel qu’ait été le nom de la place. Bien sûr avec “Georges Séguy”, ” Marcel Paul”, ” Jean Ferrat” c’eût été plus neutre…
Et, je me répète, connaissant Leroy, ce que vous dénoncez, est impossible, mais, parfois, vous pourriez tomber dans les travers que vous reprochez à Causeur: systématisme, tropisme… :)
Jean-François Baum dit
@ Shonarchan aka Angus Scott alias Lo
Vous commencez à me chauffer.
Shonarchan dit
@ rackam
Jérôme Leroy nous dépeint Césaire uniquement comme un gentil poète, et occulte l’essentiel de l’action de cet homme en tant que personnage politique au sein… du parti communiste!
Aussi opposer Césaire et ce leader syndical historique est un non sens total, qu’auraient sans doute dénoncé les deux grands hommes.
Du coup, je ne vois pas trop ce qui gène Leroy en l’occurrence.
Par ailleurs, ce genre de décision au sein d’une municipalité ne se prend pas seul(e), il y a évidemment eu consensus au sein du conseil municipal, qui est une équipe élue démocratiquement.
Je suis convaincu que l’affaire n’aurait pas attiré les foudres de Causeur si l’intéressé n’avait pas été un antillais.
L’article de Leroy est indigne.
rackam dit
Schonarchan:
là , je ne vous suis plus.
Sous la signature de Jérôme Leroy, votre interprétation ne tient pas.
Imaginons que le nouveau nom de la place ait été “Colette Besson”, il aurait tout autant glosé sur l’athlétisme, et si on avait choisi “Place Lech Walesa” (blanc, catholique, anti communiste, moustachu…) J.L. aurait dégommé un à un ces atouts pour les rabaisser devant les mérites de Frachon. Je crois que le fait que Césaire ait été noir n’entre en rien dans l’article de J.L..
S’il vous lit, il le dira plus fort que moi… il n’aime pas les procès d’intention….
Ne nous frachons pas!
Shonarchan dit
@ Milton
“Un article fort mal documenté.. [...] Césaire n’a donc rien d’un joli, gentil poête pour noirs et bobos lettrés.]
Oui, vous avez entièrement raison, mais pour Causeur Césaire a un gros handicap: il est noir, il est antillais. C’est une constante sur Causeur. Cet article n’aurait pas été écrit si le nom qui ornait désormais cette rue de Montreuil n’était pas celui d’un antillais, mais d’un français “de souche”.
alaindeparis dit
@ odilon
les noms de rue prolétairement corrects : il y avait, vers 1972, une Allée de la Libre Pensée, un peu au Nord de la station Mairie de Montreuil. C’était je crois, une impasse, à la végétation gaiement envahissante. Existe-t-elle seulement encore ?
(Votre post de 15:11 m’a fait bien rigoler, merci, il faut vous essayer au one-man-show)
Jardidi dit
Le PS est décrédibilsé auprès des classes populaires et Europe-écologie annonce symboliquement la couleur. Renonçant au vote ouvrier et employé, se basant sans doute sur les régions contre-révolutionnaires souvent peu prolifiques et les classes moyennes liées à l’état peu nombreuses, ces deux partis décident de ne représenter qu’une forte minorité d’électeurs, ils seront incapables de prendre le pouvoir face à une droite latine sensée. Or Sarkozy, lui-même taxe beaucoup les pauvres et les moyens tout en protégeant les riches.
Cela conduit à trois directions, renforcement du FN, émergence d’une droite de type gaulliste ou abstention massive. Je ne sens pas les précaires s’abstenir, Villepin me paraît avoir queques faiblesses. Je pense toujours possible un second tour Sarkozy-Lepen2.
Si l’électorat PC est de plus en plus âgé alors ce parti n’a pas de futur, si le NPA est partisan d’une immigration libre, il n’a pas de grand avenir.