Des statistiques trop mouvantes
A propos de classements qui disent tout (et notamment son contraire)
Publié le 20 août 2008 à 8:39 dans Économie
Mots-clés : Économie
Chaque semaine, c’est la même satisfaction, et chaque semaine c’est le même vertige. En recevant mon exemplaire de The Economist, je sais que je trouverai, niché dans sa sobre maquette, un étonnant résumé du monde. Je ne parle pas des analyses, mais de l’irrésistible talent qu’a l’hebdo des dominants pour mettre la réalité en pourcentages et en courbes et multiplier les encadrés qui frappent l’imagination en chiffrant le monde tel qu’il va.
Cette semaine, The Economist publie le classement des capitales en fonction de leur “urban competitiveness”. Le Webster indiquant que la moitié du vocabulaire anglophone vient du français, il est inutile, j’imagine, de traduire. Alors, allons droit aux résultats. Car cette rivalité-là a son petit fumet Jeux Olympiques – c’est qui les champions du monde, hein ? Oh ! Je ne suis pas dupe : depuis que j’ai appris que “le fameux” classement de Shanghai des meilleures universités du monde était en réalité un bricolage solitaire, et qu’il était néanmoins repris partout sans examen… Et pas naïf non plus : la série d’études et de classements publiée par les médias français depuis deux ans était on ne peut plus claire sur le manque d’attractivité de Paris et de l’Ile-de-France.
Fataliste, donc, je pose l’œil sur l’oracle statistique. Surprise ! Paris arrive quatrième sur les cinq cent plus grandes villes du monde. Quatrième ! Médaille de zinc, en somme, ce qui n’est pas si mal. Juste derrière Tokyo, capitale de la seconde puissance économique mondiale, et à quelques coudées de New York et Londres. Du coup, je ne cherche pas même à décortiquer la méthode selon laquelle a été établi ledit classement : je l’adopte tel quel.
Je dois confesser avoir fait de même au sujet de la richesse des nations. J’appartiens à la génération à laquelle on avait enseigné que les pays se classaient selon leur PNB – ou, pour le dire en français : en fonction de la richesse qu’ils produisent chaque année. Leurs revenus, quoi. “Eh ! bien, tout faux !” m’ont un jour annoncé Le Figaro et The Economist : l’heure est désormais au PPP. Prononciation : pi-pi-pi. Signification : purchase power parity. Là, je traduis tout de même : parité du pouvoir d’achat. Mode de calcul implacablement novateur, le PPP prend en compte les prix réels. Je traduis encore : si un Chinois gagne mille dollars par mois et un Américain dix mille, mais qu’à consommation équivalente (Coca, MacDo, essence, loyer d’un trois pièces, etc.), le Chinois ne dépense que cinq cents dollars pour vivre quand l’Américain en dépense huit mille, alors on se doit de conclure que cinq cents dollars à Beijing en valent huit mille à Washington. Et donc que le Chinois est en réalité seize fois plus riche que ne le disaient ces ânes de l’OCDE (75016 Paris). A l’échelle des nations, bien sûr, cela bouleverse la hiérarchie, faisant de la Chine la médaille d’or devant les USA et loin devant le Japon, rattrapé par l’Inde. Quant à la France, je ne vous dis pas : quinzième ou vingtième selon les classements, loin, très loin du podium. De quoi faire prendre la porte à Lagarde.
Quand on est cocardier et de nature sensible, le mieux est donc encore de choisir ses statistiques sur mesure. Voyez les Jeux Olympiques : en principe, le classement par nations se fait au nombre de médailles d’or. Le seul métal qui compte. Ce qui donne, à l’instant où j’écris, le podium suivant : Chine (43), USA (25), Royaume-Uni (14). France : quatre médailles d’or, onzième rang, entre l’Ukraine et la Roumanie. Pas brillant. Mais dans son édition on line, le Wall Street Journal a trouvé la parade : un classement comptabilisant le nombre total des médailles – après tout, l’argent ne vaut pas des clopinettes ! Et illico le podium en est chamboulé : USA (77), Chine (76), Russie (40)… et France (30). Médaille de zinc, là encore ! Epatant, non ? Car, en vérité, le seul calcul raisonnable, c’est de considérer les statistiques, qui disent tout et notamment son contraire, comme les nouvelles du JT. Et de ne s’attacher qu’aux plaisantes.
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L'auteur
David Martin-Castelnau est grand reporter.
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Ludovic-Lefebvre dit
Entre onze et treizième en ce moment sur plus de deux cent pays avec le sport qui n’est plus mis à l’honneur dans notre France, une superficie de 551 000 km2. C’est déjà plus que flatteur.
Ludovic-Lefebvre dit
Parce que vous pensez vraiment que les électeurs allaient dire ce qu’ils pensaient réellement devant un micro ou contacté par téléphone par des instituts de sondage, cher Philinte, lors de l’élection de 2002 ?
Ils sont bêtes parfois, mais rarement à ce point.
Joëlle dit
Cohn-Bendit vient de relever que si l’on additionne les médailles des pays de l’UE, on dépasse la Chine. Comme quoi, rien n’est perdu, pas même l’honneur.
On peut aussi faire le rapport médailles/superficie ou médailles/population, comme le propose Ludovic…Ou tout autre chose…
On peut aussi décréter que tout cela n’a aucune importance.
philinte dit
Attention à ne pas remplacer une erreur par une autre, à substituer à la confiance naïve aux statistiques une défiance obscurantiste.
Il est vrai que des chiffres bruts ne prouvent rien et que toute statistique doit être interprétée. Sinon, on trompe le monde, ou on se trompe soi-même en toute bonne foi.
Mais, il est faux de prétendre ou de croire qu’on pourrait faire dire n’importe quoi aux chiffres, de soutenir que toute interprétation statistique serait arbitraire, que toutes les méthodes de comparaison se valent, et au fond ne valent rien.
Contrairement à ce que vous soutenez, il est plus logique de tenir compte de toutes les médailles, et pas seulement des médailles d’or, pour établir un classement.
C’est d’ailleurs une méthode classique, préconisée notamment par Borda au dix-huitième siècle pour les élections politiques.
Souvenez-vous des élections présidentielles de 2002. Le Pen avait battu Jospin. Cela voulait dire qu’il y avait un plus grand nombre d’électeurs pour attribuer la première place, et donc en quelque sorte la médaille d’or, à Le Pen plutôt qu’à Jospin. Mais, cela ne signifiait nullement — contrairement à ce qu’une masse énorme de commentateurs bornés ou démagogues croyaient ou feignaient de croire — que les électeurs préféraient Le Pen à Jospin et que Le Pen avait une chance sérieuse d’être élu. Il suffisait d’interroger les gens, ou de lire les sondages bien faits, pour voir que la plupart des ceux qui refusaient la médaille d’or à Jospin lui attribuaient cependant la médaille d’argent ou de bronze, alors que ceux qui n’accordaient pas la médaille d’or à Le Pen lui refusaient généralement aussi toute autre médaille et le plaçaient et dernière ou avant-dernière position. Ce qui suffisait à rendre ridicule (sans compter bien d’autres raisons relevées à l’époque par notre chère et lucide Elisabeth) le prétendu risque de fascisme que dénonçaient à grands cris les belles consciences.
Bref, et surtout dans une démocratie, il serait dangereux de faire croire aux gens que les chiffres et les statistiques sont toujours et forcément arbitraires. Ce n’est pas vrai. Il faut seulement apprendre à les analyser, et c’est évidemment une des fonctions de l’école.
Ludovic-Lefebvre dit
Vous avez remarqué aussi ? Ceci dit à moins d’être atteint de cécité…
Pour les jeux olympiques comme pour la richesse des pays, nous pourrions également faire une proportionnelle liée à la superficie, à la densité de population, histoire de monter un peu plus. Et puis si nous avons des bras cassés en sport, une économie qui ne suit pas, peut-être aurions-nous pu nous consoler il y a encore quelques décennies avec les peintres, les écrivains, les médecins et les chercheurs. Maintenant cela me semble moins pertinent.
C’est une souffrance d’être cocardier, voire une déprime actuellement, mais puisque la télé dit que tout va bien et que Secret Story est l’avenir de l’homme, c’est que c’est donc vrai.
Allez un petit crédit cofidis à 19%, histoire de s’acheter un bidon d’essence et de s’offrir une séance de cinéma pour voir un film français forcément mauvais et puis ça repart, on oublie.