Officiellement, on parle désormais de « Trophées des arts afro-caribéens ». C’est en tout cas sous cette appellation bien sous tous rapports que France 2 retransmettra, dimanche soir, la cérémonie au cours de laquelle ils ont été décernés, fin septembre, au théâtre du Chatelet à Paris[1. Dimanche 5 octobre, 23 h 20.]. En fait, il s’agit de la troisième « cérémonie des Césaire » – hommage à Aimé Césaire et clin d’œil aux Césars. Seulement, les héritiers de l’écrivain décédé il y a quelques mois sont revenus sur l’autorisation d’utiliser son nom qu’il avait accordée. Les organisateurs avaient bien proposé « Trophées de la négritude », mais la chaîne publique a peut-être jugé le terme trop voyant. Il s’agit en tout cas de récompenser des « artistes issus du monde antillais ou africain ». Définition un peu longuette – qui montre qu’il a fallu prendre quelques pincettes – et pas tout-à-fait exacte, car je doute qu’on y voie un jour Patrick Timsit ou Elie Sémoun, pourtant Français d’Afrique par leurs origines. Autant cracher le morceau : le Césaire, c’est un César pour les noirs. Lassés d’être privés de distinctions nationales, victimes de l’apartheid qui règne, comme chacun sait, dans le monde du spectacle, les défenseurs de cette drôle d’idée font passer la discrimination positive pour un combat d’arrière-garde : voici venu le temps de la ségrégation positive. Qui pourrait s’insurger contre un tel progrès ?

Hervé Pauchon qui, sur France Inter, a consacré trois de ses chroniques quotidiennes à l’événement[2. « Un temps de Pauchon », lundi à jeudi, 17 h 50-18 heures (émissions des 24, 25 et 29 septembre).], semblait cependant un peu troublé par cette célébration de la « diversité » qui se traduit par l’uniformité des lauréats – du seul point de vue de la couleur de leur peau évidemment, mais n’est-ce pas à cela que fait référence la notion fort appréciée de « diversité » ? On pourrait également trouver curieux que les bonnes intentions antiracistes aboutissent à des récompenses fondées sur la « race » ou en tout cas sur l’origine. La réponse du comédien Mouss Diouf, à qui Pauchon fait part de ses réserves, laisse rêveur : « Il y a bien des trophées pour les blancs, pourquoi n’y en aurait-il pas pour les noirs ? » Vous le saviez, vous, que les César étaient réservés aux blancs ?

Il est en outre surprenant que ce désir de ségrégation soit exprimé par des comédiens tant le mélange des couleurs est pratiqué dans le cinéma, ne serait-ce que pour le besoin des distributions. Imaginons une fiction sur l’esclavage. Qui jouerait l’esclavagiste, en l’absence de blancs ? Un acteur arabe ? N’importe quoi ! Certes, on peut comprendre qu’une « minorité visible » qui trouve qu’elle n’est pas assez en vue aspire à l’être davantage, même si d’autres semblent avoir une préférence pour le « pour vivre heureux vivons cachés ». Après tout, les Césaire pourraient être un sympathique rassemblement communautaire sans prétention, s’ils n’étaient pas agrémentés d’un discours plutôt vindicatif sur la prétendue partialité raciste des César. En tout cas, le procédé utilisé pour augmenter le nombre de noirs décorés laisse perplexe.

Plus inspirés par Kemi Seba que par le rêve de Luther King, les promoteurs des Trophées veulent une France plus juste où les noirs seraient honorés à part. Partant du constat que peu de noirs sont césarisés, ils y voient le résultat d’une discrimination raciste. Ils oublient que les jurés des César – c’est-à-dire les membres de la profession – se foutent de la couleur des acteurs et que la compétition est ouverte à tous. Sinon, auraient-ils gratifié La graine et le mulet d’Abdellatif Kechiche de quatre Césars, dont celui du meilleur espoir féminin décerné à Hafsia Herzi ? À moins évidemment que les organisateurs de ces Trophées considèrent qu’on prime trop d’Arabes, mais c’est une hypothèse idiote. En tout cas, pour eux, seul le résultat compte et il est décevant : pas assez de noirs parmi les césarisés. N’est-ce pas la preuve que, comme l’a expliqué un participant à Pauchon, « les noirs ne sont pas respectés » ? « Pourquoi le peuple noir (sic), a-t-il ajouté, n’aurait-il pas le droit de raconter son histoire ? » Dans ces conditions, pour être sûrs d’être à l’arrivée, autant être seuls au départ. Eliminons la concurrence. On veut une France plus juste ou pas ? Et tant pis si pour rendre à César ce qui pourrait être la devise des Césaire, il vaut mieux être premier au village que second à Rome.

Outre que cette idiotie nous invite à compter les gens par couleur, il faut avoir un sacré problème de vue pour observer une suprématie de la race blanche dans le monde du spectacle. Les Français qui applaudissent Jamel Debbouze se moquent bien de savoir s’il est breton ou limousin, tout comme les réalisateurs qui lui versent des cachets mirobolants (il est l’un des comédiens les mieux payés du moment). Il les fait souvent rire, parfois pleurer et ils n’en demandent pas plus. Plus qu’une proclamation politique, je préfère donc voir dans cette initiative le résultat de l’activisme de quelques artistes à l’égo hypertrophié qui vendraient leur mère et l’intérêt national pour attirer les caméras.

Toutefois, si les « César des noirs » devaient amorcer une tendance durable, on peut imaginer l’application de la ségrégation positive à d’autres univers : des diplômes universitaires pour noirs que l’Education nationale serait bientôt sommée de valider pour faire preuve de son antiracisme ; et pourquoi pas des épreuves d’athlétisme réservée aux blancs, en manque de représentativité dans les stades ? Qui oserait qualifier d’apartheid cet apartheid progressiste ? Peut-être les « identitaires », il faudrait le leur demander. Moi, mon genre, ce n’est pas la soupe au cochon. Mais puisque c’est comme ça, je fais du boudin. Noir, bien sûr.

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Cyril Bennasar
est menuisier.
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