J’apprends que Christine Boutin est candidate pour 2012 et je trouve que c’est une bonne nouvelle. D’abord, pour une raison un rien mesquine, qui me fait assister avec bonheur à la multiplication des candidatures à droite. Si tout ce petit monde parvient à avoir les cinq cents parrainages, il va y avoir des sueurs froides du côté de l’Elysée et un adversaire fébrile est toujours plus facile à combattre.

Faisons les comptes, comme ça, pour le plaisir. Sur le créneau du souverainisme gaulliste, Nicolas Dupont-Aignan et Dominique de Villepin. On peut penser qu’ils iront jusqu’au bout. NDA parce qu’il est sincère et DDV parce que la haine est un excellent carburant. Au centre, Jean-Louis Borloo est clairement déclaré tandis que François Bayrou, autant par fierté (celle d’avoir eu raison avant tout le monde sur la dangerosité d’un parti unique à droite) que par souci de sa propre survie politique, se présentera pour la troisième fois.
Et maintenant, Christine Boutin… Ses 1,1% à la présidentielle de 2002, ça fait tout de même 340.000 voix. Soit à peu près ce qui a manqué à Lionel Jospin lors du même scrutin face à Le Pen père et qui pourrait bien manquer au président sortant face à Le Pen fille.

Mais foin de ces calculs d’apothicaire : la candidature de Christine Boutin est une bonne nouvelle parce qu’elle représente un courant de pensée qu’on entend trop peu et qui, pour faire vite, est l’héritier du catholicisme social, celui de Lamennais et de Lacordaire. Ils furent des pionniers de la laïcité en réclamant dès 1830 la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Nous voilà devant un premier paradoxe. Christine Boutin a beau avoir été nommée par Jean-Paul II conseillère pontificale pour la famille, pour préserver la laïcité je lui fais davantage confiance qu’à l’UMP, qui évoque de plus en plus souvent la « droite américaine » et qu’à un Nicolas Sarkozy qui a cru bon d’établir une hiérarchie entre l’instituteur et le pasteur, ce dernier étant déclaré plus apte à la transmission des valeurs morales.

Je pourrais ajouter, pour être honnête, que je lui fais aussi plus confiance sur cette question que je ne fais confiance à une certaine gauche relativiste et communautariste pour laquelle « toutes les religions, elles sont belles, toutes les religions, elles sont gentilles. » Christine Boutin garante de la laïcité, le paradoxe n’est qu’apparent pour qui sait que l’Evangile a lui-même défini cette séparation entre le temporel et le spirituel : « Rendre à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César. »

Qui dit mieux, chez les autres monothéismes ? Sérieusement ? Voilà pourquoi moi, vilain matérialiste marxiste, paisiblement agnostique, je me sentirais davantage protégé dans ma liberté de conscience par Christine Boutin que par, au hasard, « Riposte Laïque » si mal nommée.
Christine Boutin, ce qui est également rassurant pour moi, n’est pas libérale. Cela devient rare, à droite mais à gauche aussi. Pour elle, l’économie de marché est un mal nécessaire et elle plaint sincèrement les riches, qui le sont de plus en plus, car il sera beaucoup plus compliqué pour eux d’entrer au Royaume des Cieux. Vous savez, cette histoire de chameau et d’aiguille…

Ses références en matière d’économie sont à chercher dans l’encyclique de Benoit XVI, Caritas in veritate, où il est dit une banalité de base mais qui, comme toute banalité de base, est oubliée en ces temps déraisonnables de financiarisation du monde : ce n’est pas l’homme qui est au service de l’économie mais l’économie qui est au service de l’homme.
Il se trouve, oui, que Christine Boutin a encore ce culot de s’intéresser à l’homme, à la façon dont il vit et dont il meurt, dont on le met en prison et dont on l’éduque, et ce, loin des graphiques et des courbes qui seraient censés le résumer.
Elle pense donc, autre banalité de base, que c’est la vie qui a toujours raison.
L’avortement ? Pour elle, c’est surtout le résultat d’un échec de notre société qui s’est montrée incapable d’offrir, notamment aux classes les plus défavorisées, des conditions matérielles minimales et une information digne de ce nom pour que la venue d’un enfant ne soit pas vécue comme une catastrophe.

L’euthanasie ? Plus compliqué mais finalement, il y a quelque chose de sain à refuser de légiférer sur la question et à laisser médecins et familles décider de ce qu’il convient de faire en conscience.
Cohérente jusqu’au bout dans cette politique de vie, Christine Boutin est logiquement opposée à la peine de mort dont on rappellera au passage qu’elle figure toujours dans le programme du FN, tandis que le prurit guillotinaire démange aussi du côté des députés de la Droite populaire.

Logiquement ce souci de la dignité humaine la conduit à être en pointe sur la condition carcérale. Ce n’est pas très à la mode, ça, en ce moment, de s’intéresser au sort des prisonniers, surtout à droite. L’ambiance, dans une opinion chauffée à blanc par vingt ans de reportages anxiogènes sur TF1, est plutôt celle du rapport Ciotti: « Tout le monde en taule à la première incartade, et pas dans des prisons quatre étoiles s’il vous plaît ! Et jusqu’au bout, la peine ! Jusqu’au bout ! » Christine Boutin sait que les prisons quatre étoiles existent seulement pour ceux qui n’ont jamais visité un centre pénitentiaire. Elle milite donc pour 9m2 par détenu et surtout un numerus clausus qui se résume à une équation simple : un prisonnier pour une place de prison et pas, comme par exemple à la prison de Lille où éclatent des incidents graves tous les jours, 850 taulards pour 630 places.
Et de rappeler au passage que si la prison punit, elle est là aussi pour réinsérer et éviter la récidive. Ce qui l’a conduite à cette idée très catho donc très humaine de « justice réparatrice » visant à instaurer un lien entre le coupable et sa victime.

Dans la nouvelle doxa réactionnaire, on dirait que Christine Boutin pratique la culture de l’excuse, cette accusation systématique lancée à tout responsable politique qui pense que la prévention, c’est mieux que la répression. En général, ce sont les gens de gauche qui prennent ça dans les dents.
Christine Boutin est-elle de gauche ? Sûrement pas mais il y a dans son combat quelque chose d’un peu vexant pour la gauche qui avait déposé le premier projet de loi sur le droit opposable au logement en 2005, c’est-à-dire avant le cirque médiatique des Don Quichotte. C’est que Christine Boutin, comme son illustre prédécesseur Lacordaire, pense qu’entre le faible et le fort, c’est la loi qui protège et la liberté qui opprime.

Il ne s’agit pas de culture de l’excuse mais de culture du Pardon.
Oui, décidément, dans un pays qui ne sait plus ni aimer ni s’aimer, sa candidature, en vérité, je vous le dis, est une bonne nouvelle.

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Jérôme Leroy
Écrivain et rédacteur en chef culture de Causeur. Derniers livres parus: Nager vers la Norvège (Table Ronde, 2019), La Petite Gauloise (Folio Policier, 2019)
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