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Depardon sans façon

La France est formidable. Sans les Français.

Publié le 16 octobre 2010 à 6:00 dans Culture

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Photo : Philippe Leroyer

Le vide de l’esplanade de la Bibliothèque François Mitterrand est comme un avant-goût de celui que l’on retrouve dans les 36 photographies en couleur de Raymond Depardon exposées jusqu’au 9 janvier 2011 à la BNF sous le titre La France de Raymond Depardon.

Cela dit, on ne peut pas faire l’étonné. On était prévenu. Depardon l’a dit. C’est volontairement qu’il n’a pas photographié les gens. Il a ressenti « l’urgence de photographier la France », mais … sans les Français ! Les Français, il les a déjà faits s’explique-t-il. Quelle justification étrange ! Depardon semble enfermer les Français dans une catégorie limitée et fixe, insensible aux changements. Les Français seraient un sujet épuisable. Leurs mœurs n’évolueraient jamais. En photographier quelques-uns à un moment donné et dans un certain contexte reviendrait à les photographier tous. Les Français, un sujet bouclé ou un sujet trop polémique. Tirer le portrait des Français, l’exposition aurait, sans doute, pris des airs d’identité nationale, n’est-ce pas ?

Une France morte

Non, au moins avec la France qu’il photographie, cette France esseulée, reculée, vidée de ses habitants et donc finalement complètement anonyme, il ne prend pas de risque ni politique ni esthétique. La France de Depardon, ce n’est ni la France des villes ni la France des campagnes, c’est la France de l’entre deux, celle des ronds-points et des plates-bandes, celle des petits commerces et des bar-tabac, une France vétuste, une France morte. Pour les commentateurs admiratifs, c’est la France anti-cliché, (un comble pour un photographe !), la France authentique parce que c’est celle qu’on croît connaître mais qu’on ne voit jamais. Pourtant à regarder ces chalets qui se détachent des montagnes alpines sans âme qui vive, on a plus l’impression d’être devant une carte postale que devant une photographie.

Et puis tout de même, toutes ces boucheries, ces charcuteries, ces bistros, ces tabacs, ces salons de coiffure, que Depardon photographie, avec complaisance, dans les différentes régions qu’il traverse au volant de sa caravane, qu’est ce qu’ils disent de la France ?
« Ils révèlent notre patrimoine !» rétorquent certains, comme si la France se réduisait à ces petits commerces. Mais si Depardon voulait photographier une France muette, pourquoi avoir exclu la France des ruines médiévales et des jardins à la française, des châteaux et des églises, des vieilles rues et des places de village ? Où sont donc la France historique, la France artistique et la France moderne ? Nulle part. L’œil de Depardon ne raconte rien parce qu’il ne révèle rien.

A la recherche de l’espace vécu

Mais les mots du photographe disent, bien entendu, le contraire. Ses commentaires qui ornent les murs de l’exposition contredisent ses photos.
Depardon prétend photographier « l’espace public » qu’il définit, à juste titre, comme
« l’espace vécu ». Mais où est donc la vie dans ses photos ? L’espace public n’est-il pas cet espace qui ne peut exister que parce qu’il s’actualise dans l’apparition continue des gens qui agissent et parlent ensemble ?

Or, Depardon a photographié des lieux vidés de ses habitants, dont aucune atmosphère ne se dégage, dont aucune scène de vie n’anime le paysage et où aucune âme ne se dévoile. Ces lieux sont des non-lieux parce qu’aussi criardes que puissent être leurs couleurs, ces bars et autres commerces sont, en réalité, identiques et donc interchangeables.
Ces lieux ne disent absolument rien de la France, puisqu’en photographiant cette France sans visage, Depardon s’est privé de la vie quotidienne où, au sein du familier, surgissent des attitudes inattendues et des gestes insolites révélateurs de l’humeur du siècle.

Sans les vestiges qui témoignent du passé et sans la vie qui trésaille, le pouls de la France ne peut pas battre.
Pourtant, lors de son passage à l’émission de Ce soir ou jamais du lundi 4 octobre, Depardon a fini par avouer que ce qu’il trouvait beau en France, c’était une place de marché qui s’éveille au petit matin. Entièrement d’accord. Mais qu’est ce qui fait sa beauté si ce n’est cette vie qui se met en mouvement, cette vie qui est à fleur de peau, que l’on renifle à pleines narines et que l’on saisit à bras le corps ? Et dans ce formidable marché des couleurs et des odeurs, surgit sans prévenir une scène inattendue, cet « instant décisif », si cher à Cartier-Bresson, qui naît de la rencontre entre un angle de vue pertinent et une expression particulière.

Le marché aurait pu être un lieu propice pour capter l’esprit du temps à travers « son port, son regard et son sourire » comme Baudelaire dans le Peintre de la vie moderne, lorsqu’il définit les métamorphoses de la modernité fugitive et transitoire. Or, les marchés ne font pas partie des photographies de l’exposition de Depardon et sa France est finalement dépourvue d’époque. Les photographies de Depardon ne modifient pas notre vision du monde parce qu’elles n’apprennent pas à regarder mais à identifier. Dans cette exposition, l’art de révéler fait place à l’art de divertir.

Le jeu des devinettes…

Les spectateurs ne s’attardent pas devant les photos parce qu’ils ont le sentiment qu’un instant exceptionnel a été délivré de l’écoulement du temps. Ils s’attardent pour se prêter au jeu des devinettes. Les 36 photographies en couleurs exposées sur les murs d’une grande salle rectangulaire n’ont ni titre ni date. Et cet oubli est volontaire. Même si les spectateurs ont pris le catalogue qui renseigne sur le lieu où la photo a été prise, ils jouent le jeu. Ils s’amusent à essayer de deviner dans quelle région Depardon a pris telle ou telle photo. Il faut dire que le photographe a semé des indices, qui, d’ailleurs, se ressemblent tous.
D’après les plaques d’immatriculation, les panneaux d’indication, les titres des quotidiens régionaux, les publicités pour les animations locales et le type de pierre des maisons (pour l’indice le plus subtil), les spectateurs amusés tentent d’identifier le lieu, puis vont vérifier leurs réponses dans la pièce suivante, où les planches-contacts des 36 photos indiquent le véritable endroit. Ces réponses donnent lieu à toutes sortes d’évocations : souvenirs, histoire de famille, petites anecdotes que les gens se mettent spontanément à raconter, comme s’ils ressentaient le besoin de peupler le vide devant eux. Leur récit est une façon de s’approprier ce décor où rien ne se passe.

En réalité, tout est téléguidé par la scénographie. Dans des photos de Depardon, finalement, il n’y a pas que les Français qui sont absents mais l’art de la photographie aussi. Et si vous avez plus de dix-huit ans, allez plutôt voir Larry Clark !

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  • 21 October 2010 à 11h39

    chevalsauvage dit

    Les photos ont peut-être été prises un jour de grève, ce qui n’est pas si infréquent en France. Les gens étaient peut-être cloîtrés chez eux en train de gérer toutes sortes de pénuries, comme des ‘Menschen am Sonntag’. Malgré tout un oeil exercé saurait voir Françoise Claustre et Sandrine Bonnaire dans chaque épreuve. Bien claustrées au coeur des clichés (art du camouflage Touareg, sous la tente et sous les chèches, vivons planquées, vivons heureuses), elles demeurent tout de même visibles. Peut-être faut-il être photographe soi-même pour voir des humains dans une photographie.

  • 21 October 2010 à 11h26

    coca cola dit

    c’est facile de poser sa camera partout et en tout endroit…mais ça n’en devient pas la réalité pour autant !

  • 20 October 2010 à 2h16

    pirate dit

    Je ne comprends pas bien le procès d’intention (identité nationale mes noix mais qu’st-ce vous fumez à Causeur ? de la tricolore ?) je vois bien que ça plait aux habitués du discours nationaliste qui foncent bille en tête dans le nimportawak, mais là j’avoue… pas de point de vue ? Des images décadrés, choix d’archi, de maison spécifique (la maison rose en bord de route)… on dirait du Hopper par certain moment dans les composition (pas l’atmosphère) de vieux ciné, bref de décor arrêté d’une France qu’on ne montre au contraire jamais ainsi. Mais non le petit idéologue sort sa théorie et prie monsieur Depardon de faire du bruit comme monsieur Clarck. J’adore les journalistes qui s’improvise critique, ils prêtent des intentions bizarroides et son tout heureux parce que des gars qui ne verront jamais l’expo, s’en fiche comme de leur dernière cocarde vont disserter un quart d’heure dans le sens de la théorie fumeuse (bravo à Richard Harrison à ce propos). Ca me rappel ce que m’expliquait un réalisateur une fois qui se foutait totalement de ce qu’on disait de son film et qui s’amusait énormément à lire les messages cachés que les critiques avaient trouvé dans ses films…

  • 18 October 2010 à 22h46

    schaffausen dit

    L’article de madame Marchandier n’est qu’un stupide procès d’intentions. Il traduit une méconnaissance totale de l’art de la photographie et une ignorance crasse de l’oeuvre de Raymond Depardon.

  • 18 October 2010 à 21h47

    Souris donc dit

    “Dans des photos de Depardon, finalement, il n’y a pas que les Français qui sont absents mais l’art de la photographie aussi. Et si vous avez plus de dix-huit ans, allez plutôt voir Larry Clark !”

    Ce qui me gêne dans cet article, c’est que l’on parle de ce que Depardon photographie, pas de son art. Une vision sociologique du photographe qui restitue une France des petits commerces qui ne serait pas la vraie France. C’est comme pour Larry Clark : le scandale des ados à poil.
    C’est comme si on reprochait à Gauguin de ne pas avoir montré la modernité de Tahiti. Ce n’est pas le propos des artistes. Ce qu’ils disent, c’est autre chose, un cadrage, des lumières, des contrastes, une proposition plastique.
    Tenez, par exemple, Cartier-Bresson, «l’Amérique furtivement», ne montre QUE des personnes, le parti pris contraire, en noir et blanc. Doisneau même parti pris de photographier les riches Américains de Californie. Couleurs criardes.

    http://www.lefigaro.fr/culture/2010/03/29/03004-20100329ARTFIG00564-robert-doisneau-sous-le-soleil-de-la-californie-.php.

  • 18 October 2010 à 20h47

    Hortense dit

    Et bien…j’y suis allée hier…et j’ai beaucoup aimé. Parce que.

  • 17 October 2010 à 23h19

    N’Galé dit

    Averell, Maurau, Lady, Alain Jugnon, D.H., Infâme cancrelat, BDL… et surtout Zantrop lorsque vous dites «Depardon n’est nullement tenu de faire les photos que vous avez envie de regarder.», je suis 100% d’accord avec vous. Je trouve cet article affligeant.
    Depardon, qu’on aime ou pas son œuvre, n’a aucun devoir ! Il photographie et filme en homme libre, en artiste libre. Et ce faisant, il prend le risque de déplaire. Ouf ! Il en reste au moins un qui prend encore ce risque.
    Les artistes n’ont aucun devoir ! Sinon, Madame Marchandier, ça s’appelle de la propagande ! C’est ça que vous voulez, de l’art de propagande, aux ordres ? Vous trouvez qu’il n’y en a pas déjà suffisamment comme ça, des musiciens, romanciers, photographes, cinéastes… qui donnent aux ânes exactement ce qu’ils réclament, qui braient à l’unisson avec les journalistes et les politiques ?
    Votre conclusion (« allez plutôt voir Larry Clark ») est exactement celle qu’on peut attendre de quelqu’un qui ne semble pas avoir compris la différence entre un artiste et un représentant de commerce.

  • 17 October 2010 à 20h06

    a2lbd dit

    C’est vraiment une critique bien française. Plutôt que de tenter d’exprimer ses propres sentiments sur une œuvre, le français se sent obligé de la condamner ou de la porter aux nues en explicitant tout son discours par un fatras de justifications intellectuelles.

    Je trouve ça un peu fatiguant ce type de démarche. Pour ma part, je ne suis pas certain d’aimer le dernier travail de Depardon mais je dois dire que l’idée de capter l’œuvre sans ses ouvriers, le construit sans ses constructeur, l’objet sans ses utilisateurs me parait une démarche à priori intéressante même si le résultat peut ne pas m’émouvoir.

    Apporter un témoignage visuel sur ce qu’on ne regarde jamais vraiment est il vraiment si condamnable ?

  • 17 October 2010 à 19h50

    Martine Peccoux dit

    Lisez le supplément du Point daté du jeudi 30 septembre, et vous comprendrez mieux le travail de Depardon, ce qu’il a voulu démontrer ou dénoncer.

  • 17 October 2010 à 15h21

    Yul dit

    de toute façon Depardon ne pouvait prendre en photo les gens, à cause du droit à l’image. Les grands photographes, comme Martin Parr qui a une maison en France, ne prennent plus de photos de notre pays par peur du procès.

    La loi devait empêcher les paparazzis de s’en prendre aux stars et aux politiques, et comme toutes les lois françaises, elle échoue tout en produisant des effets pervers pires encore: les paparazzis officient toujours, tandis que l’on ne peut plus prendre de photos avec des gens dessus même dans les lieux publics. La moindre photo nécessite de faire signer un papier.

  • 16 October 2010 à 23h59

    BDL dit

    Grande tristesse à la lecture de ce texte inepte de mademoiselle Marchandier dont on se demande comment et pourquoi il a pu trouver sa place dans Causeur. Dommage et sans doute dommageable.