Contes de faits

“Storytelling” : quand le virtuel crée le réel…

Publié le 31 mars 2009 à 16:30 dans Médias

A l’origine, le “storystelling” est un art vieux comme le monde, ou presque. L’art d’être grand-mère et de raconter à ses petits-enfants, pour les enchanter ou les endormir, de bonnes vieilles histoires qui commencent toujours par “Il était une fois…” – et finissent bien, en général.

Au XIXe siècle, on retrouve ce “Il était une fois” dans l’Ouest : nos amis les cowboys, assis en cercle autour du feu de camp, occupent leurs soirées à se raconter de bonnes vieilles histoires du Nouveau Monde. Exactement comme dans la pire chanson d’Yves Montand : “Dans les plaines du Far West quand vient la nuit / Les cowboys près du bivouac sont réunis…”, coin-coin.

Une distraction conviviale qui, paraît-il, revient très fort de l’autre côté de l’Atlantique ces trente dernières années. Chaque automne à Jonesborough (Tennessee), le plus grand festival de “storytelling” réunit quelque dix mille inconditionnels du genre. Un week-end durant, ces braves gens viennent retrouver l’esprit de la Frontière en écoutant les exploits d’anciens cowboys réels ou supposés et les “souvenirs” dûment romancés d’alertes arrière-grand-mères.

Mais ce n’est pas exactement de ça que nous parle “Storytelling, la machine à raconter des histoires”. Ce documentaire, multidiffusé sur Canal Plus, recense de façon rigoureuse et plutôt percutante les usages modernes du “storytelling” dont nous sommes aujourd’hui, bon gré mal gré, le public.

Ces histoires-là sont parfois enjolivées, voire totalement inventées, mais jamais gratuites : elles servent à influencer l’opinion au service de tel intérêt politique, économique ou militaire…

De manière un tantinet pédantesque, Christian Salmon, sociologue, co-auteur du documentaire et “inventeur” du néo-storytelling, appelle ça le “Nouvel ordre narratif”. Désormais un peu partout le pouvoir se prend, se garde et se renforce principalement grâce à la diffusion massive de “récits” soigneusement calibrés pour nous convaincre, nous motiver, voire nous mobiliser.

Déjà, aux Etats-Unis, le “storytelling” salmonien est devenu un outil indispensable pour gagner une élection. Il faut revoir, à cet égard, les images ébouriffantes de George W. Bush en pleine campagne pour sa réelection. La scène se passe le 1er mai 2003 : un mois et demi après la chute de Bagdad, le Président atterrit à bord d’un avion de chasse sur le porte-avions USS Abraham-Lincoln, de retour d’Irak.

Déguisé en pilote de guerre, W. semble lui-même rentrer tout droit du front… En fait, plus prosaïquement, il débarque de la base de San Diego – située à quelques miles de là. Qu’à cela ne tienne ! Victorieux, rassurant, courageux, Bush Jr se fait ovationner par les bidasses massés sur le pont, sous une gigantesque banderole proclamant “Mission accomplished !” Par chance, les caméras des principaux “networks” sont aussi présents, et à travers eux toute l’Amérique – qui, quelques mois plus tard, réélira le Président haut la main !

Mais Barack Obama n’est pas en reste. Cinq jours avant le scrutin de novembre dernier, le candidat démocrate se paye un publi-reportage d’une demi-heure, diffusé en simultané sur six grandes chaînes à l’heure de la plus grande écoute. Le message de cette autobiographie largement photoshoppée est simple : mon histoire, c’est celle de l’Amérique ; donc l’avenir de l’Amérique, c’est moi !

Cela dit, un bon “storytelling”, ça ne s’improvise pas ! McCain en fera l’amère expérience en sortant imprudemment de sa manche, lors du dernier débat télévisé de la campagne, la trop belle histoire de “Joe le Plombier”. Ce brave homme n’a-t-il pas apostrophé, quelques jours auparavant, le candidat noir en col blanc, sur un thème toujours porteur : “Et nos impôts ?” C’est bon ça, coco ! En une heure de parole, Mc Cain va donc citer 26 fois “Joe le plombier”, incarnation de l’Américain moyen écrasé par les taxes…

Problème : cette “story”-là est plutôt mal ficelée ! Il ne faudra que quelques heures aux médias, et surtout à Internet, pour la démonter. Non seulement Joe le Plombier s’appelle Sam, mais il n’est pas plombier et ne paie pas ses impôts… Du coup l’or se change en plomb, et Mc Cain a l’air d’un con. Dommage ! Avec un peu plus de rigueur, personne n’y aurait vu que du bleu…

Mais l’Amérique n’a pas l’exclusivité du “racontage d’histoires”, vient nous rappeler l’incontournable Salmon. Chez nous aussi, Nicolas Sarkozy y a recouru, entre autres pour habiller son retournement de veste (!) sur l’Afghanistan. En 2006, le candidat Sarko confie à Arlette Chabot son hostilité au maintien des troupes françaises “dans cette partie du monde” (sic). L’année suivante, changement de ton : Sarkozy, désormais président, a décidé de renforcer le contingent français en Afghanistan. Et pour expliquer aux larges masses un tel revirement, quoi de mieux qu’un bon “storytelling”, je vous le demande ?

En l’espace d’un an, le chef de l’Etat va donc raconter à trois reprises – avec des variantes – la même histoire : les talibans, ils amputent d’une main les femmes qui osent porter du vernis à ongles. Avant d’enchaîner, dans son inimitable syle d’auto-interview piqué à Ardisson : “Est-ce qu’on peut discuter avec des gens comme ça ? Honnêtement, je crois pas !”

Hélas, dût notre orgueil national en souffrir, cette belle histoire n’est même pas “made in France”. Dès 2001, Mmes Bush puis Blair l’avaient racontée, pratiquement dans les mêmes termes, pour justifier la politique commune de leurs époux respectifs dans l’affaire afghane.

Pire encore ! La source de cette “story” désormais historique est plutôt fragile : quatre lignes au conditionnel dans un rapport d’Amnesty International. En 1996, “dans le quartier de Khayr Khana à Kaboul, des islamistes auraient sectionné l’extrémité du pouce d’une femme”.

Enfoncée, la dépêche d’Ems ! Désormais, une brève invérifiée d’ONG, convenablement martelée, peut suffire à déclencher une guerre. C’est dire s’il convient d’affûter notre esprit critique – ou notre “vigilance citoyenne”, comme disent mes amis de gauche : de plus en plus, le “storytelling” se substitue à l’analyse des vrais enjeux, le virtuel l’emporte sur le réel et la fiction légitime la politique !

Mais vous n’êtes pas obligés de me croire…

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  • 6 April 2009 à 21h26

    Jean-Marie dit

    Bonjour ami Causeur. J’avais rédigé une réaction à un de ces articles qui pullulent sur les sites de presse, qui surpullulent eux-mêmes de réactions, jusqu’à l’inflation, ce qui finalement me dissuade. Je ne l’enverrai pas (était-ce au Point ou au JDD, je ne sais plus) et je préfère le partager avec vous. Ne sachant pas bien où le “placer”, il m’a semblé que c’est accolé à la pertinente et plaisante contribution de Basile de Koch qu’il déparerait le moins. Démagogie et virtuel me paraissant issus du même dévoiement du sens politique, lui-même coupé de toute transcendance.
    Je le laisse dans son “premier jet”.

    Les politiques sont devenus des concurrents de la star’ac comme les autres. On est dans plus belle la vie, un concentré de politiquement correct pour foules sentimentales et terriblement égoïstes. Ces politiques ressemblent à la France, je veux être aimé, je vais vous sauver, fusionnons d’un seul élan et soyons émus de notre propre émotion. La vie et ses drames, ils s’en servent éhontément dans leur compétition à qui sera le plus grand bienfaiteur de l’humanité, le plus proche du malheur des gens, le plus indigné, le plus compatissant, le plus déterminé à changer la vie. Ce faisant ils maintiennent la France en état pré-adolescent, qui attend toujours qu’un père Noël ou qu’une Fée enchanteresse s’occupent avant tout de mes souliers ou de mon berceau. La conséquence sera insidieuse et dramatique.
    Les inévitables difficultés et inégalités de la condition humaine sont d’ores et déjà vécues comme des injustices sociales inacceptables que les politiques, s’ils veulent notre voix, doivent faire disparaître, ou au-moins nous donner le sentiment qu’ils les trouvent eux-aussi insupportables et que oui ! ces injustices, ils vont s’en charger. Le tout baignant dans une débauche quasi obscène de bons et grands sentiments. Tout n’est plus maintenant qu’une question de promesse messianique, hors de toute référence chrétienne
    surtout, et l’élection de 2012 ne peut qu’être une surenchère de démagogie, souterrainement impitoyable, et qui fait à coup sûr le lit de la barbarie. Car on ne fait pas, sans risque, appel aux seuls sentiments. Qu’ils soient contrariés, et les instincts les plus primaires, qui ne sont jamais loin derrière, se rappellent violemment à l’homme de la modernité imbue d’elle-même. Comprenne qui veut. JM Achéritéguy

  • 3 April 2009 à 11h52

    Claire au nez du haut niais confond dit

    Certes , Sarkozy nous a raconté des histoires sur l’Afghanistan .

    Mais ça valait toujours mieux que promettre d’intervenir et se rétracter une fois élu .

    Cet histoire déboucha en effet sur une action politique concrète .

    Il y a plus énorme que l’histoire de Sarkozy :

    C’est celle qui consiste à faire passer nos soldats pour des martyrs engagés dans une guerre qui ne les
    concerne pas .

    Ou alors cette faculté au nom de l’indépendance de notre politique internationale de toujours choisir le camps des bourreaux .

    Tiens donc ou encore de se croire légitime à mettre notre nez dans les affaires intérieures d’autres pays
    démocratiques.

    Plus près de nous encore :
    feindre d’ignorer la compromission de la classe politique et des médias dans leur majorité avec le
    communautarisme religieux , qui , appuyé par des extrêmes opportunistes et des entrepreneurs de morale félons , se masturbent l’arrière train en oscillant de la mâchoire à la moindre caresse .
    Ils pervertissent une démocratie rendue coupable de tolérance pleutre et défaitiste .

    On ne parle plus de storytelling mais d’aveuglement collectif à l’échelle d’un pays .

    Il faudrait se questionner sur le pourquoi de ce renoncement , la démocratie comme on l’entend actuellement en France infantilise , déresponsabilise et nous désavoue .

    Peut on parler d’un gouvernement du peuple , par le peuple et pour le peuple ?

    Ou nous racontons nous encore une histoire ?

  • 1 April 2009 à 18h47

    Roger H dit

    Entièrement d’accord, Président.
    Et puis les barbus n’ont qu’a aller dans des partis de barbus!

  • 1 April 2009 à 14h15

    jemrappelle dit

    Je me rappelle François Bayrou faisant la promesse d’inscrire dans la constitution l’equilibre du budgetaire

    Faisons de la politique fiction, François Bayrou président de la République avec sa nouvelle consitution aujourd’hui! comment ferait-il une relance? en mangeant son chapeau? et pourtant il continue de parler comme s’il n’avait pas dit une grosse co…rie!

  • 1 April 2009 à 13h10

    Cyrano dit

    Il n’y a pas que Sarkozy qui va puiser chez les talibans les images-repoussoirs dont il a besoin pour illustrer ses propos.

    Ici même, n’est-ce pas Jérôme Leroy dans un récent article, qui avait appelé à la rescousse les jeunes filles Afghanes vitriolées par les talibans, pour nous tirer quelques larmes sur le sort de son ami Julien Coupat ?

  • 1 April 2009 à 12h35

    rocardo dit

    Heu…plutôt qu’une vasouillarde histoire de vernis à ongles,il y avait quand même quelques petits évènements le 11 septembre 2001,non?Avec l’assassinat 2 jours avant de Massoud?Et le QG d’Al-Qaïda se trouvait bien en Afghanistan,protégé par les Talibans,non?Et l’expédition afghane a bien été décidé légalement par l’ONU,non?
    Et puis Christian Salmon,j’ai eu l’occasion de lire ses articles dans le Monde…C’est bien un sociologue…

  • 1 April 2009 à 12h22

    Pirée dit

    Monsieur Serend,
    il y a aussi l’appât des récompenses et la crainte des châtiments. Vieille recette, due à Chang Yang, qui a prouvé son efficacité depuis deux millénaires et demi. La méthode a toujours fait pousser des cris de pucelle effarouchée aux confucéens. Mais à l’époque des Royaumes Combattants, les feudataires acquis au cynisme légiste ont plus d’une fois mis une raratouille à tel ou tel de leurs confrères confit dans le prêchi-prêcha de Mencius.