Cinéma français : l’illusion comique | Causeur

Cinéma français : l’illusion comique

215 millions d’entrées, mais pour quels films ?

Auteur

Jacques Déniel

Jacques Déniel
est directeur de cinéma.

Publié le 22 mars 2012 / Culture

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Depuis quelques semaines, le Centre national de la cinématographie, les médias et des professionnels du cinéma répètent avec la même conviction enjouée que la fréquentation des salles a été fantastique en 2011. Pensez donc : 215 millions d’entrées, du jamais vu depuis 1967 ! Tant mieux pour l’industrie culturelle ! Car à qui profite ces entrées sinon à un pourcentage réduit de films (les blockbusters américains et les comédies télévisuelles françaises souvent vulgaires, tous distribués dans les grands multiplexes). Or, le cinéma d’auteur (ou plutôt de hauteur), en un mot celui que nous aimons, ne se porte pas si bien que cela : beaucoup de grands et beaux films ne rencontrent pas leur public, les salles d’art et essai associatives et municipales, ainsi que les distributeurs indépendants trouvent difficilement leur équilibre. Pis, des critiques jugent certains films de haut vol trop élitistes….

Sur les 215 millions d’entrées totalisées en 2011, combien concernent des films de cinéma dignes de ce nom ? Seule ne quarantaine de millions d’entrées rassemble les spectateurs les plus cinéphiles, désireux de découvrir, de voir, d’aimer les films d’Eugène Green, Bruno Dumont, Alain Cavalier, Chantal Akerman, Bela Tarr, Patricia Mazuy, Asghar Farhadi, David Cronenberg, Aki Kaurismaki… Bref, tous ceux qui perpétuent la beauté d’un septième art héritier des auteurs exigeants d’hier (Keaton, Bergman, Hitchcock, Tati, Lubitsch, Ocelot, Sciamma…..).

Le triomphe des comédies insipides est donc l’arbre qui cache la forêt. Par conséquent, il est illusoire de se réjouir du nombre d’entrées en pensant qu’il résulte d’une meilleure éducation à l’image. Ce travail d’instruction cinématographique contribue sûrement à accroître la fréquentation des salles, mais à une échelle fort modeste. Personne n’ignore en effet que nos salles indépendantes sont souvent fréquentées par un public de cinéphiles vieillissants (hormis la Cinémathèque Française dont il faut souligner le remarquable succès, y compris chez les jeunes).

Pour un enfant, voir La Nuit du chasseur ou Ponyo sur la falaise sur grand écran représente une formidable ouverture sur le monde, mais lire avec délectation Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier seul dans sa chambre n’est pas moins important. C’est sans doute la perte du goût de lire, d’apprendre (entre autres évolutions nocives de la société) qui explique une partie du déclin du cinématographeet l’érosion de la fréquentation des films d’auteurs actuels (exception faire du réjouissant succès d’Une séparation).

Que cela ne nous empêche pas de continuer notre indispensable travail d’éducation à l’image en direction du jeune public mais aussi des adultes. Ainsi, l’investissement en argent public pour ce travail est primordial tant du point de vue économique que culturel, éducatif et social. En dernier ressort, l’essentiel n’est pas la quantité des films produits et leur nombre de spectateurs mais la qualité des premiers et le degré de connaissance des seconds. En somme, un élitisme pour tous, comme le défendaient Condorcet, Alain, Antoine Vitez et Jean Vilar.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 22 Mars 2012 à 18h23

      ylx dit

      La marche du monde se moque totalement de la “nostalgie”.
      Vous nous parlez d’une époque qui a disparu avec tant de choses auxquelles vous tenez et je tenais. Mais c’est ainsi. A chaque époque ses émois, ses enthousiasmes, ses icônes, ses modes ! Quand je pense que lorsque j’avais 18 ans il fallait se pâmer devant “l’Année Dernière à Marienbad” ou “Hiroshima mon amour”. Que ça me semble niais, prétentieux et vieilli aujourd’hui !

      • 22 Mars 2012 à 18h41

        LEPIEUX dit

        “Hiroshima mon amour” est toujours aussi beau et ”L’année dernière à Marienbad” toujours aussi ennuyeux, vain et prétentieux.

    • 22 Mars 2012 à 18h11

      pirate dit

      L’élitisme pour tous est une fiction et une escroquerie. Si la cinémathèque rencontre un tel succès ce n’est pas parce qu’elle passe la nuit du chasseur, mais parce qu’elle va faire un festival du nanard un jour, un festival du film de vengeance une autre fois, et où vont se croiser un creuset de film parfois improbable, ou complètement hors de contrôle (Dog bites dog par exemple, Lady Snowblood, Baby cart… etc) qui ne parle plus d’aristocratie cinéphile, de cinéma de “hauteur” comme vous dites, mais d’art populaire. Je sais, je dis un gros mot. Les intellectuels du cinéma tel que vous, qui fabriquez les élites au chômage de Louis Lumière, parle d’eux même à la première personne du pluriel et pense défendre le gratin du cinéma sont, à mes yeux des fossoyeurs. Si le cinéma est devenu un barnum à blockbuster médiocre et à film comique pas moins triste c’est sans doute autant au fait de la puissance médiatique de la promotion, que de la fainéantise du public qui a accepté autant la médiocrité qu’elle en a eu assez de voir du cinéma de hauteur, ou qu’on lui prescrive que ça c’était bien, et ça complètement nul. Quand je vois par exemple des critiques citer Raoul Walsh (1887-1980) pour lancer une charge contre Batman Begins, je me dis qu’il y a un gigantesque fossé entre vous, cette critique, et ce que le public désire. Pire que ce précipice, vous en rejetez la faute sur le public, il est con, il refuse de s’éduquer, le mieux ca serait que le public n’existe pas…
      Un grand nombre de cinéphiles, que ce soit de votre genre ou du mien, se fabrique un genre de snobisme avec le temps. Je me souviens quand j’avais fait la critique de Come and See sur le site Mad Movies, tout le monde de me demander si ce film était aussi jusqu’au boutiste que Croix de Fer. Car dans l’imaginaire de ces cinéphiles là, point de salut en dehors de Peckinpah, en matière de film de guerre. Or Come and See n’est à pas à proprement parler un film de guerre et à vrai dire n’entretient aucun lien avec le cynisme assumé du réalisateur américain. Cet espèce là de cinéphile, comme la vôtre, qui fleuri dans les Cahiers ou Positif, ont une idée très arrêté de ce que dois être le cinéma, et de comment amener le public, qui est, dans les deux cas, un abruti qu’il faut éduquer. La cinémathèque en mélangeant les programmations et les genres au sein de cette programmation, qu’il s’agisse de la Nuit du Chasseur ou de la Main de Fer, fait réellement oeuvre d’ouverture, et plutôt que de demander au public de se cultiver, elle lui offre la possibilité de le faire, que ce soit en regardant un mauvais, ou un bon film. Un film de vengeance populiste et raciste, comme en a produit Hong Kong pendant toutes les années 70, ou une ovni cinématographique comme le film de Laughton ou les films de Powells. Et surtout lui laisse le choix de savoir, par elle même, si la hauteur est plus dans les plans fabuleux des films très chiant et très violent de Chan Che ou dans le minimalisme d’un Rhomer. Il n’y a pas de film d’Hauteur, il y a des bons, et des mauvais cinéastes. Avant que Cronenberg rentre dans votre panthéon, il était le réalisateur de Scanners, Chromosome 3, Rage, Frisson, Vidéodrome, autant de production du cinéma populaire, que récuse votre supposé élite au fait qu’il s’agit d’un cinéma vulgaire, tape à l’oeil pour ne pas dire putassier. Après tout qu’est-ce raconte Scanners, des télépathes, tous victimes in utero d’un médicament, s’affrontent à grand coup d’explosion de crâne et de veine qui gonfle. Pour autant, en effet, Cronenberg était un bon réalisateur. Et puis l’élite l’a reconnu, l’a encensé et se films sont devenu platement bourgeois (History of Violence et les Promesses de l’ombre sont de bons films mais finalement assez plat et sage) EXistenZ a une vision assez naïve de ce qu’on nomme virtualité, il annonce Matrix qui sort la même année et exprime cent fois mieux cette notion, fait du gringue au fan de la première heure en utilisant l’univers organique cher au réalisateur, mais il suffit de voir le Festin Nu, de le comparer à une seule page de son modèle littéraire pour comprendre que le Cronenberg que vous vénérez est le même que votre espèce et toutes les espèces d’élite cinéphile ont tué.
      Pour votre conclusion je vous renvois à Lepage, il explique cent fois mieux l’escroquerie de Condorcet que je ne saurais le faire :

      http://www.youtube.com/watch?v=YTSDeVquHks

      • 22 Mars 2012 à 18h38

        LEPIEUX dit

        Je me fiche des Cahiers et de Positif (contemporains mais j’aime les Cahiers de André Bazin et Serge Daney Positif ne m’a jamais intéressé et bien sûr je n’aime pas du tout les Inrocks et télérama).

        C’est votre avis pour moi le cinéma est un art et donc ne m’intéresse que les films qui élèvent le spectateur, les films où il y du cinéma. Cela ne m’empêche pas de rire en voyant Les Visiteurs. Dans le cinéma il y a des œuvres d’art et le reste comme en littérature, musique, peinture…La détestation de l’élitisme est l’une des choses les mieux partagés des extrémismes de tous bord et des populismes rances.

        “Avant que Cronenberg rentre dans votre panthéon, il était le réalisateur de Scanners, Chromosome 3, Rage, Frisson, Vidéodrome, autant de production du cinéma populaire, que récuse votre supposé élite” Totalement faux j’aime Cronenberg depuis ses premiers films et aussi John Carpenter, Joe Dante, John Woo, Tsui Hark, Kyochi Kurosawa, Wes Craven (plus maintenant il s’est perdu en route)….
        Quant à Raoul Walsh c’est un Génie comme l’ont bien montré Michel Marmin, Jacques Lourcelles, Pierre Rissient, Michel Mourlet…Revoyez donc “la Fille du Désert”
        Je ne suis pas cinéphile mais amateur de et passeur de cinéma. Mais je ne pense vous convaincre tant vous êtes sur de vos positions.

        • 22 Mars 2012 à 19h06

          pirate dit

          Non en effet vous ne me convainquez nullement, et non pas que je suis sûr de mes positions que votre article affirme exactement le contraire de ce que vous prétendez être. Je suis tout à fait heureux que vous aimiez le Cronenberg des débuts qui à mes yeux ne ressemble pas du tout à celui d’aujourd’hui. Et un name dropping rapide des références déifié de mon genre de cinéphilie (merci d’avoir cité tous les saints de mad movies) ne m’impressionne guère. Comme je connais pourtant votre salle, et comme je vous l’ai déjà dit, je l’apprécie (j’ai vécu pas loin, j’y ai vu Lord of War et le Chien Jaune) je pense en effet que votre programmation traduit bien l’idée de “passeur” de, mais nullement votre article qui me renvoi moi à ce mépris élitiste qui a porté au nue la nouvelle vague et massacré le cinéma populaire français. D’ailleurs je ne crois absolument pas à l’oxymore de Condorcet, c’est purement et simplement une escroquerie intellectuelle (encore une fois, accordez vous une heure avec Lepage, si vous ne connaissez pas, qui a passé sa vie dans le monde de la culture pour tous… si j’ose dire). Je ne méprise pas l’élititisme, bien au contraire, je le suis, élitiste, par contre je méprise le procédé qui consiste à ramener l’autre à du populisme rance sous prétexte qu’il n’apprécie pas cette pseudo différenciation entre un cinéma de l’élévation et un autre. Bien entendu que vous riez devant les Visiteurs, c’est drôle, très écrit, bien mené, et après tout le mentor du réalisateur était Audiard. Mais vous faites une différence entre ce spectacle plaisant mais vulgaire, et ce qui est supposé faire oeuvre d’art…là où je n’en fait aucune. Peut-être parce que si le cinéma est également un art pour moi, il reste a définir la notion d’art, et ici nous n’aurons, je le crains, uniquement des points de vue opposés.

      • 22 Mars 2012 à 18h57

        LEPIEUX dit

        Je viens d’écouter Monsieur Lepage et je comprends que trop parfaitement votre position.

        • 22 Mars 2012 à 19h13

          pirate dit

          ah merdum je croyais que je parlais à Deniel, bon… donc je vous réponds à vous mais apparemment, on ne parle pas de la même chose, vous hiérachisé, je méprise cette hiérarchie.

    • 22 Mars 2012 à 18h00

      LEPIEUX dit

      Le texte en entier pour pallier à quelques malentendus qu’il pourraient susciter sinon:

      Jacques Déniel

      215 millions d’entrées où l’illusion comique

      Réponse à l’article « Nous sommes tous des spectateurs de cinéma » de William Benedetto, Directeur du cinéma L’Alhambra, publié dans les pages Rebonds de Libération du mercredi 29 février 2012.

      Depuis quelques semaines le Centre national de la cinématographie, les médias et des professionnels de la profession répètent avec la même conviction enjouée leur satisfecit, le record de fréquentation des salles est fantastique en 2011. Pensez donc 215 millions d’entrées, du jamais vu depuis 1967 ; soit ! Tant mieux pour l’industrie culturelle ! Car à qui profite ces entrées sinon à un pourcentage réduit de films (les blockbusters américains et les comédies télévisuelles françaises souvent vulgaires pour ce qui est des films, les multiplexes pour ce qui est des salles). Mais qu’en est-il du cinéma Art et essai, du cinéma d’auteur ou plutôt d’Hauteur ? Car aujourd’hui tous les réalisateurs se prennent pour des cinéastes et sont considérés comme des auteurs. Hors le cinéma qui domine est celui de l’industrie culturelle qui fabrique des produits formatés à l’esthétique télévisuelle. Le cinéma que nous aimons ne se porte pas si bien que cela, beaucoup de grands et beaux films ne rencontrent pas leur public, les salles Art et essai associatives et municipales, les distributeurs indépendants trouvent difficilement leur équilibre. Des propos anti intellectuels jugent certains films de haut vol comme élitiste….

      Sur les 215 millions d’entrées combien concernent des films de cinéma digne de ce nom, des films qui pourraient rivaliser de talent avec les œuvres montrées dans les dispositifs Ecole et cinéma, Collège au cinéma et Lycéens et apprentis au cinéma, très certainement bien peu. Une quarantaine de millions d’entrées sur le total qui vraisemblablement sont le total de la fréquentation assidue des spectateurs les plus cinéphiles, désireux de découvrir, voir, aimer les films d’Eugène Green, Bruno Dumont, Alain Cavalier, Chantal Akerman, Bela Tarr, Patricia Mazuy, Asghar Farhadi,, David Cronenberg, Aki Kaurismaki….les cinéastes qui continuent de défendre un cinéma d’Hauteur, un cinéma debout perpétuant par leur geste de cinéma, la beauté de cet art montré aux élèves aux travers de films exigeants d’hier et d’aujourd’hui (Keaton, Bergman, Hitchcock, Tati, Lubitsch, Ocelot, Sciamma…..).

      Le triomphe des comédies insipides du cinéma français est un arbre qui cache la forêt. Il est donc illusoire (une illusion comique en somme) de se réjouir du nombre d’entrées en pensant qu’il peut être le fruit du travail d’éducation à l’image nécessaire, important, ludique (ce qui ne doit pas nous empêcher d’exiger aussi le renforcement du travail sur les bases essentiels pour comprendre toute œuvre d’art : savoir écrire, lire et s’exprimer en français, savoir compter, connaître l’histoire de son pays et du monde,…) ; Ce travail contribue surement à la meilleure fréquentation des salles, mais dans quelle mesure, quels sont les outils d’analyse qui nous permettraient de rendre compte de l’influence de cette formation sur les élèves devenus des jeunes adultes ? Quels films vont-ils voir ? Quelles salles fréquentent-ils ? Personne n’ignore aujourd’hui que nos salles Art et essai indépendantes sont souvent fréquentées par un public de cinéphiles vieillissant (hormis la Cinémathèque Française dont il faut souligner le remarquable succès).

      Oui, l’expérience de voir « La Nuit du chasseur » ou « Ponyo sur la falaise » sur un grand écran assis à coté d’autres par des enfants est une formidable ouverture sur le monde, mais celle de lire avec délectation « Le Grand Meaulnes » d’Alain fournier, seul dans sa chambre est aussi importante et sans doute la perte du goût de lire, d’apprendre (entre autres évolutions nocives de la société) expliquent pour beaucoup que le cinématographe ait perdu la flamboyance qu’il avait dans les années soixante, tant au niveau de la beauté et de lagrandeur des films réalisés qu’ à celui de la fréquentation de films exigeant par un bien plus grand nombre de spectateurs qu’aujourd’hui (les chiffres de fréquentation des films de Bergman, Tanner, Wenders, Truffaut sont bien supérieurs à la fréquentation de films équivalents actuels, hormis le réjouissant succès de « La Séparation »). Que cela ne nous empêche pas de continuer notre travail d’éducation à l’image absolument primordial tant pour le jeune public que pour les adultes. Bien sûr il est urgent de faire comprendre par tous que l’investissement en argent public pour ce travail est primordial du point de vue économique, culturel, éducatif et social. Cependant, nous ne sommes pas tous des spectateurs de cinéma, et je ne pense qu’il soit important que nous le soyons tous, on peut aussi lire, aller au théâtre, se rendre à des concerts, fréquenter les musées en toute liberté en possession de l’éducation nécessaire pour

      • 22 Mars 2012 à 18h04

        LEPIEUX dit

        (suite:)

        le faire. L’important n’est pas la quantité des films produits et des spectateurs les voyant, mais la qualité des œuvres et le degré de connaissances de ce qui les voit. En somme l’élite pour tous comme le pensaient Condorcet, Alain, Antoine Vitez ou Jean Villar.

        Jacques Déniel

    • 22 Mars 2012 à 17h34

      Alpheratz51 dit

      Il ne fait pas bon “être”.

    • 22 Mars 2012 à 17h33

      Alpheratz51 dit

      Il ne fait pas bon d’être un infidèle en ce moment !