Ce n’est pas très glorieux mais en découvrant hier matin le nouvel épisode des péripéties fiscales de Mediapart, ma première pensée a été qu’ils l’avaient bien cherché. Ces juges implacables n’acquittent jamais. Leur soupçon vaut preuve. Que le manquement soit présumé ou avéré, véniel ou sérieux, l’unique décret qu’ils prononcent, c’est la mort sociale. Et le plus effrayant, c’est qu’ils adorent ça. Quand ils n’ont pas un Cahuzac à se mettre sous la dent, ils se rabattent sur les petites manies d’un Morelle ou les arriérés d’impôts d’un Thévenoud, désormais pestiféré parce que ses comptes privés sont dans une effroyable pagaille.

En somme, ils n’hésitent jamais à jeter la première pierre – de même que la deuxième et toutes les suivantes. Alors, quand on apprend que le fisc réclame à Mediapart le règlement d’une dette (contestée) de 4,2 millions d’euros, « dont pas moins de 1 million de pénalités de « mauvaise foi » qui nous assimilent à de vulgaires fraudeurs », s’étrangle Plenel dans un texte sobrement intitulé « Mediapart, le fisc et les « salauds » (ne vous inquiétez pas, Causeur figure sur la liste), on est traversé par une peu charitable envie de rire, et on se dit que ce n’est que justice. Sauf qu’avec une telle conception de la justice, il faudrait violer les violeurs. Je n’aime pas – c’est un euphémisme – les méthodes de Mediapart, ce n’est pas pour employer les mêmes. Contre Plenel, je refuse de faire du Plenel.

Pour autant, il ne faut pas nous prendre pour des billes. De la part d’un homme qui se targue de connaître le ministère de l’Intérieur mieux que le ministre, le numéro du courageux petit journaliste luttant contre le pouvoir policier devrait susciter une franche hilarité. Après Zola, Voltaire – Galilée, non ? On cherche à le faire taire. Un complot venu d’en haut. Du président soi-même, on ne dérange pas Plenel à moins. L’ennui, c’est que François Hollande est bien incapable d’ourdir la moindre manœuvre contre Plenel : il a trop peur. Toute l’entourloupe est là : Mediapart ne brave pas le pouvoir : il le terrorise. (En l’occurrence, on peut espérer que le président a au moins compris qu’il l’avait obligé à vivre dans une maison de verre).

Plenel sait que n’importe quelle association de contribuables peut déclencher une enquête fiscale (n’est-ce pas la merveilleuse démocratie de la base qu’il appelle de ses vœux dans laquelle chacun est le flic de son frère ?) Il sait aussi qu’un fonctionnaire motivé par l’envie de nuire est plus efficace que le chef de l’Etat – ce sont d’excellents indics. Et ce défenseur du Bien public n’a pas que des amis. Les gens sont ingrats. On ne saurait donc exclure que quelque mauvais coucheur disposant de complices bien placés ait accéléré la procédure de recouvrement – je ne voudrais pas cafter mais ça traîne depuis plus longtemps que les impôts de Thévenoud.

On aurait beau jeu de rappeler que nul ne saurait s’affranchir de la loi, surtout pas Edwy Plenel. L’ennui, c’est que cette loi, imposée par un règlement européen stupide, est tellement injuste que les gouvernements français se sont presque engagés à la faire abroger (sans le moindre succès). En résumé, la presse en ligne est soumise à un taux de TVA de 19,6 % contre 2,1 % pour les journaux (cela ne concerne que la vente d’information, pas celle de la publicité, imposée à 19,6 % pour tout le monde). Cette différence de traitement n’a aucun sens dès lors que la production de l’information repose sur les mêmes processus. Concrètement, elle revient à condamner toute tentative de créer sur internet un modèle économique indépendant de la publicité. Mediapart est peut-être en tort sur le papier, sur ce coup-là, ils ont raison. L’Etat doit renégocier cette dette, sans doute renoncer à sa plus grande partie. Et aller défendre à Bruxelles les intérêts de nos médias.

Il est cependant savoureux d’entendre notre incorruptible moustachu se plaindre de la méchanceté vorace de certains confrères qui se réjouiraient de ses malheurs. S’ils le font, c’est dans le secret de leur âme noire. Sur les plateaux, il est reçu avec une révérence qui confine parfois à la servilité, au point que personne n’ose jamais le rappeler à la politesse la plus élémentaire. On rappelle son tableau de chasse avec des airs approbateurs, on parle avec des airs entendus de ceux qui le critiquent, rien que des jaloux, on en rajoute dans le mépris ou le sarcasme à l’encontre de sa tête de Turc du jour. Alors, quu’on fiche la paix à Plenel avec cette affaire de TVA. Mais qu’on combatte enfin ses idées. À la loyale. En refusant la tyrannie sélective de la vertu qu’il appelle République. Et en s’interdisant de hurler avec les loups quand il siffle la meute.

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Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.
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