Corniche Kennedy: “Avoir 20 ans et sauter dans la vie” | Causeur

Corniche Kennedy: “Avoir 20 ans et sauter dans la vie”

Entretien avec Dominique Cabrera, la réalisatrice du film

Auteur

Olivier Prévôt
anime le site et la revue L'Esprit de Narvik

Publié le 18 janvier 2017 / Culture

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Kamel Kadri, Lola Creton et Alain Demaria dans "Corniche Kennedy"

C’était le 22 décembre, soir de bouclage à Causeur. Alors que nous dégustions un des alcools bizarres qu’Olivier Prévôt avait pris l’habitude d’apporter pour l’occasion, je l’ai informé que son entretien avec Dominique Cabrera ne pourrait pas passer dans le numéro, faute de place, et qu’il serait publié sur le site. « Et puis, tu ne peux pas remplir tout le numéro, il y a déjà ta rubrique cinéma et ton enquête sur la RATP, laisse-nous un peu de place !». Lui qui était l’aménité même a un peu ronchonné, pas par narcissisme mais parce qu’il n’aurait voulu pour rien au monde froisser la cinéaste – et j’espère que ce n’est pas le cas… – , et puis nous avons plaisanté sur le fait qu’en peu de temps, il avait su se rendre indispensable. Comme auteur, comme compagnon de discussion. Comme ami.

Nous n’avons pas revu Olivier. Il est mort d’un AVC, le 25 décembre, à 50 ans. Il manquera, j’en suis sûre, à de nombreux lecteurs. Mais aujourd’hui, réjouissons-nous qu’il soit encore là. Et avant de l’évoquer plus longuement dans le journal, nous adressons à Denis Prévôt, son mari, nos plus affectueuses pensées.

Elisabeth Lévy

Propos recueillis par Olivier Prévôt

Causeur. Votre film est aérien. Je ne dis pas « léger » car, au contraire, il est grave. Mais il est fluide, souple comme le corps de ces garçons et filles qui plongent depuis les rochers de Marseille.

Dominique Cabrera. Ce film est le produit d’une rencontre. De ma rencontre avec ces jeunes plongeurs, du plaisir qui fut le mien à les filmer. C’est cela : je me suis dédiée à les filmer. De leur côté, ils ont fait quelque chose « pour de vrai ». J’entends par là que je leur ai proposé une expérience où, paradoxalement, ils ne se mettaient pas en scène, comme on peut le faire aujourd’hui, avec les photos, les réseaux sociaux, où rien n’existe vraiment sinon dans l’image que l’on en donne. Ensemble, nous avons hybridé fiction et documentaire. La grâce, si grâce il y a, elle vient de là. De cette vérité.

Vous dites « ensemble, nous avons… »

Oui. Bien sûr, le roman de Maylis de Kerangal préexistait. Mais j’ai adapté les personnages de Marco et Mehdi à ce que je savais de Kamel Kadri et d’Alain Demaria. À ce que j’ai appris d’eux, dans une rencontre qui d’ailleurs n’allait pas de soi. Je vous laisse imaginer : j’avais ce projet d’adapter Corniche Kennedy mais, à ce moment-là, j’étais encore dans une certaine difficulté… Je ne suis pas une cinéaste nantie, j’ai aussi l’âge d’être leur mère. C’était sans doute un peu curieux, insolite, une dame comme ça qui marche dans la ville et cherche quelque chose. Je leur ai expliqué, et ils ont décidé de m’aider. À tel point qu’ils sont aujourd’hui véritablement, officiellement, coauteurs des dialogues du film.

Du marseillais en version originale.

Oui, car il ne fallait pas imiter. Quand on imite, on est fatalement du côté du folklore et d’une certaine outrance. Et je voulais trouver, restituer la poésie, l’invention langagière qu’a la jeunesse de la ville. Par exemple, cette réplique dans le film « Elle te regarde, on dirait qu’elle veut te manger », c’est Franck, l’un des plongeurs, qui l’a trouvée. Elle a surgi, comme ça, au cours d’un atelier d’improvisation. Alain et Kamel disent parfois « Dominique a écrit le scénario en parisien, nous l’avons traduit en marseillais. »

Marseille fascine.

Malgré tous ses défauts – que les Marseillais ne se privent pas d’épingler –, l’espace public maltraité, le crime organisé, des différences sociales exacerbées, on ne peut être qu’impressionné par la beauté de la ville. L’omniprésence de la mer. Ce bleu… Même quand on n’a rien, on peut être au milieu de cette beauté. Quand ils vont plonger, ces garçons de la corniche n’ont souvent que deux euros en poche, peut-être une bouteille de limonade, mais ils sont dans cet endroit merveilleux, magique, dans ce « luxe » naturel, offert, que les habitants ont en partage.

Et que diriez-vous des Marseillais ?

Ils ont une liberté que je ne trouve pas forcément ailleurs. Cette liberté dans l’expression, l’allure, une certaine érotique des corps. Une sorte d’aplomb, égalitaire, avec lequel je me sens bien.

En même temps, vous ne vous appesantissez jamais sur la dimension hédoniste de la ville, l’été. Il y a une intrigue, un suspense, quelque chose d’haletant.

Je voulais qu’on ait peur pour ces jeunes. Qu’on coure avec eux, dans ce mouvement qui est le leur. Bien sûr, il y a l’angoisse de ces sauts depuis les rochers des calanques, vertigineux. Mais il y a aussi – et surtout – cette angoisse d’être rattrapés par le monde adulte. Par l’ombre. Ils sont en pleine lumière et menacés par l’ombre de la ville. Le crime organisé bien sûr. La police aussi. Il y a un vrai danger à sauter du haut des calanques, mais le vrai péril, c’est le danger social.

Je suis toujours très gêné par ce discours, latent un peu partout. Celui d’une innocence de la jeunesse, d’une jeunesse victime de la société. J’ai le sentiment, au contraire, que la jeunesse est le temps de la complicité.

Mais je n’ai pas voulu une seconde qu’ils soient innocents ! J’ai juste voulu qu’ils ne soient pas assignés d’emblée à un statut de jeunes hors-la-loi. Oui, ils viennent des quartiers populaires. Oui, leur situation sociale est difficile. Mais ils ne sont pas délinquants. Ils pourraient le devenir, bien sûr. L’un d’eux est même au bord de ça. Mais de façon très sartrienne, le film montre que ce sont leurs actes, leurs choix qui vont les définir. Au départ, ils sont comme dans une bulle où rien ne porte vraiment à conséquence. Même sur le plan amoureux. On ne sait pas vraiment qui aime qui. Ils sont, dans tous les sens du terme, « sur un littoral ». En bordure, dans une zone frontière, entre enfance et âge adulte, entre ville et mer. Entre la loi et la pulsion. Ils sont dans un moment de passage. Ils peuvent encore décider d’aller là, ou d’aller ailleurs. Dans mon film, et dans la vie, les actes portent à conséquence.

En disant cela, vous me faites penser à Moussa Maaskri, l’un des policiers, dont le visage porte en permanence une douleur qui apparaîtra aussi, mais un bref instant, sur celui de Kamel Kadri (Marco). Comme un signe.

Oui, c’est juste. Il y a un jeu de miroir qui apparaît ici. Ça n’est pas rien. On paye. C’est cela : on paye chacun de ses actes.

Corniche Kennedy est-il un film moral ?

Il y a en tout cas chez ces jeunes gens un sacré sens moral. L’amitié, la parole donnée, la trahison, tout cela a un sens chez eux. Si vous faites quelque chose de mal, les autres vous le disent. La noblesse des sentiments que je montre dans le film, je ne l’ai pas inventée. Ce n’est pas un costume dont je les aurais affublés. C’est au contraire quelque chose que j’ai éprouvé tout le long de ce que nous avons partagé.

Votre film, au-delà de l’histoire d’amour et du suspense policier, me semble aussi très politique. Suzanne, cette jeune bourgeoise que Lola Créton interprète avec beaucoup de finesse et qui choisit d’aimer ces deux garçons venus, eux, des quartiers populaires. La policière, Aïssa Maïga, qui dit « je suis pas black, je suis flic ». Le casting qui donne à Kamel Kadri le rôle de Marco, et à Alain Demaria celui de Mehdi. Ce sont aussi des actes de votre part. Des actes politiques.

Le film est politique dans son essence, oui. Mais ce n’est pas un film introduisant ou suscitant un débat politique. Filmer des jeunes des quartiers populaires, ne pas en faire d’emblée des délinquants, oui, cela fait sens. De plus, ce qui m’importe dans la devise de la République, c’est le mot « égalité ». Aussi, quand je réalise ce film, ce qui m’inspire, c’est de me sentir à égalité avec ces jeunes, que la réciproque soit vraie, et qu’on construise le film ensemble. Tout cela est politique – et le sens de l’égalité est sans doute ce qui manque à l’action politique aujourd’hui. La situation sociale à Marseille, notamment dans les quartiers populaires, est terrible. Mais c’est le contexte, l’arrière-plan tacite du film, et en aucun cas son sujet. Le sujet, c’est la vitalité, c’est avoir 20 ans et sauter dans la vie.

 

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 21 Janvier 2017 à 13h48

      agatha dit

      Je n’avais pas encore lu, c’est une triste nouvelle. Bien qu’ apparu récemment dans l’histoire de Causeur ( que je suis depuis le début), Olivier Prévôt me laisse une image précise de sa personnalité sensible et bienveillante.

    • 19 Janvier 2017 à 23h45

      Elisabeth Levy dit

      Je réponds rarement, voire jamais, faute de temps. Mais là ces ricanements sur “Denis, le mari d’Olivier”, me font sortir de mes gonds. Bizarre, j’ai en effet respecté la volonté d’un ami mort. Bizarre, je peux avoir une opinion sans mépriser ceux qui n’ont pas la même. Auriez-vous trouvé plus respectable que je passe sous silence le fait qu ces deux forbans s’étaient mariés, parce que je suis contre le mariage gay ? Grande classe.
      Merci aux gentils messages y compris les blagues pourries. C’est pour lire ça que j’éyais passée. Bonsoir à tous, Elisabeth

      • 20 Janvier 2017 à 8h33

        steed59 dit

        Bonjour Mme Lévy, si vous visez mon 20h17 d’avant-hier je vous prie de m’excuser, même s’il n’y avait aucun “ricanement” dans mon propos. J’ai dit “étrange” car je me suis rappelé des “débats” hystériques qui ont accompagné la mise en place de la loi Taubira, pas seulement à Causeur mais à l’échelle du pays entier, pour lesquels, pour ma part j’avais refusé d’y prendre part (ceux qui me connaissent savent que j’avais d’autres chats à fouetter). Je connais encore aujourd’hui des homos qui ne peuvent souffrir de se retrouver dans la même pièce que des supporter de la MPT, et vice-versa. J’ai connu des familles se déchirer, des frères et sœurs jurer de ne plus se parler parce que l’un d’entre eux a défilé derrière Frigide Barjot.
        Vous dites “Bizarre, je peux avoir une opinion sans mépriser ceux qui n’ont pas la même”. En gros, vous vous auto-félicitez de votre tolérance, alors qu’en l’occurrence c’est plutôt la tolérance de votre ancien ami qu’il faut féliciter, celle d’avoir pu supporter la présence de tant d’homophobes au sein de cette rédaction. Et rien que pour cela, je le félicite à titre posthume. Sinon j’en profite également pour passer toutes mes amitiés au veuf (auparavant on disait “à la veuve” …), non seulement parce qu’il porte un prénom que j’aime bien, mais aussi parce qu’on ignore s’il était de sa volonté de voir son état marital étalé ici.

      • 20 Janvier 2017 à 17h52

        dacey dit

        Il n’y a rien de “méprisable” à trouver grotesque qu’on parle du “mari” d’un homme. On dit tout simplement “son compagnon”.

      • 20 Janvier 2017 à 22h13

        Wil dit

        Elisabeth Levy dit
        “Merci aux gentils messages y compris les blagues pourries.”
        Quoi?!Comment ça,blagues pourries?!Mais dites donc,je ne vous permets pas de de dire que mes blagues sont pourries,toute Elisabeth Levy que vous êtes!
        Montrez moi que vous pouvez faire mieux,d’abord!;-)

    • 19 Janvier 2017 à 20h36

      Terminator dit

      De la merde pour bobos en manque de multi-culti, l’accent marseillais en plus ?

    • 19 Janvier 2017 à 3h25

      rvbubu dit

      Olivier blabla… et son mari Denis blabla….
      La vache, l’avancée sociétale, mon n’veu, que ce mariage pour tous! On vit une époque formidable, vraiment.
      Késsa donne en old style : Olivier blabla.. et son compagnon Denis blabla…
      Mmouais. Y’a pas photo. Que je sois le dernier en France – ou dans le Monde – à préférer la deuxième formule à la première, hé bien soit! Je serai le dernier.

    • 18 Janvier 2017 à 20h17

      steed59 dit

      “nous adressons à Denis Prévôt, son mari, nos plus affectueuses pensées.”

      étrange de lire ça dans un canard qui a tant milité contre le mariage gay 

      • 18 Janvier 2017 à 20h39

        Wil dit

        J’avais des choses à dire sur ce sujet aussi.Je les avais écrites et au dernier moment,je me suis dit que ce n’était pas forcément le moment de parler de ça.
        Par contre,si j’étais le réal. et l’équipe du film,je serais TOTALEMENT furax qu’on vienne “polluer” la promo de mon film avec le décès tout aussi triste qu’il soit,de celui qui m’a interviewé.
        Ce sont deux choses totalement différentes et sans rapports qui ne devraient pas être placées dans le même article,selon moi.
        Rien n’empêche Causeur de faire un sujet sur Olivier Prévot avec des liens de certains de ses articles ou interviews pour lui rendre hommage.
        Je trouve cette façon de placer avant (EN PLUS!Après,ça passait mieux selon moi) son interview,terrible.

        • 18 Janvier 2017 à 20h41

          steed59 dit

          c’est sûr une interview dans causeur, ça va lui faire un d’entrée

        • 18 Janvier 2017 à 21h21

          Wil dit

          Rhooo steed,c’est clair on ira pas parce que son film est nul mais c’est pas une raison.
          Pourquoi pas des petites annonces aussi?
          T’as un truc à vendre?
          Un 103 SP,un Solex?…
          Allons,un peu de respect que diable!

        • 18 Janvier 2017 à 21h29

          steed59 dit

          Pourquoi aller au cinéma et payer pour voir ce film, alors que l’on pourra avoir exactement la même chose gratuitement sur F3 entre 20h25 et 21h ? Un marseille de pacotille complètement fantasmé

        • 18 Janvier 2017 à 21h54

          Wil dit

          Ah j’en sais rien steed,ça fait 15 ans que je vais plus au cinéma.

        • 18 Janvier 2017 à 22h09

          Wil dit

          Et de toutes façons,ce genre de films soi disant réalistes “à la française”,en fait un héritage de la pauvreté de la nouvelle vague qui n’avait qu’une grande gueule et rien à dire,une starlette mignonne mais pas canon pour faire réaliste que probablement le réal se tape,c’est à dire tu te fais chier pendant 1hr30(si t’as de la chance,sinon c’est 3 plombes pour le cas ou tu tombes sur un tchécoslovaque en noir et blanc et en VO sans sous titres à la cinémathèque forcément communiste du coin…Euh,je m’égare là…des restes de Trappes de mon enfance qui resurgissent de façon impromptue,désolé)à regarder la fausse vie de français qui n’existent pas,dans un environnement fantasmé et filmé avec des effets visuels et musicaux pour donner une fausse émotion au spectateur,je connais par coeur et j’ai pas besoin.
          Réaliste,mon cul!
          Been there,done that comme on dit chez les ricains.
          Rideau et au suivant.

        • 18 Janvier 2017 à 22h12

          mogul dit

          Vous savez que quand on va au cinéma, on peut aussi avoir de bonnes surprises  ?

        • 18 Janvier 2017 à 22h26

          Wil dit

          Wil tend un piège en disant qu’il ne va pas au cinéma depuis 15 ans…Boum!mogul tombe dedans.
          Home cinéma on dit en français et Home theater en anglais.Et oui!Désormais,on est capable de voir des films chez soit dans de très bonnes conditions.SURPRISE!
          Hihihi,kilékon.
          Désolé,c’était trop facile.

        • 18 Janvier 2017 à 23h19

          Wil dit

          Désolé mogul.c’était pas contre toi.
          Je visais d’autres que toi.

      • 18 Janvier 2017 à 22h26

        Flo dit

        On peut être contre le mariage gay dans son principe sans pour autant s’attaquer aux personnes.

    • 18 Janvier 2017 à 19h52

      Sadim dit

      Triste nouvelle d’apprendre le deces d’un homme de 50 ans.

      Petit a petit, il avait su amadouer le lecteur hirsute que je suis, par la douce musique de sa sensibilite.

      Condoleances d’un lecteur anonyme…

    • 18 Janvier 2017 à 19h51

      steed59 dit

      R.I.P.

    • 18 Janvier 2017 à 19h47

      Wil dit

      “C’était le 22 décembre, soir de bouclage à Causeur. Alors que nous dégustions un des alcools bizarres qu’Olivier Prévôt avait pris l’habitude d’apporter pour l’occasion…”
      Aaaah,je comprends maintenant pourquoi mes conneries ne sont pas censurées.
      quoi?!mais non,c’est pas irrespectueux,au contraire.
      Condoléances à ses proches.
      Le film?Rien que de voir la bande annonce et certaines réponses du réal. totalement stupides,je m’en fous.Tant pis,je survivrai.

    • 18 Janvier 2017 à 19h44

      mogul dit

      Triste nouvelle. Moi aussi j’avais pris goût à ses chroniques ciné, et apprécié ses pertinents articles sociétaux. Mes condoléances à ses proches et à l’équipe de Causeur.

    • 18 Janvier 2017 à 19h27

      Pierre Jolibert dit

      Hé bien… alors en effet, quelle triste nouvelle, je lis à l’instant très peiné.