Comment jeter le bébé avec l’eau du bain ?
Est-il utile d’interdire l’impossible ?
Publié le 30 avril 2009 à 11:47 dans Société
En ces temps riants de grippe porcine planétaire, l’heure me semble venue d’aborder une question d’une singulière gravité. Une question qui hante depuis longtemps chacun d’entre nous. Nul ne l’a pourtant encore étudiée avec la rigueur qu’elle requiert. Comment jeter le bébé avec l’eau du bain ?
Tous les imbéciles s’accordent à penser qu’il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Avec un laxisme inlassable, cependant, ils omettent d’aborder la question véritable. Est-il seulement possible de jeter le bébé avec l’eau du bain ?
Certains esprits forts parmi vous m’objecteront sans doute que “jeter le bébé avec l’eau du bain” est une expression. Quand un énoncé ne veut pas dire ce qu’il veut dire, on dit qu’il s’agit d’une “expression”. Ça me paraît un peu facile et je sais que ça en arrange beaucoup.
Ne nous laissons pas arrêter par de telles arguties et examinons sans plus attendre les conditions nécessaires et suffisantes d’un jet de bébé avec l’eau du bain. Il est impératif, tout d’abord, de disposer d’un bébé. (De quel âge ? Noyé ou vif ? Le sien ou celui d’un autre ? Tout cela importe peu, en vérité, aux yeux de la science.) Il semble tout aussi indispensable de disposer d’un bain – contenant nécessairement de l’eau – sinon, toute l’expérience s’écroule.
Quant à “l’eau du bain”, rien ne permet d’affirmer avec certitude qu’elle doive se trouver dans le bain pour que le protocole soit valide. (Elle peut être recueillie dans des bouteilles – mais ne devient-elle pas alors, au terme d’une durée tenue secrète, de “l’eau de bouteille” ?)
Le problème cardinal est ailleurs. Il réside assurément dans la polysémie de l’interlope préposition “avec”. Celle-ci peut s’entendre au sens de “conjointement à”, mais, tout aussi bien, au sens de “au moyen de”.
Etudions la première hypothèse. Est-il possible de jeter le bébé conjointement à l’eau du bain ? Avant comme après 1880, la réponse est non ! Après 1880, cela va de soi, les hommes civilisés et leurs petits prenant des bains dans des baignoires non-amovibles et comportant un siphon dont le diamètre n’autorise pas la moindre fuite de nouveau-né – celui-ci fût-il le plus humble, le plus chétif, le plus timide. Avant 1880, lorsque nous nous baignions dans des baquets des familles, le vulgum est tenté de croire que la chose fut alors possible. Pourtant, elle ne l’était pas davantage – et ce, pour une raison très simple : à l’instant même où, prenant notre élan et notre baquet à plein bras, nous espérions jeter notre progéniture conjointement à l’eau du bain, ceux-ci se disjoignaient fatalement, se désolidarisaient avant même d’avoir touché le sol. La conjonction tant désirée n’était jamais atteinte. Dans cette première hypothèse, il me paraît évident qu’il n’existe qu’une et une seule possibilité de jeter le bébé en préservant sa précieuse conjonction avec l’eau du bain. Il faut placer le bébé et l’eau du bain dans un ballon-aquarium parfaitement hermétique et transparent, résistant aux rebonds, et projeter enfin cette sphère amusante et molle.
Mais il est temps de passer à l’examen de la seconde hypothèse. Est-il possible de jeter le bébé au moyen de l’eau du bain ? Pour jeter un enfant au moyen de quelque chose – qu’il s’agisse d’une catapulte, d’une baliste ou d’un trébuchet à contrepoids – le jet nécessite invariablement l’usage d’un instrument solide. L’eau du bain ne satisfait pas, à l’évidence, à cette condition impérieuse. Dans cette seconde hypothèse, la réponse est donc également négative. Là encore, il n’existe qu’une seule exception probante : précipiter l’enfant et l’eau de son baquet dans le cratère d’un volcan au moment de son éruption. Pour que le jet d’enfant soit vraiment réussi et que son instrument soit bel et bien “l’eau du bain”, il convient de veiller à ce que la lave ne soit pas en contact direct avec l’enfant et qu’ils soient dûment séparés par l’eau du bain qui, à l’état de vapeur, n’en demeure pas moins eau.
Après cet édifiant examen physico-logique du problème, tournons-nous brièvement vers sa dimension morale. Faut-il jeter le bébé avec l’eau du bain ? Mon positionnement éthique sera, comme d’habitude, à la fois exigeant et nuancé.
Primo, j’affirme que, dans l’écrasante majorité des cas, il est tout bonnement impossible de jeter le bébé avec l’eau du bain. Subséquemment, les tourments moraux liés à ce problème s’évanouissent immédiatement.
Secundo, j’affirme qu’il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain dans un cas et un seul, où cet acte constitue une indiscutable atteinte à l’intégrité et à la dignité de la personne humaine : celui du jet intentionnel et prémédité de bébé dans un volcan en éruption.
Tertio, j’affirme qu’il faut absolument jeter le bébé avec l’eau du bain dans un cas et un seul : celui où l’enfant est placé dans un ballon hermétique transparent rempli d’eau du bain. Il est cependant nécessaire que l’enfant soit muni de bouteilles d’oxygène adaptées à sa ridicule morphologie. Rien ne nous autorise à priver l’enfant de l’amusement extrême suscité par une telle expérience, qui contribuera en outre à forger son caractère.
Enfin, pour les naïfs qui continuent à porter crédit à l’hypothèse selon laquelle “jeter le bébé avec l’eau du bain” serait une “simple expression”, voici quelques détails glanés sur des sites Internet délirants et qui ne manqueront pas d’alimenter leur psychose. L’”expression” serait apparue en 1512 dans la langue allemande sous la forme : Das Kind mit dem Bade ausschütten. Le virus aurait ensuite touché la langue anglaise, à la fin du XIXe siècle, par l’entremise d’un historien anglais germanophile, Thomas Carlyle, qui aurait été le premier imbécile à dire : Throw the baby out with the bathwater. À partir du foyer anglais, la contagion aurait enfin gagné presque toutes les langues européennes, dont la nôtre. L’espagnol : Tirar al niño con el agua de bañarlo. Le tchèque : Vylít vaničku i s dítětem. Même le russe : выплеснуть ребёнка вместе с водой. Seul le peuple italien aurait démontré une légère résistance, gardant l’eau mais jetant le bain, et introduisant une précision judicieuse. Buttare via il bambino con l’acqua sporca : “jeter le bébé avec l’eau sale”.
Il va de soi que je refuse de cautionner toutes ces aberrations.
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L'auteur
Bruno Maillé est un paria timide.
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beam dit
Aïe c’est terrible Bruno Maillé a lu la Logique d’Aristote la tête à l’envers en buvant des liqueurs de piano’cktail…
Antoninus Lucretius dit
Issue de la tradition populaire britannique, la chanson “A Mother’s Lament” démontre que musicalement au moins, il est possible de jeter le bébé avec l’eau du bain si le bébé est suffisamment maigre:
“A mother was washing her baby one night,
The youngest of ten and a delicate mite.
The mother was poor and the baby was thin,
‘Twas naught but an skelingtin covered with skin.
The mother turned ’round for a soap off the rack.
She was only a moment but when she turned back
Her baby had gone, and in anguish she cried,
“Oh, where ‘as my baby gone?” The angels replied:
Oh, your baby has gone down the plug ‘ole.
Oh, your baby has gone down the plug.
The poor little thing was so skinny and thin,
He should ‘ave been washed in a jug, in a jug.
Your baby is perfectly happy;
He won’t need a bath anymore.
He’s a-muckin’ about with the angels above,
Not lost but gone before.”
Message à l’intention de ceux et celles qui causent pas l’anglais: Go f(beep)k yourselves.
La question, posée par l’auteur est cependant légitime: est-il possible de jeter le bébé avec l’eau du bain, en dehors de la chanson populaire britannique?
La réponse m’apparait claire, nette et sans bavure: comme le vient de le démontrer son acquittement à Toulouse: Julien Coupat n’a pas tué Susi Viguier, maitresse du préfet Colonna.
Tiens, je vais m’en rouler un autre..
castellani dit
le doute de Zorg concernant l’age du bébé m’a amenée à m’interroger à nouveau sur la necessité de préciser la phrase:
Est elle/
“il ne faut pas jeter LE bébé avec l’eau du bain”
ou bien
“il ne faut pas jeter Bébé avec l’eaiu du bain”
dans ce dernier cas, étant donné que j’appelle mon conjoint “Bébé”, j’estime que oui l’on peut et même l”on doit jeter Bébé avec l’eau du bain de temps en temps, pour soulager la baignoire
ramon mercader dit
un des contributeurs avait souligné que les bébés ont des petites baignoires individuelles en plastoc ,montées sur une armature de pieds métalliques ,ce qui permet de les empoigner pour les vider,dans le trou des cagoinces de préférence ,ça se vide plus vite.
ça permet aussi ,dans les cas de grande urgence ,d’y faire disparaître thermomètres,canards en plastoc gants de toilette et bouchon de lotion hydratante
super bon pour la fosse septique ,tout ça !
m’sieur cochet appréciera!
Rotil dit
@ Stoemp dit : 1 mai 2009 à 9:09
Vous dites:
“J’ai toujours cru que ce bain-là était un bain-marie dans lequel on aurait fait cuire le bébé. Dans cette acception, bien entendu, il faut jeter l’eau qui ne sert plus à rien, mais consommer le bébé. Le jeter avec l’eau du bain-marie serait d’une cuisinière inexperte.”
Je suis d’un avis contraire.
L’eau doit être soigneusement conservée, car elle a prit un bon goût, et peut être récupérée pour une future préparation culinaire…
Zorg dit
Bon. Quand même. Cette question m’a tracassé une bonne partie de la nuit. Alors, vers trois heures ce matin, j’ai réveillé mon fils de 21 mois et je lui ai fait couler un bain pour tenter l’expérience.
D’abord, je dois dire que l’heure est mal choisie. L’enfant se débat et crie beaucoup, au risque d’alerter tout l’immeuble. Il faut donc lui faire accepter l’idée qu’il s’agit d’un jeu. En mettant, par exemple, un canard dans son bain. Je me suis toutefois demandé si cela n’allait pas fausser l’expérience.
Puis, tandis que mon fils criait de plus belle, je me suis rappellé que la formule faisait référence à un “bébé”. D’où, cette nouvelle question: un enfant de 21 mois est-il encore un bébé? Dans le doute, j’ai préféré recoucher le petit diable.
Stoemp dit
J’ai toujours cru que ce bain-là était un bain-marie dans lequel on aurait fait cuire le bébé. Dans cette acception, bien entendu, il faut jeter l’eau qui ne sert plus à rien, mais consommer le bébé. Le jeter avec l’eau du bain-marie serait d’une cuisinière inexperte.
xly dit
Y. Cochet , le Vert, a une nouvelle proposition à nous faire :
“On pourrait être autorisé à jeter un bébé, mais sans l’eau du bain, bien trop précieuse, à partir du 3ème enfant”.
Chr. Borhen dit
Moi, je n’aima pas jeter les bébés avec l’eau du bain car les bébés sont précieux et l’eau est rare.
T-Rex dit
Et avec l’eau de la douche ?
T-Rex dit
Les communistes, disaient : “par dessus le Marchais”.
Saul dit
en fait je trouve ce billet totalement ininteressant car absolument …pas drole !
n’ est pas Pierre Desproges ( ou George Bernard Shaw ) qui veut……
( mais ce n’ est que mon avis…)
torco meltase dit
A Zorg,
Comme vous je pensais que l’expérience de Xly “tournerait en eau de boudin”….. un peu comme, à mon humble avis, ce texte de Bruno plus enclin d’ordinaire à éviter les propos “de la même eau” ; mais bon il n’est pas aisé, de temps à autre, de “nager entre deux eaux”…..
castellani dit
j’ai ouï dire qu’il y a seulement deux siècles on utilisait un savon par personne et par an; j’en déduis qu’on ne lavait guère les bébés et que tout au plus on leur essuyait le caca avec une feuille de vigne, le crime d’infanticide qui consiste à jeter le bébé est donc un acte de barbarie moderne doublé d’un second crime, bien plus grave, gaspiller l’eau, à l’heure ou la planète souffre de dessechement.
sI l’enfant est mort, la peine sera aggravée pour non respect de l’obligation de tri des dechets.
Zorg dit
Voilà qui me rappelle cette anecdote sur George Bernard Shaw. Un jour qu’il se trouvait dans un compartiment de train, il vit débarquer une jeune femme tenant un bébé contre son sein. Elle s’assit face à lui. Aussitôt, le nouveau né se mit à gémir et à hurler.
Stoïque, le dramaturge ne dit rien. Au bout d’un bon quart d’heure de ce vacarme, la jeune femme s’adressa à George Bernard Shaw. “Vous aimez les enfants?”, lui dit-elle, quêtant un acquiescement qui lui semblait aller de soi.
“Oui”, répondit Shaw. Avant d’ajouter, après un court silence: “Mais mort”.
castellani dit
à Eden
Moi aussi je pensais au marché aux legumes, et du coup ça me rappelle un proverbe corse qui dit (quand qielqi”un a fait une grosse gaffe) :
“iL a cagué (chié) dans le potager”
A cagadu in l’ortu
Bon appetit
Bart Vador dit
A ce propos, il serait de bon goût qu’un scientifique se décide à valider expérimentalement le théorème du bébé mort.
Un bébé jeté du haut d’un immeuble rebondit-il après avoir touché le sol ? Si c’est le cas, quelle est la relation entre la hauteur de l’édifice, le poids du bébé et la hauteur du rebond ? Pendant le rebond, le bébé est-il encore en vie, remue-t-il la patte quand on lui tire l’oreille ?
Je préconise l’utilisation de bébés de clandestins. Ils sont nombreux, coûtent peu cher à l’achat et possèdent des caractéristiques physiques et physiologiques proches de celles du bébé humain.
Bruno Maillé dit
Cher Xly, merci pour cette démonstration et cette citation superbes !
Aux ennemis de Julien C. : Je suis désolé par votre peu d’inventivité, y compris en matière d’injures. Pas un d’entre vous n’a encore songé à noter que “pour Julien C., la tension monte !”
Zorg dit
Bonjour, Xly. Comme vous le savez sans doute, un bébé possède un certain nombre d’orifices. A ce titre, il est difficile de le gonfler sans qu’aussitôt l’air soit expulsé (parfois avec un bruit incongru). Ce qui, j’en suis navré, met votre démonstration en péril.
L’Ours: effectivement, depuis une paire d’années, je ne vois plus que l’explication militaire. Comme si les autres – et notamment celle des musiciens – avaient été effacées. Faut-il en conclure à l’existence d’un complot?
xly dit
Cher Maillé, je crois être en mesure de vous apporter une solution, qui repose sur le principe d’Archimède, dont je rappelle ici, à toutes fins utiles, la démonstration :
” Il est à l’égard des corps un principe remarquable découvert, dit-on par Archimède et consacré d’ailleurs par la théorie comme par l’expérience : le poids du fluide déplacé est égal au poids du corps même.Supposons un solide quelconque flottant sur un fluide de repos ; sa partie plongée dans le fluide forme un déplacement ; l’enveloppe du corps dessine ses contours, se moule dans le fluide, de telle sorte que si l’on pouvait enlever le corps flottant sans que le fluide reprît la position déplacée, il resterait une cavité, un vide égal en forme, en capacité au volume immergé du flux. De plus, puisque la masse du fluide déplacé de la sorte se trouve en équilibre avec le corps flottant, qui ne pourrait sans subir une altération ni s’enfoncer ni s’élever davantage, il devient évident que les poids des deux volumes doivent se balancer dans une parfaite égalité. Donc, en calculant le cube, la solidité du corps flottant, les formes en étant arrêtées, on obtiendra réciproquement le volume du fluide déplacé : et si le poids d’une unité quelconque de ce fluide est connu, ce sera chose facile de terminer le poids du corps même.
La connaissance de cette belle propriété peut conduire, on le voit, à de nombreuses applications sur la pesanteur des solides.”
Comme celle-ci par exemple : pour jeter un bébé sans l’eau de son bain, il suffit de lui gonfler très fortement le ventre à l’aide par exemple d’une pompe à vélo, de façon à augmenter son volume immergé, puis de le lâcher. Il sera alors violemment expulsé hors du bain par la puissante force d’Archimède, sans que l’eau du bain ne soit jetée. CQFD