Deux tabous sur l’immigration | Causeur

Deux tabous sur l’immigration

Qu’ils soient éthiques ou économiques, les interdits en vigueur paralysent le débat public

Auteur

Jean-Philippe Vincent
est directeur d'études d'économie à Sciences Po Paris

Publié le 05 décembre 2013 / Politique Société

Mots-clés : , , , ,

immigration becker tabou

En France, la réflexion sur l’immigration est victime de deux tabous.

Le premier tabou est éthique. Selon la vulgate morale en vigueur, il existerait un consensus éthique pour admettre le droit inconditionnel d’un immigré à rejoindre un pays développé. Ne pas reconnaître ce droit serait crime de non-assistance à personne en danger. Or, comme l’a rappelé opportunément Christopher Heath Wellman, il n’existe aucun consensus éthique sur cette question. Les principales philosophies morales (aristotélisme, utilitarisme, rawlsisme) seraient plutôt d’avis qu’il n’existe aucune obligation éthique pour une nation d’accueillir un étranger en difficulté.

Prenons le cas de la Théorie de la Justice de Rawls (1971). Selon cette théorie, une société est juste, notamment, si elle accorde un traitement préférentiel (techniquement, on appelle ça  le principe de différence) aux nationaux connaissant la situation économique la plus difficile. Or, si l’on accueille massivement des étrangers en difficulté, ce seront évidemment les nationaux les plus défavorisés qui seront affectés. Bref, on violera le principe de différence (ou on le videra de son sens) et, au final, la société ne se comportera pas de façon juste. Par conséquent, au regard des principales éthiques existantes, il n’y a aucune obligation morale d’accueillir inconditionnellement des étrangers en difficulté. Ceci, toutefois, n’est pas vrai d’une philosophie morale en particulier: le libertarianisme tel qu’il a été illustré par des auteurs comme Rand, Nozick ou Rothbard. Ces tenants du « laissez-faire » intégral sont favorables à la liberté totale d’immigrer, mais pour une raison simple : la Nation, l’Etat n’ont aucune réalité. Les seules réalités, ce sont des individus souverains et propriétaires. Et comme ils sont propriétaires, ils sont libres d’inviter qui ils veulent dans leur domaine : un immigré est un invité souverain, libre d’aller s’installer où il est invité par un autre individu souverain. Tout cela est beau comme l’antique. Mais si l’individu libre, propriétaire et souverain est en droit d’accueillir qui il veut chez lui, il n’est pas en droit de faire supporter aux autres propriétaires souverains les embarras éventuels que peut causer son invité. Reconnaissons donc que les positions éthiques libertariennes en matière d’immigration ne mènent nulle part, sauf au désastre. Par ailleurs, quels sont les peuples, européens ou non,  qui  seraient prêts à admettre que la Nation et l’Etat sont des réalités vides de sens ?

À côté de ce tabou éthique, dont on vient de voir ce qu’il vaut, il y a un tabou économique. Mais avant de l’ausculter, mentionnons d’abord que la science économique s’intéresse de plus en plus à l’immigration. Dans ce domaine, les grands noms sont, notamment, George Borjas et Barry Chiswick, tous deux issus de l’université de Chicago. Le tabou économique  consiste à laisser croire que les politiques de régulation de l’immigration par les quantités sont les seules possibles. Or ces politiques ont toutes échoué, à quelques nuances près. Conclusion : on a tout essayé ; on a toujours échoué ; il n’y a rien à faire. Voilà le tabou économique. Or, il est erroné. Pour réguler un marché, et le marché de l’immigration est un, on peut utiliser deux politiques. La première consiste à réguler les quantités en contingentant les entrées. Cette politique a échoué. Et puis, il y une autre politique qui consiste à agir sur le prix de l’immigration, pour réduire les entrées et les candidatures. Gary Becker, prix Nobel d’économie, a fait à ce sujet une proposition originale (ça lui ressemble) et profonde : pourquoi ne pas rendre l’immigration payante ? Avant de crier au « fascisme », examinons la logique de sa proposition. Becker fait tout d’abord remarquer qu’un immigré paie généralement fort cher la possibilité de s’installer dans un pays développé. Mais les sommes qu’il débourse, il ne les acquitte pas aux Etats qui les accueillent, mais à toutes sortes de trafiquants (passeurs, esclavagistes de tout acabit). Donc, l’immigration n’est jamais gratuite. Second point souligné par Becker : à partir du moment où un immigré met le pied sur le sol d’une nation développée, il bénéficie de multiples avantages (sociaux, mais également infrastructures, organisation de l’Etat) pour lesquels, contrairement aux nationaux et résidents, il n’a jamais payé ni contribué. Dans ces conditions, pourquoi ne pas créer un droit d’entrée ? Sur le plan économique comme sur celui de la justice, il n’y a là rien de choquant, au contraire. Le pays d’accueil fixerait donc un montant de droit d’entrée et tout immigré qui l’acquitterait se verrait reconnaître tous les droits d’un résident légitime. Evidemment, se pose la question du montant du droit d’entrée. Pour les Etats-Unis, Gary Becker avance le chiffre de 50 000$, soit un peu moins de 40 000 euros. Tout dépend de ce que l’on recherche : si l’on est prêt à accepter beaucoup d’immigrés, on peut fixer le droit d’entrée à un prix faible. Si l’on souhaite décourager l’immigration, alors il faut un prix élevé du droit d’entrée. Mais avant de pousser des cris d’horreur devant un tel système, il faut préciser plusieurs points. Tout d’abord, Gary Becker prévoit que les immigrés potentiels puissent emprunter dans une banque du pays d’accueil (privée ou publique) le montant de leur droit d’entrée, de la même façon que les étudiants financent leurs études par des emprunts étudiants. Ensuite, actuellement, les immigrés paient pour migrer, mais cet argent est capté par des trafiquants. Le système du droit d’entrée permettrait que cet argent soit utilement utilisé pour financer l’entrée. Enfin, les montants qui seraient collectés par les droits d’entrée pourraient être utilisés utilement, soit pour faciliter l’arrivée des nouveaux migrants, soit pour aider les pays de départ à se développer, soit pour venir en aide aux nationaux les plus démunis. Au total, le système serait cohérent et certainement beaucoup plus juste et transparent. Certes, il ne règlerait pas tous les problèmes. Une immigration illégale continuerait d’exister, mais dans des proportions certainement plus faibles. En effet, les clandestins seraient fortement incités à régulariser leur situation, ne serait-ce que pour bénéficier des avantages liés à une présence légitime. Plus que tout, cette « régulation par les prix » agirait comme un facteur d’intégration. Car une fois qu’un immigré aurait payé son droit d’entrée, qui pourrait contester la légitimité de sa présence sur le territoire ? Il ferait partie du « club » et, psychologiquement, ce serait un pas décisif.

Alors, si l’on doit parler d’immigration, évitons les « tabous » ou l’eau bénite du pape François. Ce ne sont pas eux qui résolvent les problèmes. Ils les accentuent.

 *Photo : Thibault Camus/AP/SIPA. AP21479224_000009.

 

  • Article en accès libre. Pour lire tous nos articles, abonnez-vous !

    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 9 Décembre 2013 à 13h57

      destartin dit

      Que pense l’auteur du dumping économique pratiqué par l’occident sur les produits agro-alimentaires, et qui ruinent les petits paysans africains? Des impôts non payés par les grandes entreprises installées en Afrique?

    • 8 Décembre 2013 à 8h29

      Duglandal dit

      faudrait peut être aussi songer à demander aux patrons, artisans, paysans, restaurateurs (bref, tous ceux qui votent fn car y’a trop d’étrangers) d’arrêter d’embaucher des étrangers (sans papiers de préférence) pour tirer les salaires vers le bas et faire fi du droit du travail.

      le coût du travail est certes scandaleusement élevé, dans ce pays, mais qu’au moins on baisse le smic entre bons français. 

    • 7 Décembre 2013 à 19h58

      arbrecentenaire dit

      Avant de critiquer (ah! les belles âmes!) remercions pour l’information. Certes, la solution proposée n’est pas l’idéal (elle est, bien sûr, inégalitaire, comme chaque fois que l’argent intervient) mais la question est : n’est-elle pas préferable à la situation actuelle? Et là, il y a pas photo…

    • 7 Décembre 2013 à 8h33

      Jipépé dit

      Votre développement est “beau comme l’antique”, et procède d’une idée lumineuse : puisque l’argent aujourd’hui régit tout, pourquoi ne réglerait-il pas quelques-unes des difficultés où les États hôtes d’immigrés sont de longue date empêtrés ? De là votre impeccable conclusion : “une fois qu’un immigré aurait payé son droit d’entrée, qui pourrait contester la légitimité de sa présence sur le territoire ? Il ferait partie du « club » et, psychologiquement, ce serait un pas décisif”. En effet, et que les pleureuses pleurent ! Du moins, pourriez-vous objecter, ne pleureraient-elles plus les noyés en Méditerranée. Il reste que cette solution, “économique” – en tous sens du terme – pour le pays d’accueil, a l’on ne sait quel relent de servitude pour l’immigré, qui ne s’en affranchirait (définitivement ? Par un statut d’étranger “libre” ? Par la naturalisation ?) que toutes ses dettes à l’égard du pays d’accueil apurées. N’oublions pas la nécessité d’organiser des convois d’immigrés préalablement triés sur le volet, quittant le pays d’origine – aux frais, bien sûr, dudit pays qui paierait ainsi l’allégement de sa charge démographique.

    • 6 Décembre 2013 à 11h04

      cage dit

      Le déterminisme pousse les uns à s’installer chez les autres, ce qui pousse les autres à bout.

    • 6 Décembre 2013 à 7h58

      l’oiseau bleu dit

      Le Zambèze avant la Corèze ?

    • 6 Décembre 2013 à 7h49

      Lector laetaberis dit

      Dis doudou, toutévou kantabou ?
      Alors pour rétablir un peu d’équité : et le droit d’asile ?! Vlan ! Exit le premier tabou. Avec Snowden d’ailleurs c’est ce qui s’est passé, exit le droit d’asile ; je n’ai pas vu les zamis du bon droit et des valeurs crier haro sur le “nobeul” ; trop préoccupés d’immigration sans doute à en oublier nos fondamentaux.
      Le droit d’asile ça vous dérange comme principe éthique ? C’est peut-être pas assez chrétien en plus ? Ben merde !
      Et la science économique maintenant. Une science dure manifestement à en juger par ses résultats…
      Ah il est profond dites donc votre prix Nobel, l’immigration n’est peut-être pas payante ? Allez demander aux passeurs… il en parle et ? Ben c’est un manque à gagner… wahooo un vrai ptit Nobel éconocroquignol çui-là. Du nanan pour le science potard !
      Pas besoin de crier au fascisme, c’est complètement à l’ouest… alors que l’immigration vient de l’est et du sud hahaha, il ne sait même pas qui est premier au top 50 votre gars là !
      Et ça veut dire le dessous des cartes… !

    • 6 Décembre 2013 à 6h31

      Duglandal dit

      qu’au moins ceux qui ne peuvent pas payer un droit d’entrée acceptent de se prostituer gratuitement pendant quelques temps.

      mais si le client ne paie pas, en aura t il pour son argent ??? 

    • 5 Décembre 2013 à 18h55

      Pierre Jolibert dit

      Je n’ai aucun avis sur l’ensemble de l’article, mais
      merci, merci, merci, merci, merci
      pour le dernier paragraphe.
      A noter que l’économie et l’éthique sont évidemment conjointes dans la doctrine du Vatican, qui n’est tout de même pas allée jusqu’à établir s’il était éthiquement correct de vouloir s’intégrer à la “cultura del ben essere” qui corrompt les âmes.

    • 5 Décembre 2013 à 18h44

      Dédé Moniac. dit

      Au-delà de tout ce qui se dit sur le bonheur du à l’immigration, je relisais récemment un article du Canard Enchaîné du 26 Mai 2010, page 8 dans la rubrique “Vite dit”, article qui nous apprend que les immigrés, ascendants et descendants, transfèrent chaque année 8 Milliards d’Euros au bled pour les-familles-restées-au-pays !
      Ainsi donc, les bienfaits de l’immigration dont on nous rebat les oreilles s’arrêtent là où commence une forme d’évasion financière 80 fois supérieures à celle de Depardieu mais tous les ans…… 
      On aurait pu s’attendre à ce que les “chances pour la France” réinjectent dans l’économie de leur pays d’accueil le pognon que celui-ci leur fournit d’une façon ou d’une autre, mais non !
      Mais comment vont-ils payer nos Retraites ? Tiens, au fait, on n’entend plus guère cet argument aussi ridicule que de gauche.
      La vérité, c’est que l’immigration sert surtout aux immigrés….

    • 5 Décembre 2013 à 16h51

      xray dit

      Fort intéressant, mais vous oubliez le troisième tabou: la négation qu’il existe un pb spécifique d’intégration avec les musulmans ou du moins pas mal d’entre eux. Pas possible de dire une chose pareille et pourtant….

    • 5 Décembre 2013 à 14h52

      jeanclement dit

      Si on renvoie un étranger, au moins le renvoyer chez lui, et non pas dans un pays au hasard !
      Avec l’aide de passeur peu scrupuleux qui l’ont abusée, la nièce de ma femme a voulu nous rejoindre (en 2011). Malgré la promesse écrite dans les documents qui lui ont été remis, elle s’est fait fait expulser dans un pays de transit de son voyage aller. Sans papiers, elle est restée bloquée en détention administrative 3 semaines dans ce pays. Il a fallu lui payer le complément de voyage retour.

      Bravo la France qui trompe les étrangers.

    • 5 Décembre 2013 à 14h21

      Marcus Graven dit

      L’accueil de l’immigré se fait au nom de droits de l’homme magnifiés (jusqu’au choix du genre ou de l’identité) par rapport aux droit du citoyen dont la référence est l’Etat-nation, entité chargée de défendre lesdits citoyens et leurs droits.
      Les premiers ont supplanté les seconds parce que dans l’esprit des mondialisés, l’humanité sans frontière a pris la place de celle encadrée par l’Etat-nation au point que les droits de l’homme sont devenus l’unique cadre juridique d’une citoyenneté accordée à tous ceux qui la demandent d’où qu’ils viennent : sans-papier, étrangers, extra-terrestres…
      Cette primauté des droits de l’homme sur ceux du citoyen vient du fait que la culpabilité des descendants de «bourreaux » (les Etats-nation) est devenue héréditaire comme l’est le statut de « victimes ». Les uns sont à perpétuité responsables des supposées fautes des générations précédentes commises sur les autres. Quant aux victimes, cette condition les a métamorphosées pour l’éternité en êtres immaculés quelle que soit leur violence et leurs déficits moraux.  

      • 5 Décembre 2013 à 17h17

        Marie dit

        Comme dans la fable du loup et de l’agneau , si ce n’es toi c’est donc ton frère

    • 5 Décembre 2013 à 13h21

      Schiczu dit

      Bon la partie introductive sur l’éthique est toute pourrie. Les systèmes moraux qu’il cite ont été développés en considérant les nations comme des entités fermés, donc ne s’applique nullement à l’immigration. Par contre les principes sur lesquels elles se basent ne supposent nullement à l’immigration. Par exemple le principe de différence de Rawls tendrait plutôt à autoriser l’immigration, vu que les candidats à l’immigration sont bien plus défavorisé que les nationaux européens. Par contre, elle justifient tout-à-fait son contrôle si l’intégration se passe mal.
      Par contre son idée de forfait d’entrée est inintéressante. Elle est bien sûr totalement injuste, par contre, elle permettrait de redonner sa dignité au migrant qui ne serait plus ce mendiant qui frappe à notre porte, mais un contributeur de la collectivité.

      • 6 Décembre 2013 à 7h53

        Lector laetaberis dit

        attendez Schiczu, intéressante l’idée de forfait ?! Et les remontées mécaniques sont-elles comprises ?

        • 9 Décembre 2013 à 14h03

          Schiczu dit

          Les remontées de bretelles sinon…

    • 5 Décembre 2013 à 12h59

      laborie dit

      Nombre de pays pratiquent déjà la “taxe” à l’immigration. Le Belize par exemple pour acheter logement, commerce etc…

      • 5 Décembre 2013 à 13h04

        laborie dit

        Idem pour le Mexique…