Des nymphéas pour le repos du Tigre | Causeur

Des nymphéas pour le repos du Tigre

Clemenceau et les artistes modernes à l’Historial de la Vendée

Auteur

Pierre Lamalattie
Écrivain et journaliste.

Publié le 25 janvier 2014 / Culture

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clemenceau rodin buste

Petit-Luc est le lieu d’un massacre de près de six cents civils durant les guerres de Vendée. Mais l’Historial de la Vendée, bâti à cet endroit, est dédié à l’histoire régionale dans toutes ses composantes. C’est ainsi qu’une intéressante exposition y est consacrée à Georges Clemenceau, fameux Vendéen qui se considérait héritier « en bloc » de la Révolution et arborait sur sa cheminée un buste de Robespierre. L’événement est consacré aux goûts artistiques de l’homme d’État, abstraction faite de sa passion pour l’Extrême-Orient, qui fera bientôt l’objet d’une approche spécifique au musée Guimet.

L’exposition est dominée par une prodigieuse série de bustes de Clemenceau, modelés par Rodin. Il s’agit d’études en terre ou en plâtre pour préparer un bronze. Chaque pièce explore un aspect de la personnalité du « Tigre ». L’ensemble le fait revivre avec une stupéfiante vérité. Rodin appréhende son personnage comme s’il s’agissait d’écrire un roman. Il le regarde de façon pénétrante, sans concession, mais non sans compassion. Il saisit son modèle dans toutes ses composantes, en une seule intuition,qualités et défauts confondus. Clemenceau,dans ces bustes, apparaît à la foisintransigeant et humain, auguste et chafouin, borné et visionnaire, viril et sénile. On mesure là véritablement la portée du génie de Rodin.

Quant à Clemenceau, tant de psychologie et surtout tant de séances de pose ne lui ont pas plu. Il s’est aussi souvenu que Rodin l’avait déçu au temps de l’affaire Dreyfus. Il s’est définitivement brouillé avec le sculpteur. Ce qu’il aimait, c’était l’impressionnisme. Il a entretenu jusqu’au bout une amitié fidèle avec Claude Monet (1840-1926). Le moustachu et le barbu aimaient se promener ensemble dans les jardins de Giverny. Après que le peintrea peint,au fil des années,plusieurs centaines de nymphéas en petit format, Clemenceau l’a soutenu pour en faire une série de taille monumentale, en vue d’une installation à l’Orangerie des Tuileries. L’artiste était âgé et atteint de cécité. L’amicale pression de Clemenceau, qui a poussé son ami à travailler coûte que coûte, est touchante. En tout cas, elle a été déterminante.

L’exposition de l’Historial de la Vendée bénéficie de prêts importants d’œuvres de divers musées nationaux. On trouve des peintures de Manet, Whistler, Eugène Carrière et Daumier. Mais les plus nombreuses sont logiquement celles de Monet. En particulier, on découvre des nymphéas de la dernière période, celle où il s’approche de façon étonnante de l’expressionnisme abstrait et de la gestualité d’une Joan Mitchell.

On peut se demander ce qui rapprochait tant Clemenceau de Monet. Pourquoi le« Tigre », si agité, si combatif, si immergé dans la vie et dans l’histoire, était-il lié à Monet qui ne s’intéressait à rien tant que de faire le tour de son étang et de peindre des fleurs, même en pleine guerre ? Malheureusement, le livre rédigé en 1928 par Clemenceau sur Monet ne nous éclaire guère. On peut juste y goûter l’emphase un peu datée du tribun. C’est peut-être justement en raison de son caractère parfaitement reposant quel’homme d’État appréciait la peinture de Monet. En somme, il s’agissait d’un art pas prise de tête, une ambiance fleurie. C’était ce qu’il fallait pour le repos du « Tigre ».

Il faut dire aussi que, pour Clemenceau, l’impressionnisme avait la saveur d’une affaire de jeunesse. C’est, en effet, quand il était jeune journaliste qu’il a connu les artistes de ce mouvement. Au début, les impressionnistes ont suscité de l’espoir, par leur volonté affichée de peindre la vie réelle. C’était effectivement une bonne idée. Ainsi, Émile Zola a-t-il cru sincèrement qu’ils allaient adopter en peinture une démarche naturaliste et sociale comparable à la sienne en littérature. Ces artistes ont connu un rapide succès commercial. Cependant, en matière de vie réelle, on a surtout vudes scènes de canotage, des pique-niques par beau temps et des parterres fleuris. Progressivement, Zola a pris du recul, tandis que Clemenceau, bizarrement, renforçait son soutien. Les impressionnistes ont, à mon avis, inventé la peinture sympa. Il n’y a d’ailleurs pas de mal à cela. C’est comme les robes d’été à fleurs, si on aime, pourquoi s’en priver ? Cependant, certaines personnes peuvent attendre davantage de la peinture. C’est mon cas.

Le Clemenceau homme politique n’est pas à l’ordre du jour de cette exposition. Cependant, il était difficile d’en faire complètement abstraction. Il réapparaît parfois sous un jour imprévu.C’est le cas avec cet intéressant exemplaire de « Aupied du Sinaï », illustré par Toulouse-Lautrec. Dans cet ouvrage consacré aux juifs, on est surpris de voir Clemenceau reprendre à son compte nombre de clichés antisémites en cours à son époque. Il faut sans doute replacer cela dans le contexte, mais tout de même, c’est un peu décevant de la part du grand dreyfusard qu’il a été.

Il faut rendre hommage aux commissaires, Christophe Vital et Florence Rionnet, qui ont très intelligemment constitué cette exposition. Par la diversité et le niveau des pièces présentées, elle mérite le voyage. Surtout, elle est conçue pour être accessible à tous les publics sans être rébarbative. Elle permet à chacun de se faire librement une idée personnelle sur Clemenceau et sur l’art de son temps. Et le moins qu’on puisse dire est qu’il y a matière à des opinions très contrastées.

Clemenceau et les artistes modernes. Jusqu’au 2 mars à l’Historial de la Vendée.

*Photo: GINIES/SIPA.00618575_000007.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 29 Janvier 2014 à 21h49

      zigomar dit

      Quel plus pur modelé, pourtant, sinon celui de Piero Manzoni?
      En particulier le 034 de 1961! 

    • 27 Janvier 2014 à 23h01

      ylx dit

      @ Lector laetaberis dit :
      (polémique sur le buste de Nefertiti)

      Si besoin est, prenez le Scribe accroupi du Louvre.

      • 29 Janvier 2014 à 21h30

        Lector laetaberis dit

        ou bien la statuaire d’Angkor.

    • 27 Janvier 2014 à 17h18

      fogarty dit

      Le Père La Victoire était un habile politicien , un grand tribun , un don juan, un homme de goût. Mais il ne faut pas oublier que son désir de revanche fut à l’origine du Traité de Versailles – aux négociations duquel l’Allemagne be participa pas- d’où le terme de Diktat utilisé par les Allemands. Ce traité humiliant a eté le berceau du militarisme germanique revenchard et du Nazisme. Clémenceau est donc un des artisans de la 2ème Guerre Mondiale. et en parie avec Wilson son accoucheur.

    • 26 Janvier 2014 à 10h40

      agatha dit

      - “l’impressionnisme, peinture sympa”, même P. Lamalattie doit bien savoir qu’il exagère, mais on comprend qu’il soit un peu lassé, comme tout le monde, par la vulgarisation de quelques tableaux – souvent les mêmes -, de Monet et Renoir en particulier. D’abord, Le déjeuner des canotiers, c’est magnifique, un “plaisir rétinien”, certes, mais le plus pur, le plus beau des plaisirs rétiniens, la quintessence de la robe fleurie d’une jeune fille un beau jour d’été. Quoi de plus bête qu’une pie dans un paysage d’hiver, de plus “carte de vœux” , mais peint par Monet, c’est magnifique. Et il y a tous les autres, qui peignent parfois une réalité sociale plus âpre (Les raboteurs de parquet de Caillebotte, toutes les Paysannes de Pissarro, les maternités humbles de Mary Cassatt, l’impressionnisme étranger, allemand, scandinave qui s’éloigne de la légèreté…). Degas, lui-même, pas toujours superficiel et léger, Monet en 75 ose Les déchargeurs de charbon. Et la veine réaliste ne sera pas ridiculisée par l’époque, puisque Van Gogh peint Les mangeurs de pommes de terre en 1885.
      Quant à la technique impressionniste, justement elle innove particulièrement avec les Nymphéas et elle ouvre la voie aux suivants, dont Cézanne.
      - à propos des musées, cela semble être une tendance de l’époque d’imaginer des lieux et des expos moins solennels et plus agréables. C’est le cas au nouveau musée de Marseille, le Mucem, propice à la visite en famille. C’est une bonne évolution, au moins pour certains musées.

      • 27 Janvier 2014 à 20h22

        Lector laetaberis dit

        Agatha,
        chose intéressante : la peinture de Cézanne comme charnière entre ces deux “temps” de la peinture.

    • 26 Janvier 2014 à 10h07

      ylx dit

      @Lector laetaberis
      Si vous le permettez, je poursuis votre réflexion à ma manière. Les deux chef d’oeuvres “absolus”, de Manet et de Rodin se singularisent par le fait qu’ils marquent l’aboutissement, on pourrait dire le summum de deux genres artistiques multimillénaires : le portrait (cf les portraits du Fayoum) et le buste (cf Nefertiti) qui effectivement ne pourront plus atteindre et encore moins dépasser cette maîtrise absolue. On pourra faire autrement, on pourra difficilement faire mieux. Et même la photographie – de beaux portraits photographiques de Clemenceau sont exposés – ne réussit pas à atteindre la puissance “dramatique” du portrait de Manet..
      Quant à Rodin, à mon humble avis, il reste indépassable. Après lui les “artistes” pourront faire des mobiles, des pots de fleurs , des colonnes, des baudruches, mais aucun ne pourra plus faire de la sculpture à ce niveau de perfection.
      Même remarque pour “l’art de la politique” pratiqué à un niveau indépassable par Clemenceau Comparée à cette époque de géants comme Clemenceau, Monet,Rodin et Manet. la nôtre est celle des nains !

      • 26 Janvier 2014 à 10h45

        L'Ours dit

        Rodin, Rodin…
        Et Michel-Ange alors?
        Qui pour moi est un sculpteur bien avant un peintre.

        • 26 Janvier 2014 à 10h48

          Parseval dit

          Et Le Bernin ?

        • 26 Janvier 2014 à 11h00

          ylx dit

          Rodin est indépassable…chronologiquement. Plus personne APRES lui ne le dépassera. Mais avant lui il y en eut quelques uns…et Michel-Ange est bien entendu “hors compétition”. La Renaissance, autre époque de géants.

        • 26 Janvier 2014 à 13h19

          L'Ours dit

          Après lui…
          Et Buren alors?
          Non, je déc.
          ;o)

      • 27 Janvier 2014 à 20h26

        Lector laetaberis dit

        D’accord avec vous.
        Très bon exemple en effet que les très “modernes” portraits du Fayoum.
        (polémique sur le buste de Nefertiti)

    • 26 Janvier 2014 à 3h08

      Lector laetaberis dit

      “En particulier, on découvre des nymphéas de la dernière période, celle où il s’approche de façon étonnante de l’expressionnisme abstrait”

      Oui, c’est frappant. Ceci dit comme un paysage d’Utrillo dont j’ai perdu le titre ou quelques arbres de Gauguin se reflétant dans l’eau etc. L’invention de la photographie puis l’apparition du négatif, la diffusion des images qui accompagne la naissance de ces peintres, contribuent à modifier les canons. La ligne d’horizon est déplacée, finit par disparaître et la peinture s’émancipe pas à pas de la représentation du réel dont la technique photographique (mécanique s’appuyant sur l’optique et la chimie) a désormais la charge. C’est comme si la rivalité entre les deux, comme dans un effet de miroir, identificateur, de rive à rive, avait libéré le peintre d’une mission que lui avaient confiée les temps. La peinture existe à partir de là pour elle-même, est haussée à sa portion incongrue, pour la dire contraire à la grammaire picturale classique, et de fait inattendue. D’où étonnement, sur-prise de vue. On connaît l’anecdote de la révélation de Kandinsky qui d’un tableau vu accroché à l’envers comprend plus qu’une délivrance, cette indépendance, dirais-je, que le peintre russe théorisera, peut-être pour la domestiquer.
      Sa portion incongrue, écrivais-je… avec Kandinsky la toile est devenue partition sur laquelle signes et couleurs forment notes et mouvements. Le gestuel n’est pas loin d’advenir.

      Pour en revenir à ladite exposition vendéenne, le portrait de Clemenceau par Manet, qui a d’ailleurs fait le carton publicitaire, ouvre l’exposition. Il possède cette force exquise et spécifique à Manet qui sait capter l’essentiel de ce que peut être l’impressionnisme : non pas une touche particulière qui rend le motif mais ce qui relève de l’esquisse, qui est donc de l’ordre du spontané, qui laisse apparaître ou qui révèle, pour employer quelque terme de photographe, qui se révèle par la capture : d’épais sourcils tracés en deux trois coups de pinceau qui ajoutent à l’air décidé du jeune Clemenceau qui pose bras croisés, la reprise à l’épaule de la ligne du vêtement qui laisse entrevoir l’âme d’un premier trait, l’esquisse d’un poignet comme d’une main rentrant sous le bras, presque comme le mouvement forcément flou d’une pose longue à déclencheur manuel (et l’on imagine du Bacon), autant de prises de décision de la part du peintre qui servent le portrait de l’homme politique : c’est décidé. L’œil du jeune Clemenceau voit loin, celui de l’artiste vient de capter l’image, l’exécution du portrait est franche, l’expression de Manet sans fard : le voilà, Clemenceau !

      Bon, il y avait aussi quelques pages de l’Aurore en vitrine.

    • 25 Janvier 2014 à 22h52

      Eric Dufour dit

      Clémenceau, De Gaulle; deux hommes d’Etat aux services de la France qui, décidément, en a eu bien peu au cours du XXème siècle (à la limite j’y ajoute Jaures; pour le reste, il faut quand même rester sérieux) et que dire sur ce début du XXIème siècle qui s’annonce bien maussade en ce domaine; malheureusement.

      • 25 Janvier 2014 à 23h03

        _Georges_ dit

        Un fossoyeur de l’Europe, un père de l’Europe. Un athée rabique, un chrétien.

        • 25 Janvier 2014 à 23h23

          Eric Dufour dit

          Réponse absconse (et encore c’est un doux euphémisme). Pouvez-vous développer s’il vous plait ?

    • 25 Janvier 2014 à 21h02

      ylx dit

      Je crains que vous n’ayez rien retenu de cette exposition, et rien non plus de la personnalité de Clemenceau.
      Cette exposition nous donne à voir deux chef d’oeuvres absolus : le Clemenceau de Manet et le Clemenceau de Rodin….tout le reste n’est que du détail ou du remplissage.
      Comment Manet réussit ce prodige de nous transmettre avec de simples aplats de peinture noire tout le feu qui émane du visage de Clemenceau : intelligence, finesse, volonté, charisme…et comment Rodin arrive au même résultat en triturant de ses mains de la simple pâte à modeler. On sait que Rodin modela 35 esquisses du buste définitif. L’exposition nous en montre une douzaine comme celui qui illustre le sujet. Ce qui est sidérant c’est de voir à quel point le buste définitif réussit à restituer fidèlement le feu brillant de l’intelligence de Clemenceau, alors que les esquisses ne représentaient que des bustes de notables ordinaires de province.
      La peinture impressionniste est devenue “sympa” au fil du temps, définitivement apprivoisée, au point de la voir décorer sous forme de lithographies les salles d’attente des médecins…Mais ce n’était pas le cas quand furent exposés pour la première fois de Monet son ” Impression soleil levant ” ou sa série des Cathédrales, et de Manet son Olympia dont les contemporains remarquaient tout autre chose que les fleurs du bouquet.
      Mais si je vous comprends bien vous semblez regretter que Monet n’ait pas donné dans la peinture “réaliste” comme celle des peintres officiels soviétiques. Je vous laisse vos choix esthétiques sans aucune intention de vous les disputer !

    • 25 Janvier 2014 à 17h23

      lecontraire dit

      Affaire Dieudonné : l’ancien ministre Roland Dumas dénonce les mensonges et la propagande des médias
      Cet extrait montre que seuls des personnes haut placées, ayant une certaine aura, peuvent se permettre de dire la vérité et ce qu’ils pensent.
      Tout gugusse qui n’est pas un ponte est immédiatement décrié par les valets du système.
      Pas étonnant que Roland Dumas ait été l’ami de feu l’avocat Vergès.
      http://www.agoravox.tv/tribune-libre/article/affaire-dieudonne-l-ancien-43066