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Détruire, dit-elle

Les prépas paieront ou ne seront plus

Publié le 28 septembre 2012 à 9:24 dans Politique

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Genevieve Fioraso veut faire payer les classes prépas

Nous sommes heureux d’accueillir le blog “Bonnet d’Âne” de Jean-Paul Brighelli, notamment auteur de La Fabrique du crétin (2005) et de La Société Pornographique (2012). Voici le premier article publié sur Causeur de ce grand spécialiste de l’éducation pourfendeur du pédagogisme.

La rédaction

Geneviève Fioraso, actuelle ministre de l’Enseignement Supérieur, n’a pas de pétrole, mais elle a des idées pour faire des économies. « Pourquoi, demande-t-elle (en s’abritant derrière l’anonymat du « cabinet », comme si tout cabinet ministériel ne demandait pas la permission du ministre avant de lever le petit doigt), les élèves de Classes Préparatoires aux Grandes Ecoles (CPGE) ne paient-ils pas les mêmes droits d’entrée que les étudiants d’université ? La justice ne voudrait-elle pas que ces rejetons de la grande bourgeoisie soient taxés comme leurs petits camarades de fac ? » Soit 181 euros par an en moyenne (il est des universités quelque peu plus gourmandes, mais ne mégotons pas). Une goutte d’eau — 18 euros par mois ouvrable, trois paquets de cigarettes… Cela ferait entrer 9 millions d’euros dans les caisses de l’Etat — Byzance ! Voilà une belle occasion de taxer les riches, puisque chacun sait que les élèves de prépas sont des nantis, des « héritiers », aurait dit Bourdieu.
Remarque préalable : primo, lesdits élèves appartiennent surtout aux classes moyennes, qui descendent régulièrement vers le moyen moins. Ils ont plutôt le cœur à gauche — pour le moment. Coup double : on pourrait faire des économies de bouts de chandelles, et se couper d’une partie de son électorat. Bonne idée. Quant à l’équité d’une telle mesure, elle appartient à cette catégorie de justice génératrice d’injustice — mais qui permet de jolis effets de manches.
Démonstration.

Geneviève Fioraso a brièvement fréquenté une hypokhâgne à la fin des années 1960 (le fait de ne pas avoir été admise en khâgne serait-il une blessure narcissique dont les élucubrations présentes seraient l’écho assourdi mais toujours saignant ?) puis a bifurqué vers la fac, où elle a passé deux maîtrises (éco et anglais) avant d’enseigner ces deux matières durant trois ans (dans les années 1975-1978, et sans jamais passer de concours de recrutement, pour autant que je sache). Puis elle a fait de la politique à temps plein, ce qui la qualifie évidemment pour le poste qu’elle occupe.
Elle devrait donc savoir, en interrogeant ses souvenirs, que les élèves de prépas littéraires sont tous inscrits en fac (par prudence, afin de pouvoir s’y retrouver en cas d’échec, vous connaissez ça, n’est-ce pas, madame…) Ils paient donc des droits, sans rien consommer de l’université : des étudiants de rêve, comme dit fort bien la présidente de Reconstruire l’école, en veine de mauvais esprit sur ce coup — évidemment, je ne la suivrai pas sur le terrain glissant du sarcasme…

Les élèves des prépas scientifiques s’inscrivent rarement en fac (ils sont à peu près sûrs de trouver un débouché dans une école d’ingénieurs), mais ils paient des droits exorbitants pour s’inscrire aux divers concours qu’ils passent — en moyenne, 1000 euros, ce qui, réparti sur deux ans, fait une ponction de 500 euros par an. Et si vous exigiez, madame la ministre, que tous les concours soient aussi peu chers que celui des ENS — qui sont gratuits ? Ça, ce serait intelligent et démocratique… Et si vous exigiez que les élèves, une fois entrés dans telle ou telle école prestigieuse, n’aient pas à payer des frais exorbitants, pouvant monter à plusieurs dizaines de milliers d’euros sur quatre ou cinq ans ? Etonnez-vous que les enfants de pauvres (et dans les pauvres, aujourd’hui, il faut bien inclure les classes moyennes, en paupérisation rapide depuis trente ans, et seules visées par les augmentations de la pression fiscale) hésitent à s’inscrire en prépas et préfèrent les cycles courts…
Ah, mais justement : les « conseillers » de madame Fioraso ont eu également l’idée de faire payer les élèves de BTS…
Admirez le raisonnement : les élèves de prépas, tous filles et fils de bourgeois, comme chacun sait (sauf les 30% de boursiers obligatoires, mais on ne peut pas tout savoir, n’est-ce pas…), doivent payer au nom de la justice sociale, et les élèves de BTS, qui appartiennent massivement aux couches les plus défavorisées, et arrivent souvent de lycées professionnels, doivent payer aussi, au nom de… au nom des petites économies qui permettront d’inviter davantage de journalistes et de syndicalistes à déjeuner rue Descartes. Ma foi, les 9 misérables millions d’euros économisés sur le dos des élèves de prépas, auxquels s’ajouteront les 16 millions d’euros grattés sur ceux de BTS, devraient permettre de faire front.

Le PS, entre autres, avait hurlé à la mort lors de l’affaire des « frais de bouche » des époux Chirac à la Mairie de Paris — 14 millions d’euros entre 1987 et 1995 que Delanoë et la justice ont passés sagement aux pertes et profits. Avec l’augmentation du caviar (j’ai un témoignage personnel sur ce que Petrossian fournissait rue de Grenelle à l’époque d’Allègre), à combien s’élève aujourd’hui l’intendance de la rue Descartes ? Faut bien trouver des pépettes.
Et c’est trop difficile de taxer les gros industriels qui désertent la France et se sentent soudainement belges de cœur et de portefeuille. En d’autres époques, on saisissait les biens des émigrés : je suggère très fort à la ministre de financer l’enseignement supérieur en nationalisant Bernard Arnault — ce que la République a su faire en 1793, la République serait impuissante à l’accomplir en 2012 ?
Et même si le facteur économique est déterminant en dernière instance — ce qu’il est… Encore faudrait-il analyser le retour sur investissement. L’Etat débourse un peu plus de 5000 euros par étudiant et par an (une somme notoirement insuffisante), et près de 15 000 par élève de prépas — qui là aussi, comme en matière d’efficacité pédagogique, devraient constituer le critère. Mais quel est le retour sur investissement des uns et des autres ? Que deviennent les élèves de prépas ? Cadres sup, chercheurs, enseignants, ces enseignants introuvables… Que deviennent les étudiants de fac — en particulier tous ceux qui, entrés là sans bien connaître l’orthographe, en giclent au bout d’un an ou deux ? Et dans les voies scientifiques, où sont les vrais matheux, les physiciens de première bourre, les analystes financiers compétents ? Au bout d’une carrière, lesquels ont le mieux contribué à la richesse de la France et à son rayonnement intellectuel ?
Allons ! Je ne jette pas toutes les facs avec l’eau du bain. Il en est qui ont des résultats remarquables — en gros, toutes celles qui ont su s’affranchir de la vulgate des pédagogies de l’échec, se sont associées à des grandes écoles et proposent des formations d’excellence parallèles. Notre crédibilité internationale est à ce prix.

Tout cela, au fond, c’est de l’anecdotique. Ce qui gît au cœur d’une telle hypothèse (qui en restera à l’hypothèse, rassurons-nous), c’est la haine invétérée des crétins pour tout ce qui, à leurs yeux, appartient à une quelconque élite — le gros mot par excellence. Volupté de l’égalisation par le bas, chère au SE-UNSA et au SGEN, qui tiennent aujourd’hui le haut du pavé. Le SNES hurle à la mort avec raison, et le SNE-Sup attendait certainement du ministère d’autres mesures qu’une économie symbolique de 9 millions d’euros : j’ai dans l’idée que la FSU version Bernadette Groison n’a pas sur la Gauche le niveau d’influence que la FSU version Gérard Aschieri avait su conquérir sur la Droite. Les élèves de prépas sont triés sur le volet ? Scandale. Ils travaillent mieux ? Scandale. Ils réussissent mieux ? Scandale. Ils sont une tradition spécifiquement française ? Scandale.

Mais j’ai parlé de tout cela il y a deux ans dans Tireurs d’élite. On veut supprimer les prépas (et l’agrégation, autre niche d’élitisme invétéré) au nom de l’égalitarisme, qui est à l’égalité ce que le McDo est au tournedos Rossini — et qui produit plus d’inégalités réelles que l’élitisme le plus forcené n’en généra jamais.
Dois-je rappeler à la Gauche que tant des siens furent par le passé de vrais intellectuels — et de bons élèves ? Que Blum avait publié dans sa jeunesse un Stendhal et le beylisme qui rappelle que l’intelligence est la condition nécessaire du bonheur ? Que les khâgnes et les ENS (dont sortait Blum, justement) furent longtemps le laboratoire des minorités agissantes ?
Mais d’où sortent les conseillers de Geneviève Fioraso ? Un seul d’entre eux est titulaire du CAPES, aucun apparemment n’a fréquenté l’agrégation. Après tout, on ne méprise bien que ce que l’on ne connaît pas.
La transmission essentiellement verticale à l’œuvre dans les prépas n’a évidemment rien à voir avec le « socle commun » cher à l’UNSA ou la pédagogie interactive promulguée par le SGEN et ses affidés — sans compter que la sélection par le travail et les exercices chiffrés n’est pas très populaire dans ces milieux où la nullité ambiante plaide pour le renoncement aux notes, si traumatisantes comme chacun sait.
Fallait-il absolument conserver ce Ministère des Universités ? Ma foi, Vincent Peillon aurait peut-être pu chapeauter l’ensemble de l’Enseignement français : ces propositions aberrantes sont l’écho d’une rivalité très ancienne entre la rue de Grenelle, qui contrôle tout ce qui touche aux lycées (donc les prépas et les BTS), et la rue Descartes, qui voudrait bien s’annexer ces secteurs qui marchent, et les budgets afférents.

*Photo : Parti socialiste (Geneviève Fioraso).

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  • 5 Novembre 2012 à 12h07

    fogarty dit

    Seule l’activité politique de militant esr un brevet de capacité pour ce gouvernement;Mais capacité de quoi quand on a eu comme seule activité celle de fréquenter réunions et meetings.
    Pas un seul scientifique dans ce gouvernement, pas un seul membre issu de l’industrie, uniquement des bavards.
    On parle de faire payer les préparations aux grandes école , les étudiants des IUT, mais personne ne pense à créer un comité comprenant des scientifiques et des industriels afin d’aider nos dirigeants à adopter un cap qui puisse nous aider à sortir de notre décadence accélérée depuis 1981.

  • 30 Septembre 2012 à 21h42

    ylx dit

    Tous les instituteurs d’expérience vous disent qu’après quelques jours passés avec une nouvelle classe ils peuvent déceler ceux qui ont des aptitudes pour poursuivre des études “longues”. Dans ces élèves prometteurs il y a (je me demande bien pourquoi) une majorité d’enfants issus de milieux dit “favorisés” et une minorité issus de classes “défavorisés”. C’est ceux-là que l’institution scolaire devrait prendre sous sa protection (soutien scolaire , bourse, parrainage etc) pour les accompagner et les aider à aller le plus loin possible dans leurs études plutôt que de les laisser mariner dans l’illusoire médiocrité de l’égalitarisme.

  • 30 Septembre 2012 à 21h24

    ylx dit

    Alex73 dit

    Vous auriez aussi pu citer Jaurès, entre premier a l’ENS en philo…

    Et plus près de nous Georges Pompidou, qui a trouvé le temps de publier une Anthologie de la poésie française.

  • 30 Septembre 2012 à 21h20

    ylx dit

    Très heureux de vous retrouver JPB, Vote sabordage du 1er mai n’était donc pas un abandon de poste. Il y aurait – comme toujours – beaucoup à dire sur votre intervention. Mais je resterai sur l’arithmétique. Comparons ce qui est comparable 5000 comparé à 15000. Dans le premier cas combien d’étudiants fantômes ou indignes de l’Université ou encore inscrits pour les (modestes) avantages sociaux, ou peu présents avec la bénédiction des directions d’Université qui sont rémunérées “à la tête de bétail”.ce qui gonfle artificiellement le diviseur du cout global. Le 5000 passe mécaniquement au double ,10000 par exemple). Et maintenant divisons le coût annuel du prépa par le nombre annuel d’heures d’enseignement (cours magistral + colles + exercices surveillés ) …on calcule vite que le coût horaire de formation d’un élève (réel) de prépa est largement inférieur à celui d’un étudiant universitaire.
    Mais enfin “qui veut noyer son chien l’accuse de la gale”. Il est évident que la suppression des prépas est dans “l’agenda” (cet horrible anglicisme) du pouvoir actuel, une réforme démagogique et sociétale qui ne mange pas de pain aujourd’hui mais promet du pain noir pour plus tard.

  • 29 Septembre 2012 à 8h11

    libertyisland dit

    Une agréable surprise de lire jp brighelli sur causeur;
    A titre d’info je ne remercierai jamais assez la providence qui ma permis de lire et de relire la fabrique du crétin et l’école sous influence.
    Un grand merci car ces livres mon fait changer l’orientation scolaire de mon fils ,je l’ai changer de lycée du public au privé, ces notes sont remonter et sa motivation aussi, il a reussi à intégrer un cpes et puis une cpge (du coté de la sartre) et maintenant …sa vie continue.
    ps:Auparavant je ne savais meme pas qu’il exister des classes d’excellence ouvrier fils d’ouvrier émigrer espagnol etc..quoi
    Bienvenue mr Brighelli

  • 28 Septembre 2012 à 22h17

    Lady dit

    “L’idée de grandeur n’a jamais rassuré la conscience des imbéciles.” Bernanos Georges

  • 28 Septembre 2012 à 14h21

    kravi dit

    Pas encore lu l’article, mais un blog ” pourfendeur du pédagogisme “, voilà qui me réjouit.
    Un slogan imbécile pour pubeux infatué, avec jingle étique au choix : “c’est sur Causeur, et pas ailleurs”.

  • 28 Septembre 2012 à 13h36

    Bibi dit

    Quand on ose se démarquer de la norme, il faut se montrer responsable et s’acquitter de sa dette morale envers les moins téméraires. Logique, non?

  • 28 Septembre 2012 à 12h59

    Lady dit

    C’est assez minable tout ça! Rivalités de palais, ingratitudes, vanités, bêtise, la liste est trop longue! Et pendant ce temps là, ces nouveaux monstres nous entraînent vers les profondeurs abyssales du néant. Encore cinq ans! Résistons!
    Ces indigents de l’esprit ne conçoivent la verticalité que dans le sens de la descente! Le pire c’est qu’ils ne veulent pas le voir! En plus d’être minables ils sont bouchés.
    Normal, quand on nie la hauteur et l’invisible…
    Leur mission est de favoriser l’envol et non pas de faire ramper tout le monde au nom du nivellement qui, par définition, ne peut être que par le bas.

    • 28 Septembre 2012 à 13h05

      Guenièvre dit

      ” Leur mission est de favoriser l’envol et non pas de faire ramper tout le monde”

      Ah, c’est joliment dit Lady ! Si vous le permettez je m’en servirai….

  • 28 Septembre 2012 à 12h16

    Angel dit

    Bonjour,

    je partage avec vous Monge, Mr Desgouilles et les autres la joie de trouver Brighelli su r Causeur.

    Mais en somme cela est logique.

    Bravo et merci.

  • 28 Septembre 2012 à 11h18

    Monge dit

    Ça c’est une excellente nouvelle.
    De plus en plus d’auteurs intelligents et compétents sur Causeur! Et puis pour dire toute la vérité “Bonnet d’âne” nous manquait!

  • 28 Septembre 2012 à 11h07

    L'Ours dit

    Brighelli chez Causeur,
    que du bonheur!
     

  • 28 Septembre 2012 à 10h46

    Marie dit

    J’ai bondi quand j’ai entendu cette proposition absurde dans la promotion d’hypokhâgne de ma fille il y avait beaucoup de boursiers , et des jeunes de la classe moyenne .Ils préparaient ne m^me temps des concours dont l’IEP , concours payants , déplacements aussi Pour arriver en prépa il faut travailler dur et avoir des résultats . A gauche le travail était un mot à honnir honnissons les prépas!
    Grand merci à l’auteur d’avoir remis les choses à leurs justes places!

  • 28 Septembre 2012 à 10h42

    chartreuxdemunster dit

    Cher Monsieur Brighelli,

    Vous n’imaginez pas à quel point je suis enchanté de vous retrouver. La fermeture de Bonnet d’Ane m’avait laissé orphelin. Vous êtes le porte-parole des professeurs (et des autres) qui refusent le pédagogologisme et la pensée creuse.

    Bien à vous,

    Gilles Banderier

  • 28 Septembre 2012 à 10h23

    Alex73 dit

    Vous auriez aussi pu citer Jaurès, entre premier a l’ENS en philo…
    Sinon, petit bémol concernant le montant des frais d’inscription en ecoles d’ingénieurs : pour les publics, majoritaires et bien mieux réputées, ils sont plutôt de l’ordre du millier d’euros par an, plus qu’en fac mais bien loin des chiffres que vous citez, qui sont ceux des écoles de commerces (au minimum 7000 euros par an) 

  • 28 Septembre 2012 à 10h11

    luculus69 dit

    Que voulez vous qu’une branque dans un gouvernement de branquignoles décrete a part une grosse “connerie”..non là je vous le dios nous sommes dans la Normalitude et “putain ca va durer encore 5 as ce bastring”

  • 28 Septembre 2012 à 9h50

    hartman dit

    Vieille devise républicaine chère à l’EN: “coupez tout ce qui dépasse”

    • 28 Septembre 2012 à 9h58

      Alpin dit

      @hartman,

      Vieille devise ANTI-républicaine ,à l’EN (des dernières décennies)!

  • 28 Septembre 2012 à 9h44

    Alex73 dit

    On peut surtout citer Jaurès, reçu premier a l’ENS en philo…
    Par contre petit bémol concernant les écoles d’ingénieurs : pour les écoles publics (majoritaires et bien mieux réputées) le prix de la scolarité est plutôt en général aux alentours de 1000 euros par an, beaucoup plus cher que la fac mais rien a voir avec les écoles de commerce a 7000 euros l’année (au minimum)