Quand les choses de la vie défilent dans le rétroviseur | Causeur

Quand les choses de la vie défilent dans le rétroviseur

Série d’été: un film, un livre, 8

Auteur

Thomas Morales

Thomas Morales
est journaliste et écrivain...

Publié le 04 septembre 2016 / Culture

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On ne dira jamais assez combien la laideur de l’époque actuelle nous accable et nous désole. Une vulgarité de ton doublée d’une absence de style. Une lourdeur bien-pensante qui, chaque jour, envahit les écrans et les librairies. Et cette morgue suicidaire de filmer, écrire, manger, s’habiller comme tous les autres peuples, résignés à accepter ce destin tragique. La mondialisation a été jusqu’à standardiser nos émotions. Les Français y ont perdu leur singularité et leur sensibilité. Affirmer que « c’était mieux avant ! » n’est pas une posture réactionnaire mais un constat lucide et, sans appel. Il suffit de revoir « Les choses de la vie », le film de Claude Sautet (Prix Louis-Delluc 1970) adapté du roman de Paul Guimard sorti en 1967 chez Denoël.

Une France aussi inconstante qu’attirante

Ce bond dans le passé sur une musique de Philippe Sarde nous éclaire sur ce que nous avons été : des esthètes mélancoliques, des héros fatigués, des enfants tristes, des conducteurs imprudents, des amoureux en bout de course, c’est-à-dire les représentants d’une nation aussi inconstante qu’attirante. Les filles rêvaient en secret que Pierre (Michel Piccoli) les prendrait à la sortie du lycée dans son Alfa Giulietta Sprint, gris métallisé, phares « longue portée ». Leurs mères en mourraient de jalousie et leurs pères ne désapprouveraient pas complètement ce choix du cœur. Il y a des images que l’on n’oublie pas. Piccoli, cigarette pendante, nœud de cravate légèrement ouvert, les mains rivés sur le volant en bois de sa voiture italienne, le regard perdu dans ses souvenirs et ses amours, conduit trop vite sur une Départementale quand une bétaillère s’immobilise à un carrefour, près d’un lieu-dit appelé « La Providence ».

Les garçons débattaient, au bistrot du coin, de longues heures sur les avantages comparés des deux actrices à l’écran : Hélène (Romy Schneider) et Catherine (Lea Massari). Chacun vantant les mérites de sa protégée, trouvant dans un geste anodin, un supplément de charme ou dans une intonation particulière, les prémices à un rapprochement des corps. À vrai dire, elles n’étaient pas si faciles à départager. Romy, lunettes sur le nez, enfilant une chemise au petit matin, qui se met à taper à la machine avait de quoi réveiller les fantasmes plus enfouis. Le cinéma d’aujourd’hui produit-il quelque chose d’aussi érotique, classique et déroutant ? Le grain de peau de Romy et cet accent à couper au couteau faisaient grincer les lits dans les internats des années 70.

Romy contre Lea

Pour les adorateurs de Lea Massari, il ne faisait aucun doute que la fêlure de la belle romaine l’emportait sur la troublante viennoise. La voix de Lea, son amertume, sa retenue, son splendide visage de femme blessée lui assuraient la victoire finale. Mais, lorsqu’on entendait la « Chanson d’Hélène » interprétée par Romy, nous n’étions plus sûrs de rien. Ces deux femmes nous désarmaient. A l’été 1969, le tournage des «choses de la vie », notamment l’accident de la route, fut compliqué à scénariser et nécessita l’utilisation de nombreux véhicules. Ce dérapage non contrôlé n’était finalement qu’un prétexte à raconter l’errance amoureuse d’un homme mûr. Dans le roman qui a obtenu le Prix des Libraires en 1968, Pierre Delhommeau n’est pas un architecte mais un avocat parti plaider à Rennes et il ne roule pas en Alfa mais dans une MG 1100. Paul Guimard, admirable écrivain du sentiment refoulé a emprunté le titre de son livre à une locution de Valery Larbaud. Son personnage principal, reste conscient durant toutes les phases de l’accident. De l’entrée dans le virage à vive allure jusqu’à l’hôpital sur un brancard, il ne perd, à aucun moment, connaissance. Il entend tout. Il voit tout. Le paysage s’est figé dans une netteté mémorielle. Il délivre alors un testament précis, détaillé, impudique et profond de sa relation avec Hélène. « A force de se pencher sur son passé, on contracte envers soi des complaisances suspectes. Hélène me reproche d’enjoliver – elle dit « maquiller » – ma jeunesse […] Elle proclame que la mythologie de l’adolescence conduit au gâtisme » fait-il avouer à son héros fracassé, à l’article de la mort.

Les choses de la vie – roman de Paul Guimard – Folio.

Les choses de la vie – film de Claude Sautet –  DVD StudioCanal.

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    • 8 Septembre 2016 à 0h19

      dany dit

      Regardez-moi toutes ces chochottes nostalgiques de leur belle jeunesse, elles me feraient presque pleurer… Messieurs, ressaisissez-vous!

      • 9 Septembre 2016 à 11h49

        plouc dit

        finalement la solution est dans le hijab et le burkini !!!! n’ est ce pas ?????

    • 7 Septembre 2016 à 14h16

      beornottobe dit

      “Quand les choses de la vie défilent dans le rétroviseur”……..:
      il est grand temps de se faire une raison !

      • 7 Septembre 2016 à 14h26

        saintex dit

        Tant qu’elles défilent dans le rétroviseur, elles ne nagent pas dans le potage.

        • 9 Septembre 2016 à 20h37

          beornottobe dit

          Tout dépend dans quelle ambiance familiale on se débat!( du verbe “se débattre”)…..
          (tant que c’est : “ras les pâquerettes,c’est “ras les pâquerettes”………
          CQFD

    • 4 Septembre 2016 à 19h09

      Habemousse dit

      C’était l’heureuse époque du Rockn’roll, des bananes et des paroliers de génie, à l’image de ceux qui ont lancé Les Chaussettes Noires ou Johnny, bref rien que du lourd pour rendre les porte-monnaie de notre jeunesse plus légers, tandis que la génération de nos parents, celle de la drôle de guerre, digérait l’Indochine et l’Algérie sous les ricanements des syndicats et des intellectuels malades de ne rien faire, sans se rendre compte que De Gaulle, face aux Anglo-saxons, avait dû en rabattre et faire semblant d’être comme son peuple, insouciant devant les produits américains qui déferlaient sur nos côtes, dans nos boutiques et sur nos écrans.

      La fin d’une nation s’est fêtée dans une ambiance fumette et amour libre, plus pour s’étourdir que réfléchir au nouveau statut de notre pays, sous domination et protection anglo américaine.

      On mourrait au nom du progrès pétaradant et un cinéaste appelait cette fin ordinaire « Les choses de la vie » en filmant le début de la fin, même si notre agonie peut encore durer quelques dizaines d’années. 

    • 4 Septembre 2016 à 18h44

      webriton64 dit

      C est vrai que ce film, et bien d autres de Claude Sautet, est vraiment à l image de cette France des années 70 , la nostalgie peut expliquer cet attachement. Le talent aussi .Il me semble que c était une époque heureuse, mais c est peut être le regret éternel d une jeunesse qui est bien finie