Dans les brumes de Tavernier
La noirceur désengagée…
Publié le 08 novembre 2009 à 10:57 dans Culture
Mots-clés : Cinéma

Vous connaissez certainement ce mot de Sacha Guitry : “Le silence qui suit une œuvre de Mozart est encore de Mozart”. Eh bien, les quelques minutes d’obscurité qui suivent certains films de Bertrand Tavernier sont encore de Tavernier. Et même les heures ou les semaines durant lesquelles ses films continuent à nous hanter. Noir c’est noir. L’empreinte de son univers est toujours forte. Parfois indélébile. Au fil de ses trente-cinq ans de carrière et de ses vingt-six films, le réalisateur de L’horloger de Saint-Paul a cultivé et approfondi, au travers d’un nombre impressionnant de genres (polar, film de guerre, comédie de mœurs, etc.), toujours la même noirceur lyrique, le même humanisme désespéré et cafardeux, qui semble demander des comptes au monde comme il va. Qui semble psalmodier timidement des hymnes ambigus aux humains – ni plus ni moins détestables – que le monde qui les broie. In the electric mist (Dans la brume électrique), le dernier film – en date – de Tavernier (qui est encore sur certains grands écrans et sort en DVD/Blue Ray ces jours-ci) porte cette noirceur profonde – mais jamais nihiliste – à un paroxysme jubilatoire.
Produit aux États-Unis, par des américains, pour un public américain, dans la langue de G.W. Bush, avec des billets verts, dans un somptueux cinémascope, In the electric mist est la concrétisation d’un rêve de gosse pour Tavernier, qui est un cinéphile expert et certainement le meilleur spécialiste français du cinéma américain1. En réalisant un long-métrage aux USA, il s’inscrit – contre toute attente – dans une tradition qui n’avait pas été la sienne jusque-là. Par ce film à l’accent outrageusement américain, il s’offre ce luxe raffiné : organiser la rencontre de sa cinématographie et de sa cinéphilie. Et cela sans aucune caricature ni accumulation de “citations” visuelles. Ce qui est certainement le privilège d’un réalisateur au plus profond de sa maturité.
Tavernier décroche donc “sa” lune. C’est l’Amérique ! Plus précisément la Louisiane poisseuse et entêtante de l’après-Katrina2, univers du romancier James Lee Burke, auquel il emprunte au roman Dans la brume électrique avec les morts confédérés (1993) l’intrigue et les principaux personnages de son film. Dave Robicheaux, interprété par un Tommy Lee Jones au sommet de son art, vieux policier chrétien marqué par l’alcool et une vie provinciale routinière, s’investit simultanément dans deux enquêtes, qui vont peu à peu l’envahir complètement… comme la brume mange littéralement les paysages de la Louisiane endormie des bayous et des marais. La première, très officielle, concerne une série d’assassinats atroces commis sur de très jeunes femmes par un criminel désaxé. La seconde, aux marges de la loi, ramène Dave Robicheaux à sa jeunesse : il mène des investigations solitaires, presque méditatives ou introspectives, sur des ossements retrouvés durant le tournage d’un film, aux alentours de la petite ville de New Iberia, où se déroule toute l’action. Ce sont les restes d’un esclave noir assassiné plusieurs décennies auparavant, lors de sa fuite, les pieds entravés, dont le cadavre a été littéralement “régurgité” par le bayou suite au passage de Katrina.
Alcoolique abstinent, Robicheaux est plongé dans un univers parallèle peuplé de fantômes et d’images parasitaires. Dans le cours de ses quêtes en forme d’enquêtes, il croise les ombres de soldats confédérés dont celle du Général John Bell Hood, incarné par un Levon Helm qui parvient à paraître plus mort que vivant. La guerre de Sécession revient sauter au visage de l’Amérique d’aujourd’hui.
Rythmé comme un thriller, Dans la brume électrique n’en reste pas moins un sublime film de genre, plus noir encore que le regard vague et hanté de Dave Robicheaux sur l’horreur des choses de ce monde. Tavernier livre là une synthèse de son œuvre : le “western” symbolique et son shérif “mou” affrontant l’adversité avec mélancolie (la figure de Lucien Cordier de Coup de torchon), le tueur en série terrorisant une région (le Bouvier du Juge et l’assassin), le parcours initiatique d’un homme secrètement bouleversé par les événements et changeant peu à peu de philosophie de vie (Michel Descombes, L’horloger de Saint-Paul), et finalement – parmi tant d’autres éléments – la noirceur du cinéma de Tavernier éclate superbement dans cet opus. Le cinéma d’un homme qui n’a certes pas totalement perdu espoir, qui s’accroche, mais déroule depuis plus de trente ans de sérieux doutes quant à l’homme et sa façon d’organiser sa relation à l’autre…
Alors qu’il vient tout juste de commencer le tournage, dans le Centre de la France, de son prochain long-métrage (adapté d’une nouvelle de Madame de La Fayette, auteur de la Princesse de Clèves), In the electric mist est une excellente occasion de se confronter à l’esthétique de Tavernier.
Ce Tavernier brillamment tragique n’est pas vraiment raccord avec l’autre, l’homme “de gauche”, pétitionnaire de concours, indigné compulsif, gros ours lyonnais jamais avare d’un coup de gueule et d’un “ça ne peut pas durer !”. Heureusement, dans son cinéma, ses préoccupations pétitionnaires sont bien moins présentes que l’humain et les sociétés de paille qu’il construit. Ce n’est pas l’intellectuel de gauche qui restera mais l’artiste et son point de vue mélancolique sur les choses3. Heureusement.
- cf. sa somme (très lourde et malheureusement onéreuse) Cinquante ans de cinéma américain, (co-écrite avec Jean-Pierre Coursodon), Omnibus Press, 1995. ↩
- Cet ouragan qui a traumatisé l’Amérique en 2005, et occasionné près de 2000 morts… ↩
- Signalons pour les fans le Bertrand Tavernier de Jean-Dominique Nuttens, Gremese (2009). Sans dégager véritablement les grandes obsessions du cinéma de Tavernier, ce livre offre une très riche analyse documentée, film par film, de l’œuvre du réalisateur lyonnais bougon. Le tout complété d’une riche bibliographie et d’une iconographie soignée. ↩
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L'auteur
François-Xavier Ajavon est chroniqueur et professionnel de la presse.
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Pirate dit
Minos vous oubliez le premier sang pour sang (blood simple) et également Arizona Junior dans le genre énorme, il y a aussi Miller’s Crossing, mais perso j’aime moins. En fait les Coen font des gammes et des mauvaises selon moi avec Barton Fink, le Grand Saut, Ladykillers ou le très très ennuyeux Burn after reading, (ce qui en passant montre que Shonar ne connait strictement rien à leur cinéma)
Minos dit
Excellents frères Coen. Leurs deux meilleurs films: Fargo et The Barber.
Pirate dit
Oui donc rien, ça ne nous change pas, merci de votre contribution.
Shonarchan dit
@ pirate
” Bon sinon vous avez quelque chose à dire ?”
oui: on accorde trop d’importance au cinéma.
Pirate dit
Oui, oui Shonar vous êtes un redoutable provocateur, bravo. Bon sinon vous avez quelque chose à dire ?
Shonarchan dit
bonsoir Laborie et pirate
Ce n’est pas parce que vous ne faites rien dans la vie que tout le monde est obligé de vous ressembler. :-)
ça va sinon?
pirate, et si c’était vous qui ne comprenait rien au cinéma? Je crois bien que c’est ça…
Laborie dit
Il est vrai que “La pêche au thon” vue par le géantissime Dali (Fondation Paul Ricard-Île des Embiez-pub gratuite) ne ressemble pas à à la “réalité”…j’ai été sur un thonier et c’est pas comme ça gna..gna..gna…
Quel con ce Shonar…..
pirate dit
MODERATION DE MERDE ! voilà maintenant le bot a de bonne raison de me mettre en attente de modération. Dites causeur quand est-ce que vous réglez ce bidule à la con qui ne modère en réalité rien ?
pirate dit
C’est bien Shonar, vous démontrez une fois de plus de votre ignorance et d’un sens de la provocation terrible. Provocation parce qu’il faut bien en rajouter une petite couche hein, ignorant parce que vous passez outre du caractère immersif. Vous passez outre soit parce que vous êtes supérieur à une bonne part de l’humanité qui perd son temps au cinéma (en Inde par exemple) ce dont je ne doutes pas. Vos propos trahissent en effet l’être civilisé tellement supérieur qu’on se demande encore comment même vous pouvez vous commettre à des échanges ici même. Soit que vous êtes parfaitement ignorant du sujet cinéma. Et je crois qu’en effet il s’agit de ça. Insensible à ce médium, vous le traitez donc par le mépris parce que vous ne le comprenez absolument pas. Votre petit caca sur le film des Coen le démontre, vous n’y avez rien compris, vous ne connaissez pas leur cinéma, j’imagine que devant Come and See vous dites la même chose, et en fait là j’ai pitié de vous.
Shonarchan dit
@ pirate
“je dis que vous faites preuve de mépris en considérant qu’il faut manquer de maturité pour être hanté par un film”
…être hanté par un film… faut n’avoir que ça à foutre… ou alors être très influençable.
En ce qui concerne “no country for old men”: c’est juste un exercice de style inutilement violent. Les frères Coen ont fait leurs gammes.
Saul dit
je n’ ai pas vu No contry…mais j’ aime bien votre expression, Laborie, “thriller théologique”
ça donne envie de le voir….
pirate dit
Chapeau Laborie, à mon avis vous avez bien capté cette veillé funèbre qu’est no country for old man, et moi c’est ce que j’attend de la critique, une analyse, par un commérage grotesque genre j’aime/j’aime pas avec en sus des références à un cinéma x ou y. Ce qui est aujourd’hui trop souvent le cas. Le livre (no country) est du reste est dans la même veine métaphysique, avec une part belle offerte au personnage tenu par Bardem. Shonar je ne dis pas que vous n’aimez pas le cinéma, je dis que vous faites preuve de mépris en considérant qu’il faut manquer de maturité pour être hanté par un film, et par la même faire totalement fi de l’aspect immersif du cinéma. Et puis comme vous ne voulez pas comprendre que je citais un exemple au hasard de m’asséner que vous connaissez très bien telle réalité, je vous aurais citer la mongolie extérieur où la pèche au thon en patagonie vous m’auriez aussi sorti : “ah si je connais très bien mieux que vous ah lala” no comment…
Laborie dit
Suite et fin..
Pour une fois que tout ne nous est pas servi prémaché sur un plateau…
Le shérif Ed Tom Bell au cours de ses méditations..« Je crois que si on était Satan et qu’on commençait à réfléchir pour essayer de trouver quelque chose pour en finir avec l’espèce humaine, ce serait probablement la drogue qu’on choisirait » et de fait, la drogue et l’argent de la drogue sont au cœur de ce thriller « théologique ».