On a fait des guerres pour moins que ça. De l’Iliade à Cyrano de Bergerac, de Don Quichotte à Clint Eastwood, l’homme d’Occident est prêt à perdre la vie pour sauver celle des femmes. Certes, à l’époque d’Homère, et pendant des siècles, il s’agissait surtout de défendre leur honneur – que l’on croyait tapi entre leurs cuisses. Reste que toute la culture occidentale fourmille de chevaliers et autre héros prêts à se sacrifier pour leur belle. Et même à l’âge de l’égalité, on imagine difficilement honte plus grande que celle d’un homme qui aurait abandonné une femme face au danger. Si la nuit d’émeute sexuelle de Cologne a tant frappé nos imaginations, c’est parce qu’elle remue quelque chose de très profond et de très archaïque. Touche pas à ma femme ! On ne pense plus ainsi dans notre monde démocratique (et c’est très bien). Mais nos cerveaux reptiliens – enfin les cerveaux garçons – ont sans doute conservé l’écho de ce cri venu du fond des âges.

Bien sûr, aujourd’hui, une femme n’appartient à personne et même son compagnon, époux ou amant n’a sur elle que les droits qu’elle veut bien lui accorder. Reste que si je m’étais trouvée dans la foule en rut de Cologne, j’aurais aimé qu’un homme fasse le coup de poing contre mes agresseurs – comme l’ont fait nombre d’Allemands qui se sont retrouvés à l’hôpital. Protéger ne signifie pas dominer, c’est le tribut de la virilité à la féminité, l’hommage de la force à la faiblesse, le devoir du courage envers la vulnérabilité. Car tout le féminisme du monde ne changera rien au fait qu’une femme peut être menacée par le désir des hommes alors que l’inverse n’est jamais vrai – sauf à considérer qu’une scène de ménage ou des larmes constituent l’équivalent d’un viol.

Ce n’est pas la coquetterie qui est coupable mais la sauvagerie

Depuis Homère, nous avons donc fait du chemin. Dans nos contrées, ce ne sont plus l’honneur ou la vertu des femmes qu’il faut protéger mais leur liberté : liberté de se donner, de se refuser et de changer d’avis, mais aussi liberté d’aguicher la terre entière si ça leur chante. Nous aimons plaire et nous aimons choisir. Bien sûr, cela n’empêche pas certains hommes de se comporter comme on croit, à tort, que les porcs se comportent. Si la violence envers les femmes est moins omniprésente que ce que racontent les reines du féminisme victimaire, elle n’a pas disparu de nos sociétés. N’empêche, aucun homme n’oserait aujourd’hui déclarer publiquement d’une victime qu’elle l’avait bien cherché avec ses minijupes, preuve que la norme sociale a changé de camp. Aujourd’hui, ce n’est plus la coquetterie qui est coupable, mais la sauvagerie.

Pour autant, la nuit de Cologne n’aurait pas cette charge symbolique explosive si la dimension sexuelle ne se doublait pas d’une dimension culturelle. Ce n’est pas seulement un visage du passé qui a surgi sous nos yeux effarés, c’est un visage de l’Autre (ce qui, il est vrai, est un peu la même chose). Mais pas l’Autre gentillet venu nous enrichir avec son folklore et ses petits plats qui deviendront bientôt les préférés des Français, pas l’Autre plus français que toi et moi qui trône en tête de la liste des gens sympas du JDD, non un Autre prédateur et hostile qui ne vit pas dans un monde où toutes les cultures se donnent la main. Cet Autre-là ne nous dit pas, comme les propagandismes du multiculturalisme heureux, « à toi le string, à moi la burqa, vivons avec nos différences inch’Allah » : il pense que mon string signifie « à prendre ».

Alors, c’est parce que la tentation de l’amalgame est forte qu’il faut, bien sûr, lui résister avec force. Mais comment éviter qu’une femme se sente désormais menacée dès qu’elle croisera un groupe de jeunes Maghrébins ? On a du mal à nommer ce qui s’est passé parce qu’on ne sait pas décrire en nuances une réalité aussi crue. La raison fait des distinctions, l’instinct généralise. Et ce dont l’instinct se souvient, c’est que des hommes de culture arabo-musulmane ont sexuellement et collectivement agressé des femmes occidentales. Une foule ivre de sa force a bravé tous les interdits de la société qui l’accueille, ne craignant ni la police ni la réprobation sociale. Bref, ce qui s’est passé à Cologne est une expression presque chimiquement pure du choc des cultures.

Or, face à cet Autre qui nous dit avec fracas qu’il n’entend pas devenir « nous », notre premier mouvement est de fermer les yeux – et notre deuxième de cesser d’être « nous » afin de nous montrer plus accueillants.

Fermer les yeux sur la criminalité, en particulier sexuelle, imputable à des immigrés, c’est ce qu’on a fait à Rotterham, en Angleterre, où personne n’a dénoncé un réseau de proxénètes pakis de peur d’avoir l’air raciste, mais aussi en Suède, en Suisse et sans doute en France. Après Cologne, l’ampleur des faits interdisant le silence pur et simple, certaines de nos féministes ont donc organisé une superbe opération de noyage de poisson sur le thème « le patriarcat n’a pas de couleur ». Ainsi, dans un confusionnisme mettant sur le même plan la main aux fesses dans le métro (évidemment insupportable) et le viol en bande organisée, l’emblématique Caroline de Haas a réussi à profiter de cette pénible occasion pour nous infliger son habituelle plainte sur les turpitudes du mâle blanc. Et, en prime, à insulter tous ceux qui, malgré leur gêne, persistent à voir ce qu’ils voient, finement accusés dans un tweet de la dame de « déverser de la merde raciste ».

Notre accueillante féministe s’est en outre vantée d’avoir balancé pour « incitation à la haine raciale » François Fillon, qui s’était demandé s’il fallait « rappeler aux sauvages qu’en Europe les femmes ne sont pas des objets qu’on violente ou qu’on couvre de noir ».

Elle a raison, « sauvages », ce n’est pas très gentil. Après tout, comme l’a expliqué l’inévitable sociologue excusiste interrogé par Libération, « ces hommes n’ont d’autre choix que de tomber dans la criminalité ».

Après le déni, la complaisance

Après le déni, vient en effet la complaisance. Allant encore plus loin, encore que le gouvernement italien choisissant de voiler des chefs-d’œuvre pour ne pas froisser le président Rohani – et n’ayant même pas l’excuse des gros sous –, la maire de Cologne a fait très fort symboliquement – en suggérant à ses compatriotes de ne pas tenter le diable. Autant proposer la burqa pour toutes, on ne risquera plus rien.

En réalité, rien n’incite plus à la haine raciale que la cécité – qui précède la soumission. Si nous échouons à penser ce qui nous arrive, et à en tirer les conclusions politiques adaptées, il est à craindre que le troisième mouvement se caractérise par des éruptions violentes de racisme à côté desquelles la manifestation des Jardins de l’Empereur en Corse semblera très pacifique.

Répétons-le encore et encore, tous les immigrés ne sont pas des violeurs. Mais à Cologne, tous les violeurs étaient des immigrés. Et si nous ne faisons rien, c’est aussi à cela que ressemblera l’immigration demain. Il ne suffira pas d’accorder le statut de réfugiés à ceux qui arrivent aujourd’hui et un passeport à leurs enfants demain pour que ceux-ci deviennent des Français, des Allemands ou des Suédois. C’est pourquoi les événements de Cologne, Stockholm ou encore Zurich entrent en résonance avec le débat sur la déchéance de la nationalité qui déchire non pas la France mais la gauche. Si les Français sont favorables à une mesure dont on ne cesse de rappeler qu’elle est « seulement » symbolique, c’est précisément parce qu’elle symbolise le droit de choisir ceux que nous accueillons dans la communauté nationale. Ou, au minimum, les conditions auxquelles nous les accueillons.

On dira que les attentats de 2015 et les événements de Cologne ne changent rien à l’impératif moral de l’hospitalité. Peut-être. Mais ils rappellent que les sociétés ont aussi le devoir moral de se protéger, quitte à réviser à la baisse leurs ambitions en matière d’accueil. Peut-être les bonnes âmes devraient-elles méditer ce précepte issu de la tradition juive : « Celui qui a pitié des méchants finira par être cruel avec les bons. »

Cet article en accès libre est extrait de Causeur n°32.

*Photo : SIPA.AP21840777_000002

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.
Lire la suite