On connait le contresens régulièrement fait sur 1984, le chef d’œuvre de George Orwell : cette terrifiante fable totalitaire, ce requiem désespéré de l’homme face au totalitarisme assisté par la technologie a souvent été assez banalement lue comme un pamphlet antistalinien. Ce livre l’est en partie, bien entendu, mais le réduire à cela équivaudrait à lire L’Odyssée comme un récit de voyage à la Bruce Chatwin ou La Recherche comme un Who’s who de l’aristocratie française juste avant la guerre de 1914.

De fait, depuis la disparition du Mur de Berlin (vingt ans déjà, comme le temps passe…), 1984 apparaît enfin pour ce qu’il est : une description très précise du fonctionnement des démocraties de marché et ce, jusque dans ses moindres détails. Quelques exemples parmi d’autres : l’utilisation de la novlangue par exemple, ce langage censé empêcher tout recul critique et éviter les crimes-pensées. La novlangue, chez Orwell, consiste à persuader les citoyens à force de propagande que les mots veulent dire le contraire de ce qu’ils signifient, à l’image de la devise de Big Brother :
La guerre, c’est la paix.
La liberté, c’est l’esclavage.
L’ignorance, c’est la force.

Et ne devons-nous pas admettre que nous sommes dans un pays où, pour tous les commentateurs autorisés à pérorer sur toutes les chaînes de télé et dans une grande partie des journaux :
La réforme, c’est la régression sociale.
Le conservatisme, c’est l’attachement à l’égalité.
Le privilégié, c’est le prof à 1400 euros en début de carrière ?

Un autre exemple des analogies troublantes entre l’Angsoc d’Océania et le néo-libéralisme de ces temps-ci ? La Semaine de la Haine, décrite avec un réalisme saisissant à plusieurs reprises dans le roman : chaque jour, pendant une minute, on se réunit sur son lieu de travail pour conspuer ensemble devant un télécran l’ennemi du moment. Estasia ou Eurasia, peu importe, ça peut changer du jour au lendemain, l’important c’est de haïr pour souder encore davantage le groupe. Et gare à celui qui n’invectivera pas suffisamment, il sera suspecté de tiédeur et vite éliminé par la Police de la Pensée. Pour les grandes occasions, la minute de la haine se transforme en Semaine. Et Dieu sait qu’on en a connu des Semaines de la Haine, en France, ordonnées par l’appareil politico-médiatique. Souvenez-vous, dans les années 1990, il fallait haïr les Serbes et les électeurs du Front National. Dans les années 2000, il sera très bien porté de haïr le musulman et/ou le juif, l’important étant surtout d’accroître les tensions communautaires pour empêcher tout mouvement social. La Semaine de la Haine peut aussi se décliner sur un mode mineur, au gré des besoins du système : on focalisera une fois sur le pédophile, une autre fois sur le fonctionnaire. Le fonctionnaire pédophile, en l’occurrence le prof, offre l’avantage de faire coup double et revient de ce fait régulièrement à la « une » des gazettes.

Mais là où le génie prophétique d’Orwell donne toute sa mesure, c’est avec Goldstein. Dans 1984, Goldstein, après avoir été compagnon de Big Brother, est entré en dissidence puis se serait enfui à l’étranger d’où il tenterait de renverser le chef bien-aimé. Cet opposant dont le lecteur finit par se demander s’il existe vraiment tant il est caricatural est en fait là pour polariser toute l’attention et ne représente aucun danger réel pour le pouvoir en place.

Le premier à avoir utilisé la méthode Goldstein, c’est François Mitterrand. En inventant Le Pen qui n’était jusqu’aux Européennes de 1984 (tiens, tiens, quelle coïncidence…) que le chef d’une coalition hétéroclite de vieux roycos, pétainistes, cathos intégristes et païens tendance ND, il a durablement assuré son pouvoir. Il a permis à la droite de se déchirer joyeusement, aux intellectuels de gauche de faire semblant de penser à gauche sans jamais avoir à écrire le mot « ouvrier » et à stigmatiser toute volonté d’aider le peuple sous la très disqualifiante appellation de « populisme ».

Mitterrand était intelligent, instinctif et avide de pouvoir absolu. Sarkozy, qui possède au moins deux de ces trois caractéristiques, a décidé d’utiliser aussi la méthode Goldstein. Il a d’abord essayé avec Besancenot et le NPA. L’acmé médiatique de cette stratégie est apparue dans toute sa splendeur au cours de « À vous de juger », quand Arlette Chabot fit littéralement des câlins en direct au facteur de la IVe internationale. C’est vrai qu’il était bien, ce petit : il faisait peur au bourgeois, piquait des voix aux socialistes et dans le même temps proclamait son refus de toute alliance et donc son innocuité totale pour le pouvoir en place. Je dis « était » parce qu’il n’a pas eu la même vista que Le Pen, et que les ouvriers en grève ont fini par le trouver lassant, voire encombrant, avec ses discours de jeune homme qui en matière d’action politique veut garder les mains blanches mais n’a pas de mains.

Alors, divine surprise, le score de la liste Europe-Ecologie est arrivé. Et avec lui, Cohn-Bendit le retour, II ou III, on ne sait plus trop bien[1. Je cite Charles Pasqua en 1999 sur la question ? Non, ce ne serait pas bien. Oh et puis, zut, j’ai trop envie : « A quoi reconnaît-on que Cohn-Bendit est Allemand ? Il revient tous les trente ans. »]. Cohn-Bendit est un Goldstein idéal : il incarne 68 qui est un formidable repoussoir pour la vieille droite, il représente jusqu’à la caricature le vote bobo, ce qui ne lui permettra jamais d’agréger le vote populaire et il ne représente aucun danger pour l’économie de marché puisqu’en bon libéral-libertaire, il l’aime presque autant qu’un bon tarpé.

Big Brother a gagné. Totalement. Goldstein en est devenu tellement inoffensif qu’on pourrait presqu’en faire un ministre d’ouverture.

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Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernier roman publié: Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche
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