Des César pour les noirs ?
France 2 retransmet la cérémonie des Trophées des arts afro-caribéens
Publié le 05 octobre 2008 à 11:04 dans Société
Officiellement, on parle désormais de “Trophées des arts afro-caribéens”. C’est en tout cas sous cette appellation bien sous tous rapports que France 2 retransmettra, dimanche soir, la cérémonie au cours de laquelle ils ont été décernés, fin septembre, au théâtre du Chatelet à Paris1. En fait, il s’agit de la troisième “cérémonie des Césaire” – hommage à Aimé Césaire et clin d’œil aux Césars. Seulement, les héritiers de l’écrivain décédé il y a quelques mois sont revenus sur l’autorisation d’utiliser son nom qu’il avait accordée. Les organisateurs avaient bien proposé “Trophées de la négritude”, mais la chaîne publique a peut-être jugé le terme trop voyant. Il s’agit en tout cas de récompenser des “artistes issus du monde antillais ou africain”. Définition un peu longuette – qui montre qu’il a fallu prendre quelques pincettes – et pas tout-à-fait exacte, car je doute qu’on y voie un jour Patrick Timsit ou Elie Sémoun, pourtant Français d’Afrique par leurs origines. Autant cracher le morceau : le Césaire, c’est un César pour les noirs. Lassés d’être privés de distinctions nationales, victimes de l’apartheid qui règne, comme chacun sait, dans le monde du spectacle, les défenseurs de cette drôle d’idée font passer la discrimination positive pour un combat d’arrière-garde : voici venu le temps de la ségrégation positive. Qui pourrait s’insurger contre un tel progrès ?
Hervé Pauchon qui, sur France Inter, a consacré trois de ses chroniques quotidiennes à l’événement2, semblait cependant un peu troublé par cette célébration de la “diversité” qui se traduit par l’uniformité des lauréats – du seul point de vue de la couleur de leur peau évidemment, mais n’est-ce pas à cela que fait référence la notion fort appréciée de “diversité” ? On pourrait également trouver curieux que les bonnes intentions antiracistes aboutissent à des récompenses fondées sur la “race” ou en tout cas sur l’origine. La réponse du comédien Mouss Diouf, à qui Pauchon fait part de ses réserves, laisse rêveur : “Il y a bien des trophées pour les blancs, pourquoi n’y en aurait-il pas pour les noirs ?” Vous le saviez, vous, que les César étaient réservés aux blancs ?
Il est en outre surprenant que ce désir de ségrégation soit exprimé par des comédiens tant le mélange des couleurs est pratiqué dans le cinéma, ne serait-ce que pour le besoin des distributions. Imaginons une fiction sur l’esclavage. Qui jouerait l’esclavagiste, en l’absence de blancs ? Un acteur arabe ? N’importe quoi ! Certes, on peut comprendre qu’une “minorité visible” qui trouve qu’elle n’est pas assez en vue aspire à l’être davantage, même si d’autres semblent avoir une préférence pour le “pour vivre heureux vivons cachés”. Après tout, les Césaire pourraient être un sympathique rassemblement communautaire sans prétention, s’ils n’étaient pas agrémentés d’un discours plutôt vindicatif sur la prétendue partialité raciste des César. En tout cas, le procédé utilisé pour augmenter le nombre de noirs décorés laisse perplexe.
Plus inspirés par Kemi Seba que par le rêve de Luther King, les promoteurs des Trophées veulent une France plus juste où les noirs seraient honorés à part. Partant du constat que peu de noirs sont césarisés, ils y voient le résultat d’une discrimination raciste. Ils oublient que les jurés des César – c’est-à-dire les membres de la profession – se foutent de la couleur des acteurs et que la compétition est ouverte à tous. Sinon, auraient-ils gratifié La graine et le mulet d’Abdellatif Kechiche de quatre Césars, dont celui du meilleur espoir féminin décerné à Hafsia Herzi ? À moins évidemment que les organisateurs de ces Trophées considèrent qu’on prime trop d’Arabes, mais c’est une hypothèse idiote. En tout cas, pour eux, seul le résultat compte et il est décevant : pas assez de noirs parmi les césarisés. N’est-ce pas la preuve que, comme l’a expliqué un participant à Pauchon, “les noirs ne sont pas respectés” ? “Pourquoi le peuple noir (sic), a-t-il ajouté, n’aurait-il pas le droit de raconter son histoire ?” Dans ces conditions, pour être sûrs d’être à l’arrivée, autant être seuls au départ. Eliminons la concurrence. On veut une France plus juste ou pas ? Et tant pis si pour rendre à César ce qui pourrait être la devise des Césaire, il vaut mieux être premier au village que second à Rome.
Outre que cette idiotie nous invite à compter les gens par couleur, il faut avoir un sacré problème de vue pour observer une suprématie de la race blanche dans le monde du spectacle. Les Français qui applaudissent Jamel Debbouze se moquent bien de savoir s’il est breton ou limousin, tout comme les réalisateurs qui lui versent des cachets mirobolants (il est l’un des comédiens les mieux payés du moment). Il les fait souvent rire, parfois pleurer et ils n’en demandent pas plus. Plus qu’une proclamation politique, je préfère donc voir dans cette initiative le résultat de l’activisme de quelques artistes à l’égo hypertrophié qui vendraient leur mère et l’intérêt national pour attirer les caméras.
Toutefois, si les “César des noirs” devaient amorcer une tendance durable, on peut imaginer l’application de la ségrégation positive à d’autres univers : des diplômes universitaires pour noirs que l’Education nationale serait bientôt sommée de valider pour faire preuve de son antiracisme ; et pourquoi pas des épreuves d’athlétisme réservée aux blancs, en manque de représentativité dans les stades ? Qui oserait qualifier d’apartheid cet apartheid progressiste ? Peut-être les “identitaires”, il faudrait le leur demander. Moi, mon genre, ce n’est pas la soupe au cochon. Mais puisque c’est comme ça, je fais du boudin. Noir, bien sûr.
-
L'auteur
Cyril Bennasar est menuisier.
-
Plus








La rédaction de commentaires est reservée aux abonnés
244Nos offres
1 an : 55 € ............................................ >
1 an : 34,90 € ....................................... >
Patrick POUS dit
Super Cyril ! Ton père te fera suivre mes commentaires, ceux d’un homme qui est si loin qui vi les la tête en bas…
Continue…
Bises
Patrick
Patrick POUS dit
Ben dis-donc bien ficelé ton article ! Bravo!
Seul petit clin d’oeil quand tu trouves que ce serait bizarre qu’un acteur arabe joue le role d’un esclavagiste regarde en dessous, moi ça ne m’étonnerait pas du tout …
Continue comme ça c’est parfait, encore une fois félicitations
Bises
Patrick
PJ :
traite arabe commence en 652, vingt ans après la mort de Mahomet, lorsque le général arabe Abdallah ben Sayd impose aux chrétiens de Nubie (les habitants de la vallée supérieure du Nil) la livraison de 360 esclaves par an. Elle ne va cesser dès lors de s’amplifier. Les spécialistes évaluent de douze à dix-huit millions d’individus le nombre d’Africains victimes de la traite arabe au cours du dernier millénaire, du VIIe au XXe siècle, soit à peu près autant que la traite européenne à travers l’océan Atlantique, du XVIe siècle au XIXe siècle.
Le trafic suit d’abord les routes transsahariennes. Des caravanes vendent, à Tombouctou par exemple, des chevaux, du sel et des produits manufacturés. Elles en repartent l’année suivante avec de l’or, de l’ivoire, de l’ébène et… des esclaves pour gagner le Maroc, l’Algérie, l’Égypte et, au-delà, le Moyen-Orient. Au XIXe siècle se développe aussi la traite maritime entre le port de Zanzibar (aujourd’hui en Tanzanie) et les côtes de la mer Rouge et du Golfe persique.
Le sort de ces esclaves, razziés par les chefs noirs à la solde des marchands arabes, est dramatique. Après l’éprouvant voyage à travers le désert, les hommes et les garçons sont systématiquement castrés avant leur mise sur le marché, au prix d’une mortalité effrayante, ce qui fait dire à l’anthropologue et économiste Tidiane N’Diyae : «Le douloureux chapitre de la déportation des Africains en terre d’Islam est comparable à un génocide. Cette déportation ne s’est pas seulement limitée à la privation de liberté et au travail forcé. Elle fut aussi – et dans une large mesure- une véritable entreprise programmée de ce que l’on pourrait qualifier d’ “extinction ethnique par castration”» (*).
Les contes des Mille et Une Nuits, écrits au temps du calife Haroun al-Rachid (et de Charlemagne), témoignent des mauvais traitements infligés aux esclaves noirs et du mépris à leur égard (bien qu’ils fussent musulmans comme leurs maîtres). Ce mépris a perduré au fil des siècles. Ainsi peut-on lire sous la plume de l’historien arabe Ibn Khaldoun (1332-1406): «Les seuls peuples à accepter l’esclavage sont les nègres, en raison d’un degré inférieur d’humanité, leur place étant plus proche du stade animal»
BArry dit
Oui, je sais: avec un “s”.
BArry dit
Haussement d’épaule
PS: vive France 2
bennasar dit
Chers causeurs,nous n’en sommes pas là! Ce qui me chagrine avec les Césaires et qui mérite bien quelques moqueries ,ce n’est pas une offense faite à ma race mais à ma nation,ou à l’idée que je me fais de l’identité nationale. Etre français n ‘exige aucune couleur mais une adhésion à des valeurs,(enfin dans nos rèves ). Sur la carte d’identité ,il y a écrit Français,pas afro-caribéen.Je m’en réjouis! C’est dans cet esprit que ce truc communautaire me semble grotesque et inquiétant. Merci à tous pour vos commentaires.
BArry dit
Comme vous l’écrivez si bien Patrick, l’«homme blanc» est en voie d’extinction.
Associé à un nom dont la racine est à la base même du mot «humanisme», en l’absence d’un contexte colonial forcément douloureux, hors d’une représentation raciste de l’Histoire, cet épithète n’a pas de sens.
Patrick dit
Barry,
Voilà, c’est fini ! L«homme blanc», comme vous dites, dépose son lourd fardeau sur le bord du chemin, puis, réunissant ce qu’il lui reste de force, continue, seul, épuisé, assommé de jurons et d’ordures, vers le cimetière des grands organisateurs de civilisation.
À vous de jouer, Barry ! À vous de diriger, de trancher, de choisir, de séparer, de réunir, de mêler, à vous d’imposer vos goûts, vos manières, vos mœurs. À vous d’entraîner tous les cœurs après vous, d’être assez orgueilleux pour croire que nous aurons envie de vous ressembler -si besoin est à coups de baïonnettes dans les reins ! -.
Le Blanc n’en peut vraiment plus. Coupable forcément au tribunal de l’Histoire, il n’a pas attendu le jugement avant de quitter la salle.
BArry dit
14.10.08 à 12:43
“Il faut rendre à Césaire ce qui appartient à Césaire.”
Tout à fait d’accord.
Sur http://www.utopie-critique.fr:
“A. Césaire assimilait domination de l’homme blanc sur les Arabes d’Algérie, les colonies de l’Inde et les nègres d’Afrique au nazisme. Ce que l’Occident prétendument humaniste n’a pas pardonné à Hitler, écrivait-il, « c’est le crime contre l’homme blanc », «d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes», tout à fait « acceptables » vis-à-vis des peuples « barbares »… Le colonisateur comme le nazi « voit dans l’autre, la bête… », mais du coup, il « tend objectivement à se transformer lui-même en bête ». La civilisation qui a porté ce colonialisme, ajoutait Aimé Césaire, est une « civilisation malade, moralement atteinte, et historiquement moribonde ». “
BArry dit
Et pour affiner ton analyse 3 Piglets:
http://www.jourdan.ens.fr/levy/
BArry dit
Pour plus de hauteur de vue, un excellent bouquin:
Duménil G., Lévy D., 2003, “Economie marxiste du capitalisme”, La Découverte, “Repères”, Paris.
Mao meeeh dit
Il faut rendre à Césaire ce qui appartient à Césaire.
Three piglets dit
BArry :
Vous ne faîtes pas de science-fiction et vous avez raison.
Je ne suis pas le seul à imaginer que notre système peut disparaitre :
http://www.tropicalbear.over-blog.com/pages/Comprendre_la_deflation-770777.html
Je viens de lire cette analyse qui en fait mention, après avoir exposer mon analyse.
BOUIK dit
3Pigs
Je suis né en 1954 et je n’ai jamais voté.
BArry dit
Je vais plutôt aller me coucher…
En tout cas moi, Etat ou pas, j’irais pas me frotter à l’armée.
Three piglets dit
Barry : Vous n’avez pas répondu à mes questions sur les capacités de l’armée en cas de grave crise.
On peut aller chercher des exemples passés ou extérieurs, mais cela ne change rien à notre réalité.
BArry dit
Une révolution par le haut, en somme.
BArry dit
Dans le cas de la révolution française, la révolte a été canalisée voire instumentalisée, il s’agit d’une révolution bourgeoise. Il s’agit d’une succession de coups d’Etat.
Three piglets dit
“La révolution française est une crise de régime. C’est la résultante de pouvoirs mis en concurrence.”
Crise de régime qui survient, par hasard, après une crise économique.
Et si vous ne voyez pas une lutte entre le pouvoir des peuples et celui des élites qui nous gouvernent, avec ce succès brillant….
BArry dit
Non c’est l’inverse: une révolution ne détruit pas l’habitus.
La révolution française est une crise de régime. C’est la résultante de pouvoirs mis en concurrence.
Il n’y a pas eu de guerre civile en Argentine
Three piglets dit
Sur l’Argentine :
http://www.fr.wikipedia.org/wiki/Crise_%C3%A9conomique_argentine