Cosmopolites de tous pays, unissez-vous
Le sens des mots, ça ne vous rappelle rien ? Moi si
Publié le 14 février 2009 à 13:44 dans Médias
Mots-clés : Bernard Kouchner
Bonne nouvelle, les prix baissent. Quand il fallait encore deux phrases au cardinal de Richelieu pour pendre un homme, il ne faut plus aujourd’hui qu’un seul mot pour faire chauffer le gibet. Il aura suffi à Pierre Péan d’écrire que l’actuel ministre français des Affaires étrangères honnit l’indépendance nationale au nom du “cosmopolitisme” pour se tailler illico une réputation d’antisémite notoire.
Sur le livre de Péan, il y aurait beaucoup de choses à redire : il n’est pas assuré que le mélange des genres serve l’argument principal de l’ouvrage ni le but poursuivi par son auteur. L’insignifiante affaire de facturation gabonaise1 a oblitéré les critiques politiques que formulait Péan à l’encontre du locataire du Quai d’Orsay et avorté le débat légitime qu’il se faisait fort d’ouvrir sur les options internationales du docteur K. Comme Elisabeth Lévy le souligne, dans le dernier édito du mensuel Causeur, on ne peut que le regretter.
Reste qu’en cinq sec, Pierre Péan est devenu antisémite. Enfin, l’affaire n’a pas été aussi vite pliée que ça. Il a fallu, dans un premier temps, que Bernard Kouchner déclare devant l’Assemblée nationale : “L’accusation de cosmopolitisme, en ces temps difficiles, ça ne vous rappelle rien ? Moi si.” Puis, pour être bien sûr que tout le monde était raccord avec ses sous-entendus, il s’est livré à une explication de texte dans les colonnes du Nouvel Observateur : “Certains réseaux me détestent. Lesquels ? Certainement les nostalgiques des années 1930 et 1940 et tous les révisionnistes…” Et la presse française de s’engouffrer comme un seul homme dans l’équation kouchnérienne : “cosmopolitisme = antisémitisme”.
Seulement, manque de bol : dans les années 1930 et 1940, ce n’est pas vers les juifs que porte en premier l’accusation de cosmopolitisme, mais indistinctement vers les jacobins, les communistes et les francs-maçons, quand ce n’est pas vers l’Eglise, les élites et l’aristocratie européennes. Tout le monde il est beau, tout le monde il est cosmopolite. Et encore ce n’est pas si simple, puisqu’on voit une partie de la gauche française condamner dans ces années 1930 le “cosmopolitisme” des Brigadistes internationaux, ces hurluberlus qui vont combattre en Espagne et critiquent la non-ingérence de Blum, président du Conseil, juif et pas cosmopolite pour deux sous. Chez Maurras, Drieu la Rochelle, Céline aussi bien que chez Barrès, le cosmopolitisme désigne surtout la philosophie des Lumières, à laquelle ils opposent le nationalisme. Passé le Rhin, chez Carl Schmitt, le cosmopolitisme n’est pas non plus associé prioritairement aux juifs, mais à la mollesse toute kantienne que la république de Weimar met à défendre les intérêts allemands contre le reste du monde… Quant à Hitler, il confesse, au début de Mein Kampf, qu’influencé par les idées de son père il a été lui-même cosmopolite, avant de se reprendre. Pour le malheur du monde.
Il faudra, en réalité, attendre l’après-guerre pour que le terme cosmopolitisme ait réellement des relents antisémites. Cela se passe en Union soviétique. Accusé de poursuivre sur la même voie que le Bund, le Comité juif antifasciste est dans la ligne de mire de Staline. Le Kremlin reproche à cette organisation d’entretenir des connections avec Washington. Son président est assassiné en 1948 et la purge culmine en 1952 avec le “complot des blouses blanches”. L’affaire ne trouvera réellement son terme qu’avec la mort de Staline. Si Moscou choisit d’employer le terme “cosmopolite sans racine”, c’est justement qu’il n’est pas connoté de cet antisémitisme qui, depuis la deuxième guerre mondiale, est honni en Union soviétique. Staline n’est pas antisémite, juste anticosmopolite et antisioniste à l’occasion. Ça ne vous rappelle rien ? Moi si.
Mais, que je sache, ce n’est pas la politique antisémite de Staline que le bon docteur Kouchner avait en tête lorsqu’il marquait Péan du sceau de l’infamie. Mais le nazisme. Le problème est que ça ne marche pas : dans les années 1930, le mot cosmopolitisme n’avait pas plus de connotations antisémites qu’aujourd’hui. Il désignait alors l’idée de Kant suivant laquelle la théorie politique ne se limite plus à une théorie de l’Etat ou du peuple, mais se prend à embrasser l’humanité tout entière. Bref, au-delà, des intérêts nationaux existerait une idée de la politique mondiale, qui, favorisant la paix et le libre commerce, annoncerait l’avènement de la démocratie planétaire. Ça ne vous rappelle rien ? Moi si : les convictions qu’ardemment porte le docteur K. depuis quarante ans quand ses épaules ne sont pas occupées à ployer sous un sac de riz. De la médecine humanitaire à ses positions au Kosovo, en passant par la défense du droit d’ingérence, c’est le cosmopolitisme qu’il s’acharne à défendre et à illustrer. Ses positions sur la guerre en Irak ou sur le retour de la France dans l’Otan ont certes atténué les idéaux kantiens de sa jeunesse : l’âge venant, Bernard Kouchner est devenu ce qu’il convient d’appeler un cosmopolite anglo-saxon2. Et alors ? Il y a des gens très bien qui sont affectés par cette pathologie. On en trouve même, paraît-il, à l’Elysée.
Il arrive au fond aujourd’hui à Pierre Péan ce qui est arrivé il y a quelque temps à Eric Zemmour : exécuté pour un mot. Un mot de trop ? Non. Un mot que l’on assigne à résidence dans son sens le plus catastrophique, qu’il l’ait ou pas occupé historiquement3. C’est Nietzsche qui avait systématisé, dans sa démarche généalogique, le recours à l’étymologie. Les mots pourtant échappent au déterminisme de leur naissance, comme ils échappent aussi à celui de leur histoire. Nous avons franchi un cap, nous en sommes arrivés à une génétique du malheur. Il n’est plus un mot que vous puissiez employer qui n’ait révélé un jour ou l’autre sa part maléfique. Aujourd’hui, on vous surdétermine le mot “race” ou le mot “cosmopolite”. Demain, on n’oubliera pas de se souvenir que les nazis appelaient leur mère “maman”. Prononcés dans la bouche de tout petits enfants, ça ne vous rappelle rien ? Moi si. La connotation rend sourd et condamne la langue à ne plus être qu’un catalogue abject de termes effroyables. Hölderlin avait bien raison de nous prévenir : “Le libre usage du propre est la chose la plus difficile.”
- Insignifiante pour qui n’a jamais entendu au cours des décennies passées le docteur K. jouer les pères La Vertu du monde politique. ↩
- Celui qui considère que le nec plus ultra est de lire Cosmopolitan assis dans l’aéroport de New York. ↩
- L’on se moque éperdument qu’Alain Rey note dans Le Dictionnaire historique de la langue française que les connotations péjoratives du terme acquises à la fin du XIXe siècle “tendent à disparaître”. On se moque aussi que le Dictionnaire de l’Académie française (8e édition) ne prête au terme aucun sens négatif : “Celui qui se considère comme s’il était le citoyen du monde et non d’un État particulier. Il se dit aussi de celui qui parcourt tous les pays sans jamais avoir de demeure fixe, ou qui se prête aisément aux usages, aux mœurs des pays où il se trouve. Il est aussi adjectif des deux genres et, dans cet emploi, il s’applique aussi aux choses. Quartier cosmopolite. Mœurs cosmopolites. Esprit cosmopolite.” ↩
-
L'auteur
François Miclo est rédacteur en chef de Causeur magazine.
-
Plus










La rédaction de commentaires est reservée aux abonnés
34Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous :
Pas encore abonné ? Pour commenter cet article :
1 an : 55 €
1 an : 34,90 €
20 articles verrouillés : 9,90 €
Oppossum dit
Bien sûr , bon article .
Sauf que faire la généalogie du sens du terme “cosmopolite” et jouer sur des subtilités que Péan ignorait et dont il ne s’est jamais prévalu, ne dédouane pas ce dernier du flou très précisément artistique où il a manifestement voulu enfermer B.K.
Quand on veut jouer au viligeant intraitable , faut pas laisser des traces de caca à sa culotte.
Même si le caca n’est pas de vous.
gaston dit
Très bon article. Heureusement qu’il y a encore des gens cultivés, rationnels, qui cherchent à s’informer et à nous informer. Merci.
Angel dit
Bonjour a tous,
excellent article de Miclo.
Pean n’est pas anti semite et monsieur kouchner essais de se dedouaner de toutes ses turpitudes par une nouvelle turpitude.
Cela etant l’antisemitisme regagne malheureusement du terrain en France et dans le Monde et Pierre Pean n’y est pour rien.
racaille dit
un capitaliste est toujours un cosmopolite.
Kouchner est capitaliste.
Donc mr K est cosmopolite.
Son interventionnisme humanitaro-militaire n’est qu’une couverture morale.
K est cosmopolite non pas au motif qu’il est juif mais au motif qu’il est capitaliste.
Je suis juif, pas capitaliste, pas moraliste mais internationaliste.
Virgile dit
J’ai lu queque part que si Hitler avait aimé les escalopes milanaises, on n’aurait plus le droit de les manger .Oui, vous avez raison de réagir .Cosmopolite n’est pas un mot que j’utilise mais il me plaît .J’ai le souvenir, ou tout jeune enfant , mon père m’a emmené voir un citoyen du monde au pontde Kehl à Strasbourg .Il s’agissait de Garry DAVIS, qui se disait premier citoyen du monde.J’ai adoré la démarche de cet homme et je me rappelle, mon père, communiste , me faire partager une incroyable émotion .Depuis,tout ce qui est cosmopolite, j’adore.
C LA ROSE dit
Bonjour,
Un autre article salutaire qui permet de remettre le point sur le “i” de république.
Les mots sont un “bien public” comme ces jardins que le Candide de Voltaire nous demandait de cultiver. A perdre le sens des mots et à les laisser tordre par les propagandistes de tout poil il faudrait ne les réduire qu’à une seule acception, et en gommer toutes les polysémies.
Merci d’avoir levé quelques épaisseurs de poussière sur ce mot et de contribuer ainsi à nous libérer de la censure de la bien-pensance bobo au nom de laquelle tout doit être peigné et repeigné.
Quant à Kouchner, il a de toute manière obtenu ce qu’il voulait : jeter le discrédit non sur le livre de Péan mais sur sa personne avec ce terrorisme intellectuel qui fait florès depuis un moment : le procès en antisémitisme ou en racisme (Siné, Edgar Morin, et tant d’autres).
Et maintenant on ne pourrait même plus critiquer l’atlantisme parce que les Etats-unis étant l’ami de l’Etat d’Israël, ce serait antisémite par richochet. Stop.
Bientôt on ne pourra plus demander un pull “noir” dans une boutique ou un tapis arabe, au risque de paraître raciste.
Très heureuse d’avoir lu ce texte qui recadre le débat de manière un peu rationnelle.
Au revoir,
C LA ROSE
Spinoziste naïf dit
Votre article est vraiment très intelligent.
A mon sens l’emploi du terme cosmopolite dans un sens “négatif” est litigieux …
D’une par il s’agit d’une qualité, un concept progressiste de l’humanité offert effectivement par le judaïsme, et d’autre part il était employé avant tout contre les juifs que les circonstances ont rendu cosmopolite autrement-dit universalistes dans un temps ou le nationalisme était sur exhalté …
Aujourd’hui le nationalisme laisse la place à l’universalisme et c’est justement le cosmopolitisme qui est une qualité, autrement dit la seule façon de l’utiliser serait dans un sens positif de restauration …
Reste a savoir d’où émerge ce terme dans l’esprit de Mr Péan … d’un désir de provocation, ou d’un fond inconscient antisémite …
mais cette questio “Péan” ne doit pas masquer la questio “Kouchner” qui, au delà de la personne soulève la question de la relation de l’occident envers la naïveté des pays pauvres ..
Czar dit
“la pédagogie de la IIIe République, qui enseignait cette dialectique cosmopolitique : “L’amour du petit pays amène à l’amour de la patrie, qui conduit lui-même à l’amour du genre humain…””
Sur ce coup-là, je ne vous suis plus. La IIIème république, cultivant l’amour du pays avait plus à voir avec le nationalisme que le cosmopolitisme sous lequel affleure toujours assez facilement une haine à peine masquée d’élites (ou de ce qui considère comme telles) contre le “pays réel”.
Czar dit
“Mais, que je sache, ce n’est pas la politique antisémite de Staline que le bon docteur Kouchner avait en tête lorsqu’il marquait Péan du sceau de l’infamie”
Ca serait difficile pour l’ancien des Jeunesses communistes.
Je me souviens de camarades militaires de la KFOR racontant avec dégoût comment le gauleiter du Kosovo leur imposait de parler anglais avec lui.
XP dit
C’est vrai qu’il y a un amalgame volontaire fait entre “les affaires” concernant Kouchner et ses prises de positions politiques, visant à faire croire que ses opinions atlantistes sont objectivement condamnables.
Comme si on faisait un livre sur Pasqua en évoquant pêle-mêle ses engagements souverainiste et l’angola gate;
Et puis Péan, il ferait mieux de changer de Moumoute. Ils font des trucs plus discrets, maintenant.
R2 dit
@ l’auteur :
Je crains que vous ne fassiez fausse route. On peut reprocher tout ce qu’on veut à Kouchner, d’avoir critiqué la position villepino-chiraquienne sur l’Irak ou d’allier, au Gabon et ailleurs, le caritatif au consulting. Reste que, si on ne l’aime pas, il faut l’attaquer sur ses idées. Et pas en insinuant des choses nauséabondes (oui, “nauséabondes”, j’espère qu’on a encore le droit d’écrire ce mot dans ce pays sans se faire accuser d’instrumentaliser la lutte contre l’antisémitisme) sur la double judéité de Monsieur K (tiens, apparemment, ça vous a échappé ce passage ; c’est à la page 29).
Et s’il n’y avait que cela… Péan a apparemment une obsession anti-israélienne qui le conduit à interpréter le génocide des tutsis en y plaquant la grille de lecture du conflit israélo-palestinien. Péan est l’auteur d’un article de basse propagande publié en 2002 dans le Monde diplo sur les massacres de Sabra et Chatila qui, selon lui (et à partir de citations éhontément détournées), auraient été planifiés par Israël. Selon lui, aussi, des soldats israéliens auraient participé aux massacres… (sic !). Ca ne vous rappelle rien ? Moi si.
Kim dit
@ Gwendan
“Ce qui est dommage dans tout ça, c’est que l’aspect le plus intéréssant du livre de Péan ,et c’est même le point central de cet ouvrage, est en train de passer à la trappe”
Kouchner n’en sort pas grandit. Il savait pertinament que les médias en feraient leur choux gras et que ça lui donnerait un peu de répit. Cela a effectivement amusé la galerie pendant un certain temps mais le pétard était quelque peu mouillé. Cependant il est probable que Kouchner reste en fonction puisque apparemment rien d’illégal ne lui est reproché.
“antisémite !” (interjection) : arme de destruction singulière à fragmentation (CRIF, SOS, MRAP, LICRA, etc…), juridiquement enrichie (Gayssot), détruisant instantanément l’adversaire médiatiquement et professionnellement.
Kim dit
“Et alors ? Il y a des gens très bien qui sont affectés par cette pathologie. On en trouve même, paraît-il, à l’Elysée.”
N’oublions pas qu’il y eu un temps ou les attaques contre Sarkozy étaient qualifiées d’antisémites. Moins maintenant.
XP dit
@François Miclo
“Chez Maurras, Drieu la Rochelle, Céline aussi bien que chez Barrès, le cosmopolitisme désigne surtout la philosophie des Lumières, à laquelle ils opposent le nationalisme. ”
Céline n’est absolument pas nationaliste, et ses idées n’ont pas grand chose à voir avec celles de Maurras ett Barrès (comme celles de Drieu, d’ailleurs).