«Ce n’est pas seulement le théâtre populaire qui a changé, c’est le peuple» | Causeur

«Ce n’est pas seulement le théâtre populaire qui a changé, c’est le peuple»

Entretien avec Daniel Mesguich

Publié le 29 octobre 2016 / Culture

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Un art exigeant et populaire, enraciné et novateur peut-il exister entre les bulldozers coalisés de la vulgarité commerciale et de l’avant-garde pseudorebelle? La preuve que oui avec Daniel Mesguich, combattant du théâtre vivant.
daniel mesguich theatre populaire

Daniel Mesguich, septembre 2016. Photo: Hannah Assouline

Causeur. Pour parler du théâtre aujourd’hui, il vous arrive d’employer la formule des trois « V »… Pourriez-vous nous l’expliquer ?

Daniel Mesguich. Ah oui ! ça c’est quand je suis très énervé : « Vomi, Viol et Vidéo »… Les trois mamelles du théâtre d’ « avant-garde » aujourd’hui. Vous l’aurez remarqué, pas de spectacle dit « audacieux », pas de spectacle « débridé », « rebelle », « innovant » sans qu’à tel ou tel moment quelqu’un vomisse (ou fasse pipi) sur scène, et simule d’y violer (au mieux, de « seulement » violenter) une femme, sur fond obligatoire de vidéo. Et pendant ce temps, rien ne change : même conception du « personnage » (du sujet) qu’au xixe siècle, même conception univoque des phrases écrites (souvent saupoudrées du même ton de persiflage que celui des amuseurs de télé) et de la narration, etc. Tout y est trempé dans un bain de signaux « d’avant-garde », mais le vieux monde reste intact. Cette vulgarité et cette violence sont, au fond, exactement les mêmes que celles du théâtre commercial majoritaire, du théâtre « vu à la télé », mais l’obligation de sembler sans interdit terrifie quelques directeurs de théâtre paresseux, quelques bureaucrates déjà eux-mêmes terrifiés par la presse, presse elle-même terrifiée à l’idée de rater quelque coche, etc., et ravit quelques bobos, qui font mine de trouver ces « audaces » géniales. Cette véritable entreprise inconsciente de blanchiment du vieux théâtre est mon ennemie d’aujourd’hui, au même titre que le théâtre conventionnel « bourgeois » était mon ennemi d’hier. Hum…On va me trouver franchement réac, non ?

Réac, ce n’est pas pour nous déplaire…

Mais à moi, si ! Je ne défends nullement un théâtre sage et plan-plan ! Toute ma vie, j’ai, je crois, lutté contre les « idées » dominantes d’un théâtre encrassé de psychologie banale, qui ne remettait jamais rien à la question. Ce théâtre est à présent redevenu largement majoritaire, grâce notamment à la complaisance des médias. En même temps que l’entreprise (minoritaire) de blanchiment, une entreprise (majoritaire) de restauration ! En effet, une certaine « bourgeoisie » a, par une sorte de ruse inconsciente, repris à son compte le vocabulaire de ses ennemis (le vocabulaire seulement : les bobos sont bohèmes, certes, mais ils sont surtout bourgeois), et certaines images, lancées comme autant de signes de reconnaissance, des avant-gardes des années 1970 (qui, elles, travaillaient). Au fond, il n’y a aujourd’hui, malgré les apparences, qu’un seul théâtre en France : celui d’une bien-pensance qui se croit rebelle.

Cela signifie-t-il qu’on a le choix entre le très grand public et un théâtre sans spectateurs, comme l’art contemporain ? Entre très vulgaire et très snob ?

C’est dans un petit créneau, entre les 80 % de vulgarité conventionnelle où le vieux monde se réinvente jusqu’à plus soif et les 10 % de cette fameuse « avant-garde » idiote (qui a, souvent, les honneurs de Libé, des Inrocks ou de Télérama), que j’essaie, avec quelques autres metteurs en scène, de faire un théâtre qui s’efforce d’émouvoir sans oublier de penser, d’analyser, d’ouvrir, de déconstruire… Mais vous avez dit « snob », il faut être prudent avec cette accusation dont j’ai été moi-même victime. C’était le mot péjoratif commode pour dire trop raffiné, trop intello, trop coupé de ce qu’on attend, trop peu « populaire ». Mais le théâtre n’est jamais directement populaire (le plus populaire des spectacles de Jean Vilar se jouait devant mille fois moins de monde que la plus élitaire des émissions de télé !). Il procède par cercles excentriques. Et c’est précisément parce que certains « snobs » le transmettent à d’autres, qui le transmettent à d’autres encore, etc., que ça « prend ». C’est que le public aussi y est en représentation : non pas des millions, mais une poignée seulement de spectateurs (au mieux quelques milliers) qui représente le monde entier. C’est toujours indirectement que va le théâtre.

[...]

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    publié dans le Magazine Causeur n° 98 - Octobre 2016

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  • La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 30 Octobre 2016 à 19h43

      Loretta Strong dit

      Ce n’est pas en publiant des entretiens avec des gens de théâtre aussi conventionnels et représentatifs de l’oligarchie du passé que Causeur va apporter des idées nouvelles sur l’art, encore moins dynamiser son image. Pour le coup là c’est réac! Mesguisch est mécontent car il est aujourd’hui éclipsé, mais il a non seulement profité du système Culture mais participé de son enkystement en aspirant la sève jusqu’à la dernière goutte. Son théâtre a toujours été ultrabourgeois, ennuyeux, convenu et prétentieux.

      • 31 Octobre 2016 à 9h56

        QUIDAM II dit

        La prolifération critique, dans tous les domaines de l’art et de la culture, a abouti à remplacer les artistes par des intellectuels aujourd’hui très souvent évincés à leur tour par des fils et des filles à papa sous-diplômés qui, dans un univers social normal, ne pourraient prétendre qu’à des emplois subalternes.
        Le monde des arts et médias est devenu une minable petite société endogame de privilégiés qui érigent leurs carences comme des novations, leur vulgarité comme des audaces, leur connerie comme des vérités.
        La situation est tellement dégradée qu’il faut recourir à des « médiateurs culturels » pour enseigner au public ce qu’il doit aimer…

    • 30 Octobre 2016 à 4h59

      QUIDAM II dit

      « C’est précisément parce que je suis un homme de gauche que je combats cette fausse « gauche » (même si elle est 90 % de ce qu’on nomme ainsi) qui ne « pense » plus que par réflexes sociologisants, par slogans, par démagogie, dont l’antisémitisme ne s’est jamais totalement éteint, qui se range comme un seul homme aux côtés de qui a l’apparence de la victime, même quand celui-ci est le nazi d’aujourd’hui, etc. »
      « … déconstruire inlassablement cette fausse gauche, qui semble n’avoir jamais su que les fascismes aussi sont des mouvements populaires, cette gauche usurpée, désormais islamo-bobo. »
      Daniel Mesguich a tout dit en quelques phrases.
      Des comédiens « fils à papa » (sans grand talent ni personnalité) jouant devant un public répugnant de servilité, et applaudissant sans discernement à n’importe quelle minable provoc « épate-bourgeois »… malheureusement, c’est ce qu’on pouvait constater il y a déjà de nombreuses années. La raison pour laquelle, on ne se risque plus à mettre un pied au théâtre.

    • 29 Octobre 2016 à 20h40

      Villaterne dit

      Le théâtre d’aujourd’hui n’a plus pour but de servir un auteur mais le metteur en scène, voire le décorateur. C’est surtout ça qui a changé.
      C’est comme la télévision, le présentateur ne s’efface plus derrière l’invité mais s’en sert comme faire-valoir !
      Que des prétentieux !

      • 30 Octobre 2016 à 13h35

        gigda dit

         ”- Une scène de théâtre est une scène de théâtre et non pas un endroit destiné à la lecture d’un roman, d’un poème, à une conférence, ou au récit d’une histoire quelconque… - Les mots que l’on dit sur cette scène-là parviennent – ou non – à exister en fonction des tensions qu’ils créent sur cette scène. ”  Peter Brook 

        • 30 Octobre 2016 à 16h18

          Villaterne dit

          Lorsque vous allez voir la « traviata » avec une déco suspendue en l’air (chaise, fauteuil etc..) avec seulement un lit sur la scène où se meurt Violetta, vous fermez les yeux et vous écoutez l’œuvre.
          A la sortie, on crie au génie ! Quoi ? La Traviata ? Non la mise en scène et la déco !

    • 29 Octobre 2016 à 20h19

      Wil dit

      En tant que metteur en scène j’ai toujours trouvé Mesguich chiant à crever.Mais chacun ses gouts il paraît.
      Ce qui me fait sourire dans cette interview c’est la fin de la première réponse.
      “Cette véritable entreprise inconsciente de blanchiment du vieux théâtre est mon ennemie d’aujourd’hui, au même titre que le théâtre conventionnel « bourgeois » était mon ennemi d’hier. Hum…On va me trouver franchement réac, non ?
      Réac, ce n’est pas pour nous déplaire…
      Mais à moi, si!”
      Le type qui dit ce qu’il pense et se rend compte à la fin:”Oh Merde,j’aurais pas dû le dire,je vais me faire pourrir par la bien pensance médiatique!” et HOP! rétropédalage:”Je vous jure les copains,je suis toujours comme vous.Un vrai “rebelle”.”hahaha!
      Ils sont tous pareils ces soi disant “artistes” et c’est encore plus vrai des comédiens qui ne sont pour la plus part que des médiocres et des putes et des hypocrites comme disait Mastroianni.Je le sais j’ai testé le “milieux”.Ils diraient tout et sont contraire juste pour qu’on les aime.
      Dans la vie quand on a aucune confiance en soi il y a deux choses à faire.Soit une thérapie soit être comédien.les résultats seront les mêmes de toutes façons.Le plus facile et surtout les retours sur investissement étant probablement plus intéressants du coté de la comédie mieux vaut se lancer là dedans.Aucun besoin de talent.Avec un peu de pratique n’importe qui peut devenir un comédien moyen comme on en voit plein les médias et les scènes.
      Mieux vaut avoir un physique particulier cependant mais pas forcément beau.
      La comédie est devenue l’art des médiocres par excellence du fait de la multiplication des médias entre autre.

    • 29 Octobre 2016 à 19h49

      Singe bleu dit

      Mesguich parle très bien mais il est un des responsables de la situation actuelle. Il a cependant une qualité, je me souviens de sa période à Lille où il était toujours abordable à la brasserie de la grand place, toujours partant pour échanger.

    • 29 Octobre 2016 à 19h45

      Angkor Vat dit

      Bien souvent la pièce est réalisée uniquement pour le réalisateur et le metteur en scène. Le reste importe peu.
      C’est un peu comme nombre de films français.
      Quand la suffisance ou l’orgueil se compare au consumérisme, il ne reste pas grand chose.

    • 29 Octobre 2016 à 19h39

      Habemousse dit

      « « Faire du passé table rase » n’est qu’un programme fasciste. »

       M. Mesguich, vous rendez vous compte des propos que vous tenez ?

      « Faire du passé table rase » est le programme avoué de la gauche. : M. Vincent Peillon l’a écrit presque mot pour mot dans son essai « La révolution française n’est pas terminée. »

       Quant à dire que la droite est représentée par « ceux qui pataugent dans l’injustice, le mépris, la suffisance, l’égoïsme, l’arrivisme, l’inconscience du malheur des autres, bref, le cynisme vulgaire et repu de presque toute la droite. », qu’en penser ?

      On pourrait habiller la gauche avec les mêmes mots, surtout celui de « suffisance » dont elle est devenue propriétaire à part entière !

       Vous êtes un homme de théâtre talentueux, je veux bien le concéder, mais vous n’êtes pas un honnête homme, car un honnête homme sait sortir de sa bulle quand il le faut pour humer le monde qui l’entoure, et ce qu’il y voit le rend sage et non buté et non certain de tout savoir et de tout connaître.

       Cet interview n’est pas une profession de foi mais un acte de propagande où la politique tient autant de place que le théâtre qu’elle prétend faire vivre en toute liberté : vous nous prouvez le contraire. 

    • 29 Octobre 2016 à 17h52

      Daniel Azuelos dit

      C’est drôle, j’aurais mis Mesguich dans la mauvaise case. J’ai vu trois spectacles de ce metteur en scène: une “tempête” de Shakespeare complètement nulle dont Monsieur Mesguich avait inversé les actes pour imprimer sans doute sa propre marque de “grand” metteur en scène, un “roi Lear” à Avignon où les acteurs gueulaient tellement qu’on ne comprenait pas un traître mot, le tout agrémenté de blagues dignes de l’Almanach Vermot (la phrase “il est en train de..” accompagnée d’un sifflement de locomotive!): je crois bien qu’une partie du public avait sifflé cette représentation. Enfin, le seul spectacle de Mesguich que j’ai trouvé bien mis en scène: “L’amour des trois oranges ” de Prokofieff à l’Opéra comique. Il est vrai qu’il aurait été périlleux d’intervertir les actes d’un opéra, la musique a ses exigences auxquelles ne peut contrevenir même le plus “doué” des génies de la mise en scène. Maintenant, il faut être modeste: n’ayant vu que peu d’oeuvres mises en scène par Mesguich, il serait présomptueux de ma part d’oser un jugement définitif sur ce monsieur.

      • 29 Octobre 2016 à 19h45

        Jacques des Ecrins dit

        Même “expérience” que vous dans les années 80.

        Etrange, non ? ces préfigurateurs qui renient leur rejetons.

    • 29 Octobre 2016 à 17h24

      IMHO dit

      Encore un qui n’est pas content .
      Dans la file avec les autres !

    • 29 Octobre 2016 à 16h35

      L'Ours dit

      Il tombe des nues le D.M.!!!
      Ca ne date pas d’aujourd’hui, ça remonte au moins à l’époque de sa jeunesse, si ce n’est plus. Je ne parle pas de lui mais bien des époques que nous avons traversées où une outrance ridicule était un flingue sur notre tempe pour nous obliger à dire que c’était de l’art sous peine de ringardisation.