Le rattachement de la Crimée à la Russie, entériné par le référendum d’hier est le premier bouleversement frontalier d’envergure intervenant en Europe depuis la fin des guerres de la guerre du Kosovo en 1999 et l’indépendance de cette ancienne province de la Yougoslavie, puis de la Serbie, votée le 17 février 2008 par le parlement kosovar. En août 2008, l’opération éclair menée par la Russie pour « venir au secours » des territoires « indépendants » de l’Abkhazie et de l’Ossétie du sud avait déjà sonné comme une revanche, parfaitement orchestrée par Moscou grâce à l’imprudence du président géorgien Mikhaïl Saakachvili, en août 2008.  Le rattachement de la Crimée à la Russie semble s’inscrire pleinement dans cette chronologie de la lutte menée depuis le début du XXIe siècle aux marches de l’ancien empire soviétique entre une Russie avide de restaurer son « glacis défensif » et un Occident soucieux de la canaliser.

Éditorialistes et journalistes ont abondamment glosé sur le « retour de la guerre froide » à l’occasion de l’opération russe menait en Crimée. La question qu’il conviendrait plutôt de se poser est de savoir si la guerre froide a vraiment cessé, tant du côté russe que du côté américain. La carte des conflits déclenchés depuis la disparition de l’URSS montre à l’évidence une Russie d’abord impuissante à contenir le reflux de son influence et quelque peu ceinturée par les interventions menées sous l’égide des Etats-Unis – en Irak, puis en Afghanistan, avec l’installation de bases américaines en Ouzbékistan, puis, dans un deuxième temps, capable à nouveau de restaurer progressivement cette influence et de diminuer la pression exercée sur elle par une série de « coups »  diplomatiques et militaires. Les guerres de Tchétchénie en 1996, puis en 1999-2000, le rapprochement avec la Chine, les opérations d’intimidation vis-à-vis des Etats baltes (la cyber-attaque menée contre l’Estonie en 2007), la guerre-éclair contre la Géorgie en 2008 et le rôle joué dans le conflit syrien, si décrié par les opinions publiques occidentales, apparaissaient comme autant de réponses aux initiatives occidentales : l’influence américaine sur la révolution orange en Ukraine en 2004, l’installation si controversée du bouclier anti-missiles américain en Europe ou l’intervention en Libye en 2011. L’annexion de la Crimée, menée avec un savoir-faire très soviétique, s’inscrit pleinement dans cet affrontement. De leur côté, les Etats-Unis n’ont jamais cessé de considérer la Russie comme une menace potentielle qu’il convenait de maîtriser, sinon de neutraliser le plus efficacement possible.

De manière intéressante, la stratégie et la vision du monde des Etats-Unis est encore résumée aujourd’hui par les écrits de Zbigniew Brzezinski, en particulier le chapitre intitulé « Une géostratégie pour l’Eurasie », tiré de son ouvrage Le Grand échiquier. Brzezinski a une certaine tendance à appliquer aux relations internationales une vision très globale qui schématise quelque peu l’affrontement entre plusieurs blocs civilisationnels. Brzezinski, ancien conseiller aux affaires étrangères et à la sécurité nationale de Jimmy Carter, estime que les Etats-Unis doivent continuer à s’imposer comme la nation ayant pour mission de faire prévaloir les droits de l’homme contre les ambitions impériales, notamment de la Russie. Dans cette optique, si les Etats-Unis veulent continuer à assurer la stabilité du monde, ils doivent favoriser l’unité européenne ainsi que l’orientation pro-européenne de la « Russie post-impériale ».« Toute expansion de l’influence européenne correspond automatiquement à une extension de l’influence américaine », écrit Brzezinski. Ceci passe aussi, estime-t-il, par la mise en place le plus rapidement possible, d’une vaste zone de libre-échange transatlantique. Dès 1997, le géostratège prévoyait : « d’ici 1999, les trois premiers pays d’Europe centrale membres de l’UE auront intégré l’OTAN (…) d’ici 2003, l’Union Européenne aura démarré les pourparlers d’intégration des trois républiques baltes, avant que l’OTAN n’envisage également leur intégration, tout comme celle de la Roumanie et de la Bulgarie, d’ici 2005 ; entre 2005 et 2010, l’Ukraine, en admettant qu’elle ait procédé aux réformes nécessaires et qu’elle soit reconnue comme un pays d’Europe centrale, devra entamer des négociations préliminaires avec l’Union Européenne et l’OTAN. »

L’influence de Brzezinski sur l’administration américaine est aujourd’hui sujette à débats. John Kerry lui porte encore beaucoup de crédit et son impressionnante carrière lui permet d’être écouté aussi dans le camp républicain que démocrate. Ses recommandations semblent en tout cas avoir été largement suivies vis-à-vis de la Russie. Il y a une dizaine d’années, Brzezinski recommandait d’affaiblir le plus possible la Russie en déstabilisant les marges de l’ancien empire. « Une confédération russe aux liens très lâches, écrit-il, – composée d’une Russie Européenne, d’une République de Sibérie et d’une République extrême-orientale – pourrait cultiver plus aisément des relations économiques avec ses voisins. Chacune des entités confédérées serait ainsi capable d’exploiter son potentiel créatif, confisqué pendant des siècles par le pouvoir bureaucratique de Moscou. De plus, une Russie décentralisée serait moins encline à la mobilisation impériale.»

Loin d’affaiblir son pouvoir, Poutine a rappelé avec la Crimée une idée oubliée en Europe  : les frontières. Ce que Poutine a sans doute bien compris et mis en valeur en se saisissant de la Crimée, c’est qu’il était désormais possible d’imposer ses intérêts stratégiques en faisant fi des Etats-Unis tandis que l’Europe pouvait être tenue pour ce qu’elle était : une vaste guilde de marchands sans pouvoir autre que celui de l’argent, qui est à la fois immense et réduit à rien dès qu’on le méprise. Et c’est bien ce que Vladimir Poutine a fait, au grand dam d’Angela Merkel qui pensait pouvoir s’appuyer sur le projet de gazoduc germano-russe et les intérêts économiques pour ramener à la raison le puissant voisin russe. Or, Poutine a méprisé l’Europe en considérant ses offres, au même titre que ses menaces, comme de la monnaie de singe. Il a délibérément choisi de ne pas accorder le moindre crédit à des nations dont les dirigeants défendent les droits de l’homme la main sur le cœur, annulent quelques visas de diplomates mais ne peuvent se passer de l’argent de ses oligarques. Il a ignoré avec ostentation une eurocratie dont la bêtise et l’avidité donne presque le beau rôle à la bureaucratie moscovite.

Il est difficile de savoir jusqu’où iront les ambitions de Vladimir Poutine. Il est peu probable qu’elles aillent beaucoup plus loin pour le moment. Une Ukraine plongée dans la guerre civile serait une catastrophe pour la Russie également et, à tous ceux qui ont osé une comparaison assez osée avec l’Anschluss, on rappellera que nous nous trouvons à l’ère atomique et que la Russie représente aujourd’hui à peine 5% des dépenses militaires mondiales, ce qui laisse assez peu de marges pour jouer les conquérants très au-delà de ses frontières. La crise de Crimée et son règlement révèlent surtout la déliquescence consentie de l’Europe plutôt que les ambitions démesurées de la Russie. Depuis l’an dernier, et pour la première fois de son histoire, l’Europe se trouve au troisième rang mondial en termes de dépenses militaires, derrière les Etats-Unis… et l’Asie. Plus que jamais, l’UE est un empire sans puissance qui ne sait pas où sont ses frontières, une supernation qui ignore ce qu’est son histoire et n’a pas plus d’indices sur celle-ci que sur son avenir, un géant muet ou, pire, seulement une dérisoire cacophonie. La récente crise de Crimée donnera-t-elle conscience à l’Europe que sa propre histoire, ses frontières et son identité ne se définissent pas seulement par les règles du marché unique ? Ou faudra-t-il se résigner à écrire à nouveau un jour, comme le faisait Georges Bernanos : « Nous retournons dans la guerre ainsi que dans la maison de notre jeunesse. Mais il n’y a plus de place pour nous » ?

 *Photo : Vadim Ghirda/AP/SIPA. AP21540919_000145.

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