“La France devrait réhabiliter le conservatisme” | Causeur

“La France devrait réhabiliter le conservatisme”

Entretien avec le journaliste du “Figaro” Guillaume Perrault (1/2)

Auteur

David Desgouilles

David Desgouilles
Blogueur et romancier.

Publié le 18 avril 2017 / Politique

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conservatisme liberalisme guillaume perrault

Guillaume Perrault. Sipa. Numéro de reportage : 00527685_000015.

Dans un pays où la grande majorité des Français se veut progressiste par habitude et conformisme, et une minorité agissante s’assume réac, d’où vous vient le cri du cœur de votre livre Conservateurs, soyez fiers ! (Plon, 2017)?

Je ne supporte plus que ce mot de « conservateur », un des plus beaux de la langue française, soit péjoratif pour la plupart de nos concitoyens. Dans l’imaginaire national, être conservateur paraît une tare, un déshonneur. Aux yeux de beaucoup, conservateur signifie fermé, dur, rigide, frileux et routinier. C’est un reproche et un blâme qu’on lance à la figure pour vous faire douter de vous-même et vous discréditer. Il y a là une exception française très pénible. Dans le monde anglo-saxons, au contraire, les conservateurs portent beau et ont pignon sur rue. En Grande-Bretagne, être conservateur est valorisant. Le Parti conservateur s’appelle ainsi depuis 1834 sans discontinuer. Rien de tel en France. Depuis un siècle, dans notre pays, plus personne ne se revendique comme conservateur. Le phénomène s’est accéléré depuis une quarantaine d’années. L’expression de guerre des Anciens et des Modernes n’est plus pertinente, car elle suppose des belligérants qui s’affrontent. Or, du côté des Anciens, il n’y a plus de belligérants depuis les années 70. La tradition s’est effondrée. Le changement est devenu la passion exclusive qui domine les esprits sans partage. Les conservateurs ont été tournés en ridicule, caricaturés en vieux chnoques et diffamés. Or, l’aversion pour les conservateurs, l’hostilité que ce mot suscite n’ont aucune cause rationnelle, aucun fondement logique. Au sens strict, conserver signifie préserver de la destruction, ne pas laisser un bien précieux se dégrader ou mourir. « Cette mère a été soigneuse, vigilante, conservatrice du bien de ses enfants », indique comme exemple le dictionnaire Littré. N’est-il pas inquiétant qu’un mot si noble soit devenu objet de sarcasmes? Le conservateur veut préserver et transmettre. Être conservateur, c’est considérer avec piété l’héritage qu’on a reçu en dépôt, apprécier sa valeur, lui prodiguer ses soins et vouloir le remettre intact à ses successeurs. Une telle sensibilité représente une boussole pour l’action politique et l’art du gouvernement.

Penchons-nous sur la droite française. Vous regrettez que le mouvement gaulliste change souvent le nom des partis qui la représente, au contraire de ses homologues étrangères, ou même de la gauche française. Cette particularité n’est-elle pas la conséquence de sa volonté de soumettre les partis à l’intérêt général et la nation, attitude paradoxalement plus conservatrice qu’il n’y paraît ?  

Je ne l’interprète pas ainsi. Depuis la Libération, le parti gaulliste a en effet changé sept fois de nom. Sept fois en l’espace d’une seule vie d’homme ! Cette frénésie lexicale n’est pas bon signe. Lorsqu’on se révèle si peu attaché à son nom, on finit par ne plus savoir qui on est. Dans notre pays, à droite, en raison du legs bonapartiste, le parti est perçu comme un instrument au service d’un chef. Lorsqu’un nouveau leader s’affirme, il lui paraît tout naturel de débaptiser son parti pour affirmer son emprise sur l’appareil comme si c’était sa propriété personnelle. En Grande-Bretagne, au contraire, les différents courants du parti conservateur sont tenus par un héritage qui les dépasse et qui discipline leurs affrontements. Regardez la façon remarquable dont le Parti conservateur a fait face au résultat inattendu du référendum sur le Brexit. Nous n’avons pas affaire seulement, outre-Manche, à une structure partisane ou à un cartel d’élus professionnels, mais à une véritable famille de pensée qui surplombe ses leaders successifs. J’admire sur ce plan la droite britannique. Le problème de la droite française est qu’elle s’est définie en grande partie, depuis 1945, non par rapport à des idées, mais pour ou contre une personne d’exception (de Gaulle). Depuis la disparition de l’intéressé, en 1970, cette sensibilité ne sait plus se nommer et se définir. On devrait s’attacher moins aux personnes, si importantes soient-elles, et davantage aux traditions qui les dépassent et les nourrissent. C’est pourquoi redonner ses lettres de noblesse au conservatisme, expliquer ce que veut dire ce mot, me paraît si salutaire pour l’avenir de la France.

Russell Jacoby fustigeait « cette droite qui vénère le marché et qui déplore les effets qu’il engendre ». N’est-ce pas l’écueil du conservatisme libéral, si bien analysé pays par Jean-Claude Michéa ?                                             

Il existe entre le conservateur et le libéral une tension évidente. Mais qu’entend-on par libéralisme ? Ce terme suscite de nombreux malentendus. Au plan politique, le libéralisme est une pensée attachée à défendre les droits de l’individu contre les ingérences de l’Etat et les pressions de la majorité. Pour atteindre cet objectif, le libéralisme distingue les sphères (publique et privée) et les pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire). Le conservateur adhère à cet idéal, à condition cependant que l’individu ne devienne pas un absolu. Le principe des droits et libertés doit être équilibré par le principe d’autorité. « Si l’Etat est fort, il nous écrase. S’il est faible, nous périssons », résumait Valéry en une formule que Pompidou aimait à citer. Au plan économique, un libéral peut être défini sommairement comme un partisan de la liberté de l’individu de préférence à la réglementation par l’Etat. Il fait confiance à l’initiative privée plutôt qu’à l’intervention de la puissance publique. Qu’en pense le conservateur ? Son idéal social est le travailleur indépendant, la profession libérale, le petit patron. Il souffre de voir la France leur accorder si peu de considération. Qui n’est pas son propre patron ne peut comprendre ce que ce choix exige d’efforts. Certes, médias et politiques vantent les mérites des grandes entreprises. Mais le respect qui entoure les grands patrons depuis les années 80 ne s’étend en rien aux dirigeants de TPE-PME. On ne compte plus, de surcroît, les hauts fonctionnaires partis pantoufler dans les plus importants groupes privés, ce qui renforce leur consanguinité avec la puissance publique et éloigne encore plus l’aristocratie du privé de l’humble foule des petits patrons. Lorsque travailleurs indépendants et dirigeants de TPE-PME entendent médias et intellectuels vitupérer le libéralisme alors qu’eux-mêmes sont écrasés de charges, d’impôts et de réglementations parfois absurdes, ils sont ulcérés et moi aussi !

Certes. Mais cela ne répond pas vraiment aux objections de Jacoby et Michéa…

En effet, les auteurs de grande valeur que vous évoquez ont tout autre chose à l’esprit quand ils emploient le mot de libéralisme. Michéa observe que le libéralisme dogmatique partage avec le marxisme des affinités paradoxales. Les deux familles de pensée ont en commun la foi dans le mouvement, l’imaginaire du progrès. L’histoire leur paraît une marche vers un avenir nécessairement meilleur, le récit de l’émancipation de l’homme de tous les liens qui l’entravent. Aussi, libéralisme dogmatique et marxisme abhorrent l’un comme l’autre le conservatisme. Et il vrai qu’aujourd’hui, chacune des communautés humaines qui faisaient obstacle à l’épanouissement sans entrave du désir du consommateur – la famille, les corps intermédiaires, la nation – est disqualifiée et affaiblie. L’extension des rapports de l’offre et de la demande à tous les domaines de la vie a sapé les valeurs (sens de l’honneur, amour du travail bien fait, dévouement à la collectivité) qui préexistaient à l’économie libérale et qui lui avaient permis de donner le meilleur d’elle-même. Il suffit de présenter tout progrès du marché comme une victoire de la liberté individuelle pour faire taire les sceptiques. C’est le triomphe de ce qu’on appelle la mentalité « libérale-libertaire », fusion d’un néo-libéralisme désormais délivré de tout ancrage national et du gauchisme. Le terme de libéralisme désigne ainsi désormais des réalités si différentes qu’il faudrait trouver un nouveau mot pour dissiper tout malentendu. Si l’on ne fait pas ce travail de définition, aucun dialogue fécond n’est possible.

La deuxième partie de l’entretien arrive bientôt…

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 20 Avril 2017 à 9h40

      modramalina dit

      Et puis, accessoirement, ce mec à une tête à claques! Il doit cacher des hosties dans son calebard!

    • 20 Avril 2017 à 9h39

      modramalina dit

      Ca fait pitié! Après avoir organisé des processions pour la défense de l’honneur du notaire Grapillon, Causeur va bientôt demander que Joseph de Maistre soit canonisé et que le buste de Marie-France Garraud remplace celui de Marienne dans des mairies transformées en sacristie où Brighelli jouera le rôle de Saint-Joseph et Desgargouilles celui d’un Ange Gabriel à qui on aura refilé du bromure!
      Triste fin de partie!!!A ce compte, Crassepoutine pourra se prendre pour Albator au secours du Bien comme il n’a cessé de l’être!
      Ce n’est pas honteux d’être conservateur mais c’est quand même livrer un combat contre le temps qui….gagne toujours!
      Les Rois ont fait la France, la France se défait sans Rois: devise de l’Action Française qui n’a pu ressusciter Louis XVI en dépit de toutes les messes célébrées le 21 janvier!!!
      Alors voila: Causeur ferait mieux d’aller interroger des gens qui se posent la question de savoir pourquoi le “Progressisme” qui est censé porter le progrès a été dévoyé à ce point pour copiner avec les pires obscurantismes, qu’ils soient écolos, islamistes ou trotsko-guignolesques version Melenchon ou Touconkhamon. Qu’est ce qui a pu faire que le PS ait vendu son cul à Terranova et sa foufoune aux cathos de gauche qui l’ont pourri d’une repentance que Dieu ne leur demandait plus!
      Pitoyable spectacle et pitoyable acteur!Tirons le rideau si ce n’est la chasse!

    • 19 Avril 2017 à 23h22

      gnu dit

      Conservateur … comme le conservateur de musée ou le conservateur alimentaire, tout est dit.
      Ceux qui veulent défendre certaines idées qui ne sont pas libérales n’ont qu’à se trouver un autre qualificatif plus reluisant !

    • 18 Avril 2017 à 23h51

      Brice Briselances dit

      Etant donné la pente sur laquelle glisse notre monde, les conservateurs ont de fortes chances de n’être que des progressistes plus prudents que les autres.

    • 18 Avril 2017 à 21h23

      Noumounke dit

      68 ! Et toutes ses conséquences…
      Ils arrivent enfin en bout de course !
      L’espoir peut renaître…

    • 18 Avril 2017 à 19h57

      accenteur dit

      Il y a dans la vie de tous les jours des jeteurs qui jettent maladivement tout, les vieux papiers, les vieux disques, les vieux vêtements, les vieux meubles, les aliments non périmés, les femmes ou les hommes, et j’en passe, ET il y a les conservateurs, qui, eux, conservent maladivement tout : les vieilles factures, les vieux journaux, les vieilles chaussettes trouées, les vieux vêtements, les chemises usées qu’ils trouvent encore bonnes. Ils s’entourent peu à peu d’un bric à brac encombrant qui gêne les déplacements ; leur table de cuisine est inaccessible, des vieilles revues, des lettres non ouvertes y sont étalées.
      Vous faites partie des jeteurs vindicatifs OU des conservateurs un peu clodo.

      • 18 Avril 2017 à 21h07

        ZOBOFISC dit

        Vous n’avez pas la “taille’ intermédiaire ?

    • 18 Avril 2017 à 16h23

      golvan dit

      Les intervenants qui, sur ce forum, se distinguent en général par leur appartenance à un camp du bien totalement fonctionnarisé, s’accrochent bec et ongles à un statut de la fonction publique vieux de plus de soixante dix ans.
      Il serait grand temps qu’en tant que progressistes rejetant tous les conservatismes, dont un système de retraite rackettant les jeunes générations dans une logique de pyramide de Ponzi, ils influent pour faire disparaître cet ancien statut, héritier d’une époque révolue, et qu’ils acceptent les “grands vents de la mondialisation” qu’ils imposent aux autres , aussi longtemps qu’ils s’en croient préservés.
      Bref le conservatisme c’est toujours les autres.
      En particulier pour Imho, et son post de 16h09, prospère retraité de la fonction publique, à la pointe de tous les combats du progressisme de salon.

      • 18 Avril 2017 à 17h10

        Sancho Pensum dit

        Dites-donc, vous, heureusement que dans l’histoire de l’humanité, les conservateurs ont toujours perdu la partie. Sinon vous écririez encore vos commentaires sur le mur de votre caverne, évidemment pas dotée du wifi, en vous demandant (humph, humph, humph) avec quoi accompagner, pour votre prochain dîner la chair crue du lézard que vous venez de choper…
        Et IMHO, remonté comme une pendule par vos commentaires désagréables, serait en train de terminer la massue avec laquelle il vous fendra le crâne.

        • 18 Avril 2017 à 17h20

          golvan dit

          @ sancho pensum à 17h10
          Salut l’intellectuel.
          Contrairement à vous je ne pense pas que les conservateurs aient perdu quelque partie que ce soit, à commencer par la France où tout ce que ce pays compte de conservateurs se retrouvent derrière Macron pour que surtout rien ne change à leur confort.
          Il y en a aussi derrière Fillon, qui souhaitent également conserver un certain art de vivre qui les satisfassent.
          Et puis il y a bien sûr tous les bataillons du syndicalisme de la fonction publique, joli repère de conservateurs qui refusent évidemment qu’on touche à leurszavantageszacquis.
          Donc voyez vous, le conservatisme est partout et n’a pas perdu la partie, même si des myopes dans votre genre ont un certain mal à en repérer les effets réels au présent.
          Quant à vos menaces guerrières de derrière le clavier, elles sentent également la vieille menace réchauffée et vous pouvez vous les carrer au fond de votre anus artificiel (pour faire moderne).

        • 18 Avril 2017 à 20h08

          Lector dit

          bah Sancho, vous allez un peu vite en jugement, parce que heureusement que la conservation a créé même des musées… c’est toute la différence avec la table rase daeshienne à Palmyre…
          Mais vous pouvez bien opter pour l’univers marchand du tout jetable… comme Macron… D’un autre côté on peut avec avantage préférer ce qui est durable…

        • 18 Avril 2017 à 23h41

          Sancho Pensum dit

          M’enfin, Lector, moi aussi j’adore le durable, et je suis contre l’obsolescence programmée. Sauf pour les conservateurs, évidemment, puisqu’ils sont obsolescents dès la naissance.

        • 18 Avril 2017 à 23h46

          Lector dit

          c’était bien ce qu’il m’avait semblé Sancho, dès lors pourquoi ne pas faire simplement le distinguo entre la conservation victorieuse (même du rupestre;)) et la turbo réaction obsolète :D

    • 18 Avril 2017 à 16h09

      IMHO dit

      Conservatisme = poujadisme de la bonne société .

      • 18 Avril 2017 à 17h09

        saintex dit

        C’est quoi la bonne société sinon celles des maîtres. Or nos maîtres à penser sont progressistes et nos maîtres d’école aussi.

    • 18 Avril 2017 à 16h08

      accenteur dit

      Des civilisations du passé, naturellement traditionnelles ont tout conservé, les connaissances transmises et le culte des ancêtres qui va avec. Quand l’homme occidental a fait des progrès, scientifiques notamment, l’ancien a perdu de sa valeur. Mais on en est resté longtemps à la querelle des anciens et des modernes dans l’art notamment.
      Cette querelle s’est envenimée quand elle est devenue la querelle entre les riches et les pauvres, les dominants et les dominés. Le conservatisme est devenu politique. La politique des nantis qui veulent conserver leur patrimoine contre les pauvres qui n’ayant rien veulent prendre aux riches.
      Il ne reste plus que ceux qui veulent plus parmi les conservateurs et ceux qui veulent autant par les révolutionnaires.

      • 18 Avril 2017 à 16h12

        accenteur dit

        rectificatif : ceux qui veulent toujours autant PARMI les révolutionnaires
        désolée je fais toujours des erreurs.

        • 18 Avril 2017 à 17h30

          accenteur dit

          I-diogene
          votre contribution me laisse perplexe. Je lis :” babouches, bourricots, tablettes d’argile”, et je me demande si c’est du lard ou du cochon ?
          Vous visez qui là ? Les Chrétiens ou les Musulmans ?
          Normalement ce devrait être les Chrétiens qui sucistent votre ire, mais on ne sait jamais.

      • 18 Avril 2017 à 16h47

        i-diogene dit

        Les conservateurs s’ appuie sur des valeurs tribales définies par des gus en babouches au début du christianisme: pourquoi ont-ils échangé leurs babouches contre des Adidas, leurs bourricots contre des bagnoles et leurs tablettes d’ argiles contre des ordinateurs…?

        Perso, je ne les empêche pas de revenir vers leurs sources, mais ça ne les autorise pas à contraindre toute la société..!^^

    • 18 Avril 2017 à 15h41

      Sancho Pensum dit

      En dépit des contes de Perrault, plus personne n’ignore aujourd’hui que presque tous les conservateurs sont toxiques. Et contrairement à ce que leur nom laisse supposer, certains sont même de sacrés perturbateurs !
      Ha ha ha ha !

      • 18 Avril 2017 à 16h09

        accenteur dit

        Sancho
        bien trouvé. ha ha ha !