Depardieu aime la France, à sa manière…
Et si Gégé était le symptôme d’une France qui ne s’aime pas elle-même ?
Publié le 08 janvier 2013 à 17:30 dans PolitiqueSociété
Mots-clés : Belgique, Gérard Depardieu, Mordovie, Russie

J’appartiens à une espèce en voie de disparition : celle des gens qui se lèvent le matin contents de s’être, un jour de plus, réveillé français. On objectera que, n’ayant pas de point de comparaison, je pourrais également éprouver cette béatitude matinale en tant qu’eskimo, moldave ou patagon. Pas tout à fait, car il s’en fallut d’une génération que je ne partage le destin du peuple allemand et de deux que j’usasse mes fonds de culottes dans un heder du quartier de Kazimierz à Cracovie. Des événements, sur lesquels je ne m’étendrai pas, ont incité celui qui allait devenir mon géniteur à quitter Berlin pour des cieux apparemment plus cléments. La légende familiale indique que le choix d’une terre d’exil fut déterminé par l’admiration portée par mon père, alors âgé de 17 ans, à un poème de Heinrich Heine racontant le retour en France de deux grognards de la Grande Armée après leur libération de captivité en Russie : “Nach Frankreich zogen zwei Grenadier/ Die waren in Russland gefangen…”1.
Le fait d’avoir choisi ce poème lors d’un concours de déclamation au lycée suffisait à vous cataloguer, à Berlin en 1933, comme une espèce subversive cumulant indignité raciale et francophilie antipatriotique. Va donc pour la France, sur les traces de Heine, qui y passa la dernière partie de sa vie… Il va sans dire que la réalité fut loin d’être à la hauteur du mythe, et que le sort réservé aux « sans-papiers » fuyant le nazisme n’était guère différent de celui, aujourd’hui, des aspirants au bonheur français venus d’outre-Méditerranée…
Mais il en fallait plus à ces derniers pour que s’installe le désamour d’une France, ce pays admirable où l’injustice faite à un petit officier juif avait soulevé une moitié de la nation contre l’autre, selon le mot du père d’Emmanuel Lévinas. Les comparaisons avec le sort de membres de sa famille ayant effectué d’autres choix – Grande Bretagne, Etats-Unis, Brésil – confortaient mon père dans la certitude qu’il avait fait le meilleur. Non pour la situation matérielle, qui pouvait être plus favorable dans des pays épargnés des ravages de la guerre, mais par la capacité de la société française à intégrer les nouveaux arrivants, pour autant qu’ils adhèrent à ses valeurs communes et respectent ses usages. C’était une époque où les Français s’efforçaient de panser la blessure narcissique qui leur avait été infligée par « l’étrange défaite » de juin 1940 et la trahison collaborationniste d’une grande partie de leurs élites. Tout le monde ou presque, faisait du Renan, celui du plébiscite quotidien faveur de la Nation, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose.
On a tort, aujourd’hui, de ne voir en Gérard Depardieu que la version show bizz de l’ultra riche soucieux de placer sa cassette hors de portée des doigts crochus des gnomes de Bercy. Les vrais déserteurs de la solidarité nationale sont des gens discrets, qui quittent le territoire sur la pointe des pieds. Le natif de Châteauroux, issu d’une famille que l’on classerait aujourd’hui à la limite du quart-monde, aime la France à sa manière et estime avoir suffisamment œuvré au rayonnement international de sa culture, y compris celle des grands classiques, pour qu’on lui manifeste un minimum de respect, y compris fiscalement. Il s’est vexé, peut-être un peu vite, qu’un premier ministre qualifie de « minable » sa décision de s’installer dans une petite commune du Hainaut wallon. Comme il n’est pas homme à faire les choses à demi, lorsque la polémique au sujet de son expatriation se déchaîne, il en remet une couche : il se jette dans les bras de Vladimir Poutine, coupant ainsi toute possibilité de retour dans ce Saint-Germain-des Prés où il avait élu domicile, assez confortablement, semble-t-il. Depardieu était insuffisamment « politiquement correct » (selon les critères de son voisinage immédiat), pour qu’on lui rendît les hommages qui lui étaient dus.
Comme il n’a pas la rouerie du Gainsbourg pour faire passer son alcoolisme, ses grossièretés de beauf pour une forme raffinée de dandysme, et ses folies financières pour des performances artistiques, il transgresse à sa façon. La France le traite mal ? Il cherche à l’humilier en brandissant, hilare, le passeport russe que le nouveau tsar lui a remis en mains propres. Tant de haine devrait nous faire réfléchir : et si Gégé n’était qu’un symptôme ? En ne l’aimant pas assez, cette France n’aurait-elle pas oublié de s’aimer elle-même ? De reconnaître en lui une incarnation de notre génie national englobant Rabelais et Marguerite Duras ? Son exil serait alors une forme moderne de retrait dans le désert des anachorètes expiant dans une contrée inhospitalière – en l’occurrence la Mordovie – les péchés de ses semblables. Et pour paraphraser Heine, il pourra dire chaque matin : « Quand je pense à la France dans la nuit, alors mon sommeil s’enfuit… »
*Photo : Euronews.
- Deux grenadiers, s’en allaient vers la France/ À l’issue de leur captivité en Russie… ↩
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L'auteur
Luc Rosenzweig est journaliste.
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23MONCHERETBEAUPAYS dit
LECTEURS DE “CAUSEUR”, UNE OCCASION D’AGIR
Après l’Afghanistan, les nôtres sont engagés dans une combat périlleux et difficile au Mali.
Votre soutien leur fera chaud au cœur, que ce soit de façon matérielle, par des courriels ou courriers, et par vos prières si vous êtes croyants.
Nous ne leurs serons jamais assez reconnaissants pour leur sacrifice.
Merci de penser à eux et à leurs familles.
Pour ceux qui le souhaitent , vous pouvez envoyer vos messages à nos soldats en vous rendant par exemple sur le site ci-après:
http://www.theatrum-belli.com/archive/2013/01/13/nuntius-belli-envoyez-votre-message-de-soutien-a-un-soldat-f.html
A l’avance merci
Fiorino dit
Je suis assez partagé sur la cas Depardieu, c’est vrai comme le dit mani que les artistes qui ont soutenu sarko ont été boycotté voir insulté. Mais en même temps pourquoi faire de Depardieu un syntome? De quoi? C’est un fait divers au fond il faudrait connaître les statistiques des français qui quittent durablement la France de façon serieuse pas de façon idéologique. Je ne met pas en doute que bcp de français s’en vont (sur le Québec on a des statistiques serieuses), mais sur l’Angleterre par exemple j’ai bcp des doutes. On nous sort à l’aveugle le chiffre des “jeunes français” installé à londres puis quand on regarde les statistiques sur les naissance aux UK on ne parle que des mères polonaises. Il y a que des mecs français qui sont au Uk?
eddy12a dit
Son geste provoque une réaction ambivalente entre admiration et mépris, car lui a les moyens de partir.
Les autres “Gérard” de la “France moisie” savent qu’à défaut de partir, ils devront céder la place à l’homme nouveau issu de l’immigration qui conduira ce pays vers l’avenir radieux de la diversité.
http://www.amazon.fr/LES-TRIBUS-ebook/dp/B009GJB4HY/ref=sr_1_70?s=books&ie=UTF8&qid=1357727003&sr=1-70
allegra dit
Depardieu est le symbole, mais aussi le miroir grossissant et truculent de cette France qui ne s’aime plus assez. Son bras d’honneur dit aux Français « voici ce que nous sommes devenus ».
http://lavissauve3.blogs.nouvelobs.com/archive/2013/01/05/echangerais-patrie-contre-niche.htm
Mani dit
“Depardieu était insuffisamment « politiquement correct » (selon les critères de son voisinage immédiat), pour qu’on lui rendît les hommages qui lui étaient dus.”
Bien sûr, puisqu’il votait à droite. Faut-il le rappeler, nous sommes dans un pays où des chanteurs soutiens de Sarkozy n’ont plus droit de cité dans certaines villes gérées par la gauche, sans que cela ne semble choquer qui que ce soit.
a2lbd dit
Très bon texte
Sophie dit
En même temps, comme anachorète, il semble assez entouré…
Bibi dit
Même en tant que dissident russe.
Bibi dit
Luchini:
http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=W8MpU6o5nz8
zapping dit
C’est parce qu’il est un modèle anthropologique que Depardieu fait couler de l’encre bondir des bits et rouler des ondes. Il est l’archétype libéral de celui qui vient de nulle par et qui fait fortune sans véritablement travailler, le rêve tant vanté par les jeux télévisés, la loterie nationale, les traders, la spéculation… L’exil brise l’identification et met en évidence les effets destructeurs de ce modèle anthropologique. D’autres, comme le bon parent, le travailleur consciencieux, l’enfant obéissant permettaient de structurer la communauté. Évidemment, ils étaient bien moins glamour.
http://www.exorcismes-postmodernes.fr
alpha dit
Vous avez raison quand vous évoquez le rôle structurant du bon parent .Mais je crois que vous êtes trop sévère avec Depardieu.Quand on voit le début de sa carrière ,on voit qu’il avait une sensibilité ,une intelligence des textes exceptionnelles.Après, il y a la chance ,le talent ,les rencontres ( avec Jean- Laurent Cochet ,Marguerite Duras ,Bertrand Blier) ,mais il y avait quelquechose
bea33 dit
La question est des plus pertinente.
eetu dit
Ah! cette arrivée triomphale en Mordorire … euh en Mordovie !
Cet hymne national déchirant entonné en l’honneur du Ayr… euh héros du jour: “Il est des nôô-ôôtres, il a jeté son verre comme les ôô-ôô-tres, igloo, igloo, igloo …” !
Cette déclaration tonitruante dans son discours d’arrivée: “Veni, Vidi, Vomi” !
De quoi rendre fou de rage alaindelon, qui n’est qu’un demi-dieu au Japon, alors que depardiev, avec sa carrure, est un triple dieu en Mordovie.
Mais comme le dit le dicton populaire mordove, il ne faut pas mélanger les pochtrons avec les soviets: il a vite décampé vers la Suisse lorsque, prenant possession de son Ministère de la Culture, on a tenté de lui inculquer des rudiments de la langue finno-ougrienne mordve, avec son harmonie vocalique, son alternance consonantique, ses quinze déclinaisons …
michel kessler dit
et s’il était le symptôme d’une France plus très aimable?
Bibi dit
Vous avez oublié la France qui était à Londres.
Marie dit
J’apprends par la SVT que Depardieu serait à la hauteur pour jouer Emilian Pougatchev dans La Fille du Capitaine, qui se passe en Mordovie… Comme cosaque Depardieu ne détonnerait pas la presse suédoise souligne aussi que Depardieu est un grand acteur mais n’est pas un fin politique tout comme le fut Montand en 1958… Le rêve communiste a été le moteur de ces deux là, souvenirs d’un père militant.
L.Leuwen dit
La France des petits bourgeois de gauche fronce le sourcil et sermonne le dépravé de la famille. Mais il est magnifique, Depardieu, il prend tous les risques, superbe de truculence et de liberté, entre Falstaff et père Ubu. Emouvant aussi, car on le sent malheureux, il fait un bras d’honneur aux médiocres aligneurs de têtes. Il joue son meilleur rôle sur la scène du monde. « Quand on n’a que Gégé », sur un air de Brel, on a tout ce qui nous faut pour « réenchanter le rêve français », comme disait un chef de rayon boucherie, il y a quelque temps, entre deux anaphores normales. Et puis, grâce à lui, on découvre enfin la Mordovie, inventée certainement pour une opérette d’Offenbach. Gégé, grand-duc de Mordovie, on l’aime.
Fiorino dit
Enfin il me semble qu’il prend très peu des risques à rencontrer le pion de poutine en Tchétchénie avec Ornella Muti.
zenaztec dit
Un prétexte pour placer votre généalogie?
nadia comaneci dit
Elle me plait beaucoup la généalogie de Luc. Elle est emblématique d’une certaine mitteleuropa juive qui croyait en la France et se cassa le nez.
ylx dit
Cette histoire familiale, si bien racontée, et de façon si pudique est très émouvante. Respect LR. De Gaulle s’étonnait à Londres de découvrir que tant de Juifs l’avaient suivi. Ne restera-t-il que les Juifs pour être des patriotes Français (je pense à EL, à A. Finkelkraut, à JF Copè …)
Bibi dit
Pas de listes SVP ylx, merci.
eetu dit
@zen/aztec
Quant à vous, votre généalogie est tout à fait transparente: père japonais, mère mexicaine?
Et vous êtes français parce que né à mi-chemin, dans l’ile Clipperton?