Nous ne savons pas qui a tué Mohamed Al Doura. Ce qui semblait à tous une évidence, y compris à l’auteur de ces lignes, revient désormais comme une question, suite aux diverses investigations et procédures judiciaires déclenchées à la suite du reportage de Talal Abu Rahma et Charles Enderlin. La responsabilité de l’armée israélienne, qu’un officier avait reconnue dans les suites immédiates de la fusillade, reste en effet à démontrer, contrairement à ce que nous étions nombreux à croire. Peut-être aurons-nous un jour l’aveu de l’homme qui tenait le fusil, ou une preuve irréfutable de sa nationalité. On peut toutefois avancer sans grand risque de se tromper cette fois-ci, que cela ne changera rien. Car il ne s’agit pas en l’occurrence du redressement d’une éventuelle erreur judiciaire à la manière de Gilles Perrault dans Le Pull-over rouge. L’ »affaire Al Doura » n’est qu’une péripétie d’un conflit armé et d’une occupation au cours desquels des centaines d’autres enfants ont été tués.

On peut certes rétorquer que cette « mort en direct », selon le cliché médiatique, a joué un rôle important dans l’escalade de la violence à la fin de l’année 2000. En réalité, personne n’en sait rien et l’on peut penser au contraire, et c’est mon cas, que cet événement n’eut qu’un effet marginal sur le cours de la deuxième intifada. Quoiqu’il en soit, nous ne sommes sûrs que d’une chose : les images diffusées par France 2 furent une aubaine pour les uns et un désastre pour les autres. La question importante qui me semble posée ici n’est donc pas « qui a tué Al Doura ? » mais, que Badiou me pardonne : « De quoi Al Doura est-il le nom ? » Autrement dit, ce qui est en cause ici est moins l’identité du ou des tireurs que la raison pour laquelle ces tirs ont eu lieu.

Rappelons qu’ils se sont produits à Gaza, dans les alentours immédiats de la colonie de Netzarim, dont Sharon disait, avant de changer d’avis, qu’elle était aussi importante pour Israël que Tel Aviv. Elle a été, comme chacun sait, évacuée comme les autres colonies de Gaza en 2005. Je suis passé peu de temps auparavant dans ces parages. Regardant (de l’extérieur) à quoi ressemblait une colonie juive à Gaza, je n’y ai vu que des ouvriers agricoles thaïlandais cultivant des agrumes sous serre et sous bonne garde israélienne. Dans les environs, comme c’est souvent le cas autour des colonies, la plupart des maisons avaient été vidées de leurs habitants, le paysage était celui d’un chantier de destruction. Que défendaient les soldats israéliens à Netzarim ? La sécurité d’Israël ? Le droit des juifs à vivre la promesse biblique ? La suite a montré ce qu’il en était. Ils défendaient la politique israélienne, ou plutôt l’option politique du moment.

Accuser les soldats israéliens d’être des tueurs d’enfants est une absurdité devant laquelle ne reculent pas certains militants de la cause palestinienne. S’indigner devant de telles accusations ne mène nulle part, car la réalité est bien que ces soldats tuent aussi des enfants, parce qu’ils sont des occupants en butte, comme toute force d’occupation, à une hostilité généralisée. Qu’on lise, entre autres, les témoignages de ceux d’entre eux qui se sont rassemblés sous le mot d’ordre « Breaking the silence », si l’on a encore besoin de se convaincre de la violence quotidienne et silencieuse de Tsahal en Palestine. La mort de Al Doura, tué par un inconnu lors d’un échange de tirs entre résistants et occupants aurait pu n’être qu’un dommage collatéral parmi d’autres, regrettable et fugace. Par la grâce de la télévision, elle est devenue un symbole pour les uns, un outrage pour les autres. Le partage ne se faisant pas selon le degré de confiance accordée aux images mais en fonction du jugement porté sur cette situation.

La vérité du reportage incriminé réside ailleurs que dans les images qui le composent, puisqu’elles ne sont en fait que l’allégorie de l’injustice faite aux Palestiniens pour certains, la démonstration des procès haineux faits aux Israéliens pour d’autres.
Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que la vérité factuelle de ce reportage compte moins que sa signification symbolique, et pas seulement parce que le pathos est l’une des marques du conflit du Proche-Orient. C’est plus généralement la question du statut de l’image de reportage qui est posée ici et qui vaut, en dehors même de toute considération sur la Palestine et Israël, que l’on s’y intéresse. Ce n’est pas mon propos et je me bornerai à rappeler qu’un film quel qu’il soit est affaire de cadrage et de montage. Autrement dit, il ne s’agit pas d’enregistrer la réalité mais de la mettre en scène et que les images d’un reportage ne sont pas plus « vraies » par elles-mêmes que les mots d’un récit.

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