Christophe Guilluy: “la vague qui a porté le FN restera puissante” | Causeur

Christophe Guilluy: “la vague qui a porté le FN restera puissante”

Entretien avec le géographe

Publié le 01 juin 2017 / Politique

Mots-clés : , , , ,

La présidentielle a amplement validé les analyses du géographe, Christophe Guilluy, sur le clivage centre-périphérie, le divorce du peuple avec ses élites et l'épuisement du débat droite-gauche. Des phénomènes qui vont encore s'amplifier...

Christophe Guilluy. Crédit photo : Hannah Assouline.

Causeur. Emmanuel Macron a remporté la seconde plus large victoire de l’histoire des présidentielles, après les 82 % qu’avait obtenus Jacques Chirac face à Jean-Marie Le Pen en 2002. Le succès du candidat de la « France d’en haut » infirme-t-il vos analyses ?

Christophe Guilluy. Non. Le résultat de Marine Le Pen est impressionnant car il faut le comparer aux 18 % de son père en 2002. Certes, on est encore loin des 50 % parce que le FN ne peut pas rassembler tous les perdants de la mondialisation et une majorité des territoires de la France périphérique. La base « populaire-souverainiste » est en fait beaucoup plus large que l’électorat capté par le Front national. Pour que les perdants de la mondialisation gagnent les élections, il faudrait une double recomposition : en haut (les élites) et en bas (la base). Avec le second tour Macron-Le Pen qui a opposé deux candidats se définissant en dehors du clivage gauche-droite, on est enfin entré dans la recomposition. On le voit bien avec les libéraux de droite et de gauche ayant rejoint Macron pour créer le bloc libéral-mondialiste « En Marche ! ». Mais cette recomposition politique ne se fera pas d’un claquement de doigts ! N’oubliez pas que c’est un processus long, issu de mutations enclenchées il y a vingt-cinq ans.

De fait, il y a vingt-cinq ans, le président avait 14 ans et la France adoptait le traité de Maastricht

Le modèle mondialisé, la décomposition de la classe moyenne, l’émergence de la société multiculturelle ont profondément changé la France. Ces lames de fond disloquent et recomposent politiquement les classes politiques des pays développés. Et ces dynamiques ne montrent pas de signes d’essoufflement. Bref, la vague qui a porté le FN de 18 % à 35 % est toujours puissante et le restera en 2022. Cela ne s’appellera très certainement pas « Front national » et sa candidate ne sera peut-être pas Marine Le Pen, mais cette vague aura une dimension politique puissante.

Autrement dit, le duel Macron-Le Pen n’a rien d’un accident. Ce n’est que l’un des épisodes d’un long feuilleton…

Loin de la catastrophe annoncée, je trouve ce second tour paradoxalement très sain pour l’avenir de notre débat démocratique qui meurt de faux clivages. Maastricht, c’était un éclaircissement, de même que le référendum de 2005 et l’affrontement Macron-Le Pen, quoique ce dernier soit très caricatural. Voilà trente ans qu’on ne sait pas ce que sont la gauche et la droite et qu’on est obsédé par l’antifascisme. Tous les acteurs de ce monde-là sont donc condamnés. Ils ont refusé la recomposition et le renouvellement, et maintenant les électeurs sont en train de les y contraindre. L’intelligence de Macron, c’est d’avoir compris qu’il fallait se dépouiller des oripeaux du clivage gauche-droite et du Parti socialiste.

Cependant, on a l’impression d’être dans un entre-deux. Le front républicain a implosé, notamment parce que deux tiers des militants de La France insoumise ont refusé d’appeler à voter Macron, mais à gauche comme à droite, la stratégie du « Tout sauf Le Pen ! » continue.

Bien sûr. La société française n’est pas la société grecque : on n’est pas dans la tiers-mondisation mais dans un système où les « winners » comme les protégés de la mondialisation sont toujours majoritaires. Et ce bloc « gauche-Fonction publique + droite-retraités » a voté Macron au second tour pour conserver son patrimoine et son statut social. Mais les protections s’effritent. Les nouveaux retraités, par exemple, vont devenir chaque année moins bien lotis car le niveau de pension du secteur privé baisse. Ces catégories populaires votent aujourd’hui LR, et non pas FN, mais pour combien de temps ? Les « gagnants » vont finir par perdre la plupart des « protégés », de sorte que la majorité actuelle va se vaporiser.

Ceci étant, le Limousin, une région « périphérique », a plutôt plébiscité Mélenchon et Macron. À Limoges, qui n’est pas une grande ville mondialisée, Macron a fait 29 %, Mélenchon 23 % et Marine Le Pen 14,5 %. Le vote Macron ne peut donc pas être caricaturé en un vote des insiders ou d’un bloc « gagnants-protégés »

La géographie sociale traditionnelle ne s’efface pas en un jour. À l’échelle nationale, la fracture historique Est/Ouest est encore visible : face à l’Est plus urbain et industriel, l’Ouest voit dominer le rural et le tertiaire tandis que la fonction publique y est surreprésentée. Cette géographie politique « héritée » explique le

[...]

  • couv.46

    Article réservé aux abonnés

    publié dans le Magazine Causeur n° 105 - Mai 2017

  • X

    Article réservé aux abonnés

    Déjà abonné, connectez-vous


    mot de passe oublié | Vous n'arrivez pas à vous connecter ?
     

    PAS ENCORE ABONNÉ ?

    couv.46
  • La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 3 Juin 2017 à 8h34

      lafronde dit

      Lecteur du géographe Guilluy, j’approuve son diagnotic sociologique. (France protégée / France exposée). Mais j’ai des réserves sur son pronostic idéologique. Elles sont dues à l’aliénation du Peuple (du petit peuple au bourgeois) quant à leurs intérêts rationnels.

      Ce n’est pas parce qu’une catégorie sociale privilégie tel ou tel vote d’opposition, que ce vote, s’il devenait majoritaire serait une solution optimale pour cette catégorie. Autrement dit les votes sont des choix collectifs, soumis à des contraintes d’un ordre moral idéologique, qui évolue avec le temps. Depuis que l’on vote au suffrage universel (1848) il a fallut défendre la République, puis, longtemps, la classe ouvrière, et aujourd’hui louer la Société ouverte et nomade.

      Pour autant aucunes de ces idéologies successives républicanisme, socialisme, marxisme puis nihilisme national et identitaire n’ont pas apporté des progrès tangibles respectivement pour nos libertés, dans la prospérité de la classe ouvrière, dans l’essor économique et civilisationnel des pays d’émigration, dans la cohésion nationale du pays d’accueil.

      Le petit peuple n’est pas le seul a pouvoir être abusé par une idéologie. Le républicanisme concernait les élites, comme aujourd’hui le politiquement correct. Il y a toutefois un point commun entre toute ces idéologies, c’est la restriction des libertés qu’elles amènent, pour promouvoir leur idée du Progrès.

      • 3 Juin 2017 à 8h43

        lafronde dit

        La recomposition politique peut se faire vers le libéralisme, pour peu que des medias audibles du plus grand nombre, fassent cette pédagogie de la Liberté. Ces medias ont manqué dans la campagne. Ils en sont encore à l’équation libéralisme= antisocial, alors les pays plus libéraux que nous (hors Chine, nous vendent plus de biens technologiques que nous leur vendons. Où est le bien social de notre régime, s’il dégrade par la fiscalité, la compétitivité de nos productions ?

        Personne n’a su l’expliquer, et le pouvoir prétend que le Droit du Travail est la priorité. Comme l’écrit l’auteur, c’est une alliance des nantis de l’Etat et des gagnants de l’économie mondialisée.

        Pour ne pas rester l’éternel perdant des arbitrages, le salariat français devra s’éduquer en économie. Sans doute considérer que la meilleure garantie du salarié, n’est plus fondée sur son contrat mais sur la maîtrise de son métier, son expertise, et aussi sur un « bon » marché du travail (où l’offre de postes excède la demande). Pour cela le salariat devra intégrer les impératifs de rentabilité d’une entreprise. Et apprendre à se méfier des politiciens et de leurs solutions à base de taxes et de réglementation.

        Quitter l’Etat centralisé sera aussi nécessaire pour que les municipalités puissent légalement favoriser leurs “laissés pour compte” sur le marché local de l’emploi. Les libertés locales peuvent servir la nécessaire solidarité bien mieux et moins cher que l’Etat.

    • 3 Juin 2017 à 8h09

      QUIDAM II dit

      Bien qu’elle soit plutôt fauchée, la petite bourgeoisie intellectuelle, (celle qui va aux expos, au theâtre de la colline et qui lit Proust), a voté pour Macron parce qu’elle croit être de l’élite. Elle mettra un peu de temps à comprendre qu’elle fait partie des classes populaires et qu’elle est en réalité le dindon de la farce politique en cours.
      Obsédée par l’antifascisme, elle refuse par lâcheté de voir que le fascisme aujourd’hui est l’islamisme et non pas le FN qui n’est pas plus « à droite » que ne l’était le gaullisme à la fin des années 60 du siècle dernier.
      Christophe Guilluy déclare que « L’université française est morte ! Personne ne se réfère à des productions d’universitaires français aujourd’hui », dit-il… On se souvient de l’article qui a fait le titre de couverture du numéro de l’édition européenne du magazine TIME (3 décembre 2007) : « La mort de la culture française »
      Antoine Compagnon en fait une bonne analyse dans un article intitulé : « Le déclin français vu des Etats-Unis » (Le Monde du 29/11/2007)

    • 2 Juin 2017 à 17h47

      Bacara dit

      Excellente analyse . Un reproche cependant: il parle de fragilité économique et sociale pour expliquer le vote FN : il devrait prendre en compte la colère intellectuelle quand on constate la prolifération des femmes voilées .Car automatiquement , il s’ensuit une chute des résultats scolaires. C’est comme assister à l’abêtissement de générations. 

    • 2 Juin 2017 à 15h20

      gigda dit

      En passant merci à Guilluy pour son travail. 

    • 2 Juin 2017 à 10h34

      marcopes dit

      avec Sarkozy on a eu droite et fausse gauche au pouvoir ensuite on a eu fausse gauche socialiste avec Hollande et maintenant on a fausse gauche et droite pour on l’aura sans doute compris exactement la même chose que depuis le départ de Chirac c’est à dire une ligne libérale qui n’a pour seul objectif d’ouvrir un champ de plus en plus important à la finance en laissant croire que tout les cinq ans nous optons pour un changement ; force est de constater que le seul changement possible ne pourra malheureusement venir que des extrêmes

    • 2 Juin 2017 à 9h39

      accenteur dit

      Liamone refuse de réactualiser ses connaissances. Il pense selon une logique dépassée.

      • 2 Juin 2017 à 12h20

        Liamone dit

        Demande à Jalk, vice président du FN par intérim et autres négationnistes du FN s’ils incarnent le pétainisme ravalé ou le gaullisme.

      • 2 Juin 2017 à 15h04

        accenteur dit

        Liamone
        je préfèrerais que les problèmes concernant une immigration à flots continus… sur combien d’années ? un islamisme totalitaire à combattre dans la patrie des droits de l’homme, et par conséquent de la femme, soient traités par d’autres que le FN. Le sort du FN m’indiffère. Les problèmes ne vont pas disparaitre pour autant.

        • 2 Juin 2017 à 18h35

          Liamone dit

          Là je suis tout à fait d’accord