Ne comptez pas sur moi pour lancer la pierre à Daniel Cohn-Bendit. J’ai deux ans de moins que lui et encore assez de force dans les bras pour pouvoir le faire, mais j’avoue tout de suite mon crime : je l’aime bien. À dire vrai, je l’adore. Sa dégaine, ses yeux frondeurs, son air de ne pas y toucher m’émoustillent. Si un jour il devait coucher dans ma baignoire – il est préférable de faire dormir les roux dans sa salle de bains, plutôt que de vitupérer contre votre pressing qui n’a pas réussi à en ôter l’odeur de vos draps[1. La solution pourtant existe. Si, par mégarde, un roux couche dans vos draps, il vous suffit de les tremper 45 minutes dans de l’essence, puis d’y mettre le feu. Aux draps, pas au roux.] –, je ne suis pas certaine de rester dans mon lit. Mon admiration n’est pas que physique. Elle est intellectuelle, morale, politique. Ce qui me plaît le plus, chez lui, c’est sa constance en toutes choses.

Déjà en 1968, il appelait à en finir avec les anciennes générations et à envoyer à la retraite ces hommes politiques qui étaient aux manettes depuis plus de vingt ans. Daniel Cohn-Bendit n’a pas changé et, contrairement à beaucoup de politiciens qui bercent le bon peuple de vaines paroles, il met en accord ses pensées et ses actes : chez les Verts français, il a fait le ménage et a viré, manu militari, tous les vieux croulants des listes aux élections européennes. Roulez jeunesse !

Il a commencé avec Marie-Anne Isler-Béguin : figurez-vous que cette vieillarde de 53 ans siège au Parlement européen depuis 1994 ! Oui, vous ne rêvez pas : elle est députée depuis le siècle dernier ! Daniel est humain, il ne l’a pas virée sans ménagement. Un âge aussi vénérable mérite quelques égards. Il lui a donc promis une place dans une maison de retraite, entièrement chauffée au solaire, avec bac à compost, nourriture bio et wc secs au fond du jardin. Il n’eut plus qu’à la faire asseoir, à lui poser un plaid sur les genoux et à faire rouler son fauteuil vers la sortie.

Gérard Onesta fut, lui, un cas plus dur à traiter. Ce Mathusalem de 49 ans, député écologiste depuis 1999, voulait jouer les récalcitrants. C’est compréhensible : ce centenaire, né sous le général de Gaulle (c’est dire si ça remonte), est dénué de tout sens politique. Où l’aurait-il acquis d’ailleurs, lui qui n’avait que huit ans en 1968 et n’a même pas conscience que les vieux doivent se résoudre à laisser leur place aux jeunes ? Daniel Cohn-Bendit envoya donc José Bové persuader Onesta de se retirer sans rien dire. Âgé de seulement 53 ans – et encore, l’air de la campagne vous en donne toujours trente de moins –, le leader paysan n’est pas du genre à se laisser démonter. Il s’est planté en face du sinistre barbon :

– Tu les as vues, mes moustaches ? Dis, tu les as vues ?

Un bourre-pif plus tard, Onesta était allongé de tout son long et le jeune Bové pouvait se présenter à sa place.

C’est une question de principe. En France, les Verts sont le mouvement politique le plus démocratique qui soit. Et, en 2004, ils ont adopté l’un de leurs plus grands textes, un plaidoyer pour une VIe République. Ils y écrivent notamment : « La limitation du nombre de mandats successifs exercés par le même titulaire est une condition d’un fonctionnement sain de la démocratie, à tous les niveaux de représentation. L’absence de règles dans ce domaine constitue sans doute l’une des raisons du vieillissement inquiétant de la représentation nationale constaté depuis le début des années quatre-vingt. En 1982, l’âge moyen du représentant syndical ou politique était de 45 ans, il est de 59 ans aujourd’hui. C’est pourquoi nous proposons de limiter à deux renouvellements, soit trois mandats, l’ensemble des mandats électifs. Limiter à cinq ans la durée de tous les mandats électifs. Cette proposition couplée avec l’interdiction de dépasser trois mandats successifs empêcherait ainsi d’exercer plus de quinze années consécutives le même mandat. » C’est beau comme du Montesquieu[2. Comparé à Eva Joly, jeune candidate d’Europe Ecologie d’à-peine 66 ans, Montesquieu n’a jamais rien fait contre Elf : qui ne dit mot consent.].

Pourquoi n’en parle-t-on pas ? Pourquoi les commentateurs politiques restent-ils muets là-dessus ? C’est pourtant rarissime qu’un parti tienne ses engagements et place la morale publique à un tel niveau que chacune de ses propositions l’oblige lui-même. Combien faudra-t-il encore de mandats à Daniel Cohn-Bendit pour qu’il parvienne à changer les mœurs politiques en France et en Europe et persuade les autres parlementaires européens que trois mandats ça suffit ?

Dany, qui s’apprête à entamer son quatrième mandat dans quelques semaines, le sait bien : les quinze années qu’il vient de passer au Parlement européen lui ont permis de constater les dégâts du grand âge sur ces élus installés depuis cinq ou dix ans dans les mêmes fonctions. Le vieillissement n’est pas sain pour la démocratie. Les vieux ne sont pas sains. Et plus ça va, plus ils deviennent inquiétants. Le péril vieux, voilà l’ennemi ! Chassons de nos Parlements les vieillards et leur trou de…, enfin leur perte de… Comment dit-on ? Vous savez bien quand on ne se souvient plus d’une chose qu’on a dite la veille. Ça me reviendra. Peut-être pas.

Photo de une : cc Parlement européen, flickr.

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