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Des cerises pour Juppé

Enfin une opération humanitaire, une vraie

Publié le 31 mars 2009 à 10:30 dans Politique

Comme tout pays démocratique digne de son nom, la France s’est aménagée en haut de la colline Sainte-Geneviève un petit cellier où elle conserve ses hommes les plus illustres. C’est aussi mélancolique et froid que la campagne canadienne en hiver. De temps à autre, on éclaire l’endroit, on le réchauffe et l’on vient y déposer un dormeur du val qui n’avait rien demandé. Retraite aux flambeaux, discours de comices agricoles, la patrie reconnaissante, vin d’honneur à l’Elysée, fermez le ban.

Seulement il arrive que certaines personnalités aient le mauvais goût de ne pas ravaler leur bulletin de naissance assez vite et de continuer à préférer les bains de foule à ceux de formol. Et on les voit se promener sans vergogne, ces récalcitrants qui tardent à imiter le général de Gaulle, Georges Pompidou ou François Mitterrand, qui, eux, eurent la décence de retourner ad patres sitôt leur tâche achevée. Le premier à contrevenir à cette règle de la bienséance républicaine fut Valéry Giscard d’Estaing. Il maugréa bien en 1981 un timide “au revoir”, mais il resta, donnant libre cours à l’imagination féconde d’hommes publics qui vous annoncent se retirer à tout jamais de la vie politique le 1er du mois pour mieux solliciter vos suffrages le 10 suivant.

Certes, aucun régime ne peut longtemps tolérer que l’un ou l’autre homme d’envergure parcoure librement les allées du pouvoir, haussant tous les dix mètres les épaules et murmurant dans sa barbe : “Ah ! les cons.” L’intelligence est souvent sœur du mauvais esprit. Et la démocratie n’aime pas le mauvais esprit. Elle l’exècre, le hait, le déteste autant que l’intelligence – ça n’est pas peu dire. Il a donc bien fallu que l’on trouve des solutions pour écarter loin du pouvoir ces hommes qui l’avaient exercé un jour.

On ouvrit un livre pour regarder ce que faisaient les anciens Romains. Et l’on s’aperçut que les barbares latins n’y allaient pas par quatre chemins : l’exécution ou l’exil. Comme la roche tarpéienne est à une sacrée trotte de l’Elysée et de Matignon, on opta pour la deuxième solution. Philippe Séguin et Alain Juppé furent expédiés au Québec, Rocard à Strasbourg, tandis que l’on perdait définitivement la trace de Jean-Pierre Chevènement ou de Jacques Delors. Un régime de faveur fut prescrit à certains : ainsi demanda-t-on à Edouard Balladur de présider des commissions où sa principale tâche était de remuer du chef de temps à autre pour montrer qu’il était en vie – ce qu’il fait très bien. On expédia un ancien ministre des Finances dans une organisation internationale où sévissent de peu glamour banquiers, tandis qu’un ancien ministre de la Culture fut envoyé sur l’île du docteur Castro afin d’y organiser la prochaine Love Parade.

Pour certains, le traitement ne fut pas jugé assez sévère. Strasbourg n’étant pas assez froide, on muta Rocard en Arctique, où il converse depuis avec des manchots et des pingouins très intéressés par la troisième voie. L’ancien Premier ministre ne désespère pas de refiler une carte du PSU à un vieux phoque échoué sur la banquise. C’est ce qu’à gauche on appelle la rocardisation : ne jamais rien lâcher, même avec les animaux, mais ailleurs. Séguin fut rapatrié de Montréal (au grand dam des pizzaiolos de la place qui voyaient s’achever leur âge d’or) pour se laisser emmurer vivant dans le devoir de réserve qui échoit au premier président de la Cour des comptes. Deux agents de la DGSE vinrent enlever Alain Juppé de la Belle Province, pour l’exiler encore plus loin, c’est-à-dire en province. C’est ce qu’on appelle, à droite, la chabanisation : Bordeaux, poubelle des espoirs politiques. Bordeaux, cru bourgeois.

Jamais en Allemagne, nous n’oserions infliger à un homme un tel traitement. D’abord, parce que chez nous la province n’existe pas : chaque Land a son gouvernement et son Parlement où tout un chacun peut briller comme un phénix. Lorsqu’un maire est battu à une élection on s’occupe proprement de son cas. Quand le Dr Dr Dr Muhlman perdit la municipale d’Esslingen-am-Neckar, près de Stuttgart, dans les années 1970, son heureux successeur n’eut de cesse de lui envoyer des bouteilles de kirsch de la meilleure tenue. Six mois plus tard, le delirium tremens passé, la ville toute entière offrit un merveilleux enterrement à son ancien maire. La cirrhose du foie est apte à régler, quoiqu’on en dise, toutes les crises politiques.

Seulement, cela ne viendrait à l’idée de personne d’envoyer un ou deux litres quotidiens de kirsch à Alain Juppé. Le meilleur d’entre nous n’a pas la gueule du pochetron. Il rumine. Parfois, le téléphone sonne. Bonheur, c’est Nicole Notat. Elle lui rappelle le bon temps qui passe et ne revient pas, quand il ne faisait pas tirer sur les foules et se contentait de rester tout heureux droit dans ses bottes. Parfois même, une ex-juppette donne, de sa maison de retraite, une interview à une radio périphérique et le traite de tous les noms. Ça le ragaillardit et lui ferait hérisser les cheveux sur la tête s’il en avait.

Mais, sitôt passés ces instants de frêle bonheur, il sombre dans la dépression. Il n’a plus goût à rien. Son dernier plaisir minuscule, lui qui ne boit aucune gorgée de bière, était de manger une cerise. Une fois par mois, il allait s’en acheter une. Une belle. Gorgée d’eau, de rouge et de soleil. Il passait une heure à la choisir chez le Turc du coin – mes lecteurs français auront rectifié par Arabe du coin. Il la regardait, la contemplait, la prenait par la queue et la faisait reluire sous le néon blafard de l’épicier. Quand elle était à point, parfois il pouvait se mirer dedans et, contemplant son auguste reflet, entonnait doucement la chanson de Jean-Baptiste Clément : “Quand nous chanterons le temps des cerises, Et gai rossignol et merle moqueur seront tous en fête…”

Et puis le jour vint où l’Elysée décida que c’en était trop et qu’il fallait une fois pour toutes déposséder Alain Juppé de ses menus plaisirs. Nicolas Sarkozy appela Rungis et tous les grossistes en primeur pour interdire que la Gironde fût désormais desservie. Bordeaux fut privée de cerises. Alain Juppé n’en mangerait plus.

Si vous avez un verger, un peu d’argent pour lui en acheter une ou deux – trois serait Byzance –, n’hésitez pas : envoyez-lui des cerises. Ou des navets. Ou des brocolis. Des salsifis et des oranges. Une banane. Cinq fruits ou légumes au minimum par jour, sinon dans trois mois vous le retrouverez à Matignon.


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  • 2 April 2009 à 15h36

    Rotil dit

    Merci, Madame Kohl, on vous lit et l’on voudrait vous relire. Trop bon, votre article.

    J’avancerais une question…

    Concernant les hommes qui disparaissent sitôt leur tâche terminée, vous citez chez ceux-là le regrettable Pompidou.

    A ma connaissance, il n’avait pas terminé sa tâche qu’il était mort déjà. Maintenant, je me demande s’il l’avait même commencé, sa tâche, mais, bon, c’est pas correct de dire du mal des disparus, alors je m’arrête là.

  • 1 April 2009 à 12h29

    Mangouste dit

    Que ferait-on si Trudi n’existait pas?
    Merci, donc, d’exister.

  • 1 April 2009 à 6h09

    Journé Nicolas dit

    trop drôle!
    merci!

  • 1 April 2009 à 5h20

    Blanc Cassis dit

    La France est un pays hautement écologique qui pratique le recyclage et le développement durable de ses politiques sans parler de son Enarchie qui apprend à gérer la croissance de la dette à Bercy pour faire du copier-coller dans les banques qu’elle dirige.
    Je préfère quand même entendre un Juppé causer dans le poste qu’un Sarkozy qui massacre la langue de Molière à longueur de voyages.
    http://aixtal.blogspot.com/2009/03/sarko-menfin-quest-ce-qui-zont-tous.html

  • 31 March 2009 à 23h37

    Hirondelle dit

    Juppé ne mangera plus de cerises en hiver … encore une promesse électorale … d’ici là il a bien le temps de s’étrangler avec les noyaux en lisant Trudi Kohl ! c’est à mourir de rire !!!

  • 31 March 2009 à 21h12

    Pascal dit

    En plus,comme le suggère Denis,Juppé est bien capable,à force de mortifications,de finir à l’Extrême-Gauche.

  • 31 March 2009 à 20h31

    Pascal dit

    Pauvre Juppé!
    C’est qu’il en fait pourtant des efforts surhumains pour être enfin aimé et paraître moins constipé(voir à ce sujet le carnet de David Desgouilles),mais rien n’y fait.
    Giscard s’invitait chez des français moyens,le jour du réveillon, pour manger la soupe à l’oignon et s’exerçait à ses moments perdus à l’accordéon; Fabius descendait en chaussons pour aller acheter ses croissants et s’était mis à la moto;Juppé,en plus d’écrire des livres d’auto-flagellation aux titres obscurs,se permet même de prendre la pose devant les photographes,en mettant les pieds sur la table,en toute décontraction.
    J’espère que tant d’efforts seront un jour récompensés,au moins.

  • 31 March 2009 à 17h51

    XP dit

    Juppé, il a une tête à se faire gifler par Gabin dans un film en noir et blanc.

  • 31 March 2009 à 16h54

    candide dit

    Navré ..ma souris a eu un coup de froid !
    TRUDI… vous m’aurez pardonné je l’espére .

  • 31 March 2009 à 16h52

    candide dit

    Rudy …euh…pardon..je crois que les manchots c’est un peu plus au sud …mais je crois, aussi ,que Rocard s’occupe des deux calottes ?

  • 31 March 2009 à 16h11

    robespierre dit

    Il y a quelques années, François Hollande (celui qui écrira un jour, “je ne mangerai plus de fromage”) affirma à l’Assemblée Nationale que Juppé “incarnait physiquement l’impôt”. Un tollé intolérable bien sur comme nos députés savent le jouer devant les caméras de télévision. Juppé incarne maintenant physiquement la cerise. Avec la queue ?

  • 31 March 2009 à 15h43

    Denis dit

    Il a tout de même dit très sérieusement au micro de France Inter qu’il réfléchissait sur la question de la suppression des stocks-options. En vieillissant, je crains que Juppé finisse par appartenir à la gauche écologique. ;+)

    NB Pronostic : à moins que ce ne soit DSK…

  • 31 March 2009 à 15h09

    Pirée dit

    Monsieur Jus de Pet? J’ai entendu dire qu’il était autiste.

  • 31 March 2009 à 14h37

    nadia comaneci dit

    On le sent encore tout sincèrement étonné de ne pas avoir été “élevé” à la seule place qui lui semblait digne de son exceptionnelle intelligence… S’en remettra t-il jamais ? Il est permis d’en douter hélas…

  • 31 March 2009 à 14h12

    vingtras dit

    Bravo Mame Trudi… Mais je pense qu’il y un contresens : Juppé ne voulait parler que de la cerise sur le gâteau… pas de la guigne du Turc.

  • 31 March 2009 à 14h06

    Impat dit

    C’est épuisant de vous lire, Madame: j’ai encore des crampes d’avoir tant ri !
    Il n’en est pas moins vrai que Juppé est un bon, un homme politique efficace comme nous n’en avons pas assez.
    Comme 1er ministre il a mis en oeuvre des réformes nécessaires, dont celle des retraites déjà. Mais il ne fut pas assez soutenu par un Président trop prudent.
    Et comme maire de Bordeaux il a transformé la ville, qui est encore plus belle qu’avant.

  • 31 March 2009 à 12h47

    XP dit

    Que vous êtes drôle Madame! Un régal à chaque fois.

    Alain Juppé est à mon sens un des plus grands mystères de ces quarante dernières années:

    Pourquoi même ceux qui ne l’aime pas tiennent à tous prix à souligner qu’ils est très intelligent?

    A chaque fois qu’il ouvre la bouche ou remue la plume, j’ai toujours l’impression qu’on a affaire à la réincarnation de Monsieur Homais.

    L’écologie est dans l’air du temps? Ca le passionne donc.
    Demain, la mode sera au scepticisme? Il fera un livre pour défendre les causes d’Allègre, et le pire, c’est qu’il y croira aussi, le con.

    Il colle tellement à la connerie contemporaine version bourgeoise qu’on se demande pourquoi il n’a pas été plus populaire.

  • 31 March 2009 à 12h22

    Christophe Borhen dit

    Quand nous chanterons “Le Temps des c’rises” (au mois de mai)…

  • 31 March 2009 à 12h08

    Fikmonskov dit

    Une magnifique plume que vous avez, madame. En revanche, j’avoue n’avoir pas tout compris au fond de l’article. Mais il faut dire que je me soucie de la politique comme d’une guigne. Comme en plus je considère que monsieur Juppé commence à poser un sérieux problème, il apparait évident qu’un article sur lui n’aurait pu me faire que du mal, s’il n’avait été si joliment écrit.

  • 31 March 2009 à 10h39

    Woland dit

    C’est ca qui est beau en France, on croit les tocards tricards et les revoila en 2 coups les gros. Vraiment le peuple qui vote est d’une mansuetude qui frole la debilite mentale shootee aux anxyolitiques et a la villageoise.