Chevillard ou la risée des fauves

Ne ratez pas cet écrivain comme on n’en fait plus !

Publié le 02 décembre 2008 à 4:49 dans Culture

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Cela n’aura échappé à personne, nous vivons une époque assez peu fréquentable. Les générations qui nous ont précédés nous montrent du doigt, hilares ou en larmes, incrédules. Cependant, il arrive aussi quelquefois que nous effleurions “la main de la petite fille Espérance”. Que nous trempions le pied, par inadvertance, dans une flaque de joie ou de surprise à l’état brut. C’est ce qui m’est arrivé en découvrant le site de l’écrivain Eric Chevillard, L’autofictif. Les écrits de Chevillard font partie de ces humbles miracles contemporains qui nous rappellent subrepticement le miracle massif d’exister.

Chevillard est, à ma connaissance, le seul auteur parfaitement poilant publié aux Editions de Minuit. Ce n’est pas le moindre de ses paradoxes. Il a écrit une vingtaine d’ouvrages aux titres souvent très beaux, comme Mourir m’enrhume, Démolir Nisard ou Sans l’orang-outang. Depuis le 18 septembre 2007, il publie sur son site chaque jour un ensemble composé de trois fragments. Ces ensembles sont numérotés, de 1 à 401, mais les choses devraient s’aggraver par la suite.

“Chacun de ses milliers d’aphorismes règle une fois pour toutes la question de l’homme et il n’y a plus à y revenir. (355)” Au cœur de l’œuvre de Chevillard, la glorieuse et perpétuelle débâcle humaine. Incessamment et comiquement, sa littérature la mime, feignant l’échec ininterrompu. “Oh non ! Pèse aussi sur moi la menace du Goncourt des lycéens ! Ne m’épargnera-t-on aucune honte ? Où se cacher après cela, où fuir ? (9)” “Un contretemps survient – la livraison ne pourra avoir lieu que demain – et voici toute ma vie à jamais retardée. (309)” Avec un art qui évoque parfois celui de Sempé, il transmue la banale mégalomanie de l’homme ordinaire (nous autres) en poésie métaphysique. “Pas de grand homme pour son valet de chambre. Aussi vais-je renvoyer Firmin. (8)” “Certes, les Américains ont élu un président jeune, un président noir, un président démocrate, nous pouvons les en féliciter tout en observant cependant qu’ils n’ont pas poussé l’audace jusqu’à porter au pouvoir tel écrivain français, auteur aux éditions de Minuit d’une quinzaine de romans extravagants à faible tirage. (378)” Comme l’admirable Robert Benchley, dont le camarade de Koch a chanté ici la juste louange, Chevillard pousse le non sensé à une grande plénitude de sens.

Le monde de Chevillard est un monde trivial et quotidien, incessamment frappé par les zébrures de l’exotisme et de l’absurde. “Il ne ratait jamais une occasion d’étrangler un enfant ou de pousser dans l’escalier une vieille personne. Et toujours une insulte à la bouche quand nous le croisions. Toujours prêt à nous casser la tête. Comment aurions-nous pu soupçonner notre voisin d’être ce saint homme répandant le bien dans la ville à la nuit tombée ? (340)” Les fissures qui morcellent son monde et le dévoilent laissent jaillir l’imprévisible, l’inquiétante étrangeté ou le grotesque. “Trois jours durant, j’ai soupçonné Agathe de préparer un casse avant de comprendre que son babyphone captait par interférence le portable d’un malfrat notoire domicilié dans le voisinage. (321)” “L’homme à la table des amis qui nous est le plus étranger, c’est soi. Quelle tête faisons-nous parmi ces visages familiers, à quoi ressemblons-nous, quelle est notre place au milieu des autres, dans cet ensemble, dans cette figure, et comment notre présence la modifie-t-elle ? L’ignorance de ces choses est la même pour chacun des convives : voilà ce qu’on appelle partager un repas. (347)”

La prose de Chevillard est peuplée par une ahurissante cohue d’animaux sauvages. Et, on le sent bien, Chevillard est complètement débordé. “J’essayai de faire bonne figure dans l’arbre des oiseaux magnifiques, parmi les calaos, les perroquets, les toucans, les paradisiers, j’essayai de faire bonne figure en souriant de toutes mes dents, mais aussitôt les oiseaux s’envolèrent. Je fis une nouvelle tentative, espérant voir revenir les calaos, les perroquets, les toucans, les paradisiers, je m’y pris autrement, dans l’arbre des oiseaux magnifiques, mon visage congestionné devint écarlate puis violet, je tirai une langue noire, de la bave claire dégouttait à mes commissures et, dans mes yeux fixes, luisait un éclat bleu de porcelaine. Il y eut un bruissement d’ailes, puis s’abattit sur l’arbre des oiseaux magnifiques une nuée de corbeaux croassant. (369)”

Je ne vois qu’un seul précédent à une si navrante incompétence en matière de dressage : le cas du piteux Franz Kafka. L’un comme l’autre, au reste, sont incapables de tenir correctement leurs grands fauves : qu’il s’agisse des tigres qui envahissent les centres-villes dans L’œuvre posthume de Thomas Pilaster ou de la “jeune panthère” qui se couche sur le narrateur, devenu invisible à force d’amaigrissement, dans Un artiste de la faim. Dans une lettre à Martin Buber, Kafka avait indiqué que ses proses ne devaient pas être intitulées « Paraboles », comme le suggérait Buber pour une publication dans sa revue. Kafka, quant à lui, préférait l’humble et royale dénomination d’”Histoires d’animaux” (Tiergeschichten). Les proses de Chevillard méritent elles aussi ce nom. C’est toujours la même histoire qui se répète. On commence par ne pas savoir dompter des fauves, des vautours ou des cancrelats, puis un jour on en vient à prétendre aussi être infichu de dompter des hommes et, de fil en aiguille, de se dompter soi-même.

Parmi les signes d’espérance et les humbles et rares miracles de l’année 2008, invisibles aux “grands de chair” et autres winners multirécidivistes, je signalerai, après Chevillard, une autre rencontre infime. Lors du “passage de la flamme olympique à Paris”, le 7 avril dernier, j’avais médité une ruse pour ne rien voir ni savoir d’un si funeste “événement”. Je me suis donc rendu « sur le terrain », en un point quelconque du “parcours de la flamme” et la ruse a parfaitement fonctionné. De ce point stratégique, les touristes cachaient les Tibétains qui cachaient les Chinois de Paris qui cachaient les innombrables journalistes qui cachaient les innombrables policiers qui dissimulaient eux-mêmes parfaitement les sportifs chargés personnellement de cacher la flamme éteinte. Et, comble de mon triomphe, les sportifs ne sont même pas passés par là. Je me suis ensuite rendu en un autre point du parcours et cette fois je suis parvenu à arriver cinq minutes après “le passage de la flamme”. C’est alors que le miracle s’est produit, au cœur de toute cette abstraction insensée de festivisme terminal armé jusqu’aux dents. Il restait encore quelques badauds consternés sur le bord du boulevard. Certains d’entre eux débordaient du trottoir. J’ai aperçu alors, au milieu de la chaussée, un grand policier lunaire qui s’est mis à leur faire à distance un geste de la main très délicat, d’une timidité effroyable, pour leur suggérer de remonter sur le trottoir. Ensuite, il n’a rien fait d’autre que de répéter humblement ce geste comique et splendide, dont la modestie et la douceur semblaient planer en dehors du temps.

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  • 7 December 2008 à 11h21

    lycos dit

    Pour ma part, je n’ai pas encore lu ce pauvre Eric Chevillard mais j’avoue que quand on a fait de Mirko Gwattwes son oeuvre de chevet il ne reste plus grand-chose à espérer de la vie – et subséquemment de la littérature.

  • 6 December 2008 à 8h57

    Vinosse dit

    Dame Angela, ne vous énervez pas! Ne faites pas d’amalgame! J’aime assez Chevillard et lui trouve assez d’humour et d’esprit pour ne pas lui concéder sa qualité d’écrivain de grand talent, mais je ne pense pas que le comparer à Franz soit judicieux.
    La petite Agathe apporte à Eric tout ou presque d’un bonheur après lequel Franz a couru, quasiment en vain.
    A partir de là il est difficile de comparer leur littérature.

  • 5 December 2008 à 22h43

    Bruno Maillé dit

    Merci Klaus ! Je confirme entièrement vos révélations concernant l’immense Mirko Gwattwes. Je n’ai évidemment rien contre Baxter, que je n’ai hélas pas l’heur de connaître encore.
    A ma connaissance, être Français n’est pas précisément un crime.

  • 5 December 2008 à 21h03

    Klaus dit

    Il n’existe pas de Mirko Gwattwes. Bruno Maillé tenait juste à montrer que c’est une absurdité et une pédanterie d’aller chercher un artiste peu connu (et même assez connu) pour dire que celui dont on parle n’en est qu’une pâle copie. Des analogies sont toujours possibles mais ceux qui ont vraiment lu Éric Chevillard voient bien qu’il a son style propre.

  • 5 December 2008 à 8h45

    caplan dit

    A Maillé
    Glen Baxter, “affligeante copie de Mirko Gwattwes”… Waow.
    Ben mon vieux, si vous êtes si difficile, pourquoi pondre des papiers sur un auteur franchouillard de troisième division ?

  • 4 December 2008 à 12h06

    Bruno Maillé dit

    A Joël Bécam : Votre site est très plaisant.
    A Caplan : Savez-vous que Glen Baxter n’est qu’une affligeante copie de Mirko Gwattwes, le génie hongrois de la littérature de l’absurde du XVIIe ?
    A Pepine iériste : Si la littérature vous ennuie, il se pourrait que j’ennui vienne de vous, non de la littérature.
    A Vinosse : Kafka est à peu près la seule “chose” que je connaisse. Je connais mal Chevillard, en revanche. Je n’ai parlé que de certains traits communs entre ces deux auteurs. Je ne doute pas qu’ils divergent par mille autre aspects, bien sûr. Ni que la grandeur de Kafka est incommensurable et stupéfiante.
    Merci pour toutes vos remarques.
    Pourquoi les idéologues de service (de gauche ou de droite) se taisent-ils quand on leur met un peu de littérature sous le nez ?

  • 4 December 2008 à 3h03

    Angela dit

    Vinosse, il faudra que l’on m’explique un jour pourquoi il est toujours jugé scandaleux de comparer un auteur vivant à un illustre écrivain, consacré par la postérité ? N’y aurait-il de bons écrivains que les écrivains morts ? Le Journal de Kafka (le grand, l’immense Kafka, nous sommes d’accord, est plein de notations insignifiantes aussi, parfois, son génie n’éclate pas à chaque phrase non plus ! Et oui, je crois qu’il y a des auteurs vivants (qui seront morts un jour, rassurez-vous) qui valent autant que ces grandes figures. Nous sommes aveuglés par la proximité, nous avons une curieuse propension à détester nos contemporains, à ne jamais vouloir leur accorder la moindre importance, comme s’ils étaient suspects de complicité avec ce réel pénible que nous subissons. Et oui, il me semble que le blog et les romans de Chevillard, comme ceux de Michon ou de Volodine relèvent de la meilleure littérature et qu’ils n’ont pas à rougir d’être comparés aux plus grands.

  • 3 December 2008 à 20h24

    Patrick dit

    Agnès a raison, il n’est que Causeur pour désigner à notre désir (de lire) Chevillard. Et voyez combien Maillé est malicieux, comme il manie la manne et la répand sur notre petit monde. Il vient des monts d’Auvergne, assurément, un pays «où il y a plus de montées que de descentes» et des écrivains «notoirement méconnus»…

  • 3 December 2008 à 18h11

    Vinosse dit

    Je lis tous les matins Chevillard quelquefois inégal, nul n’est parfait, mais ce n’est pas déplaisant. Un peu archaïque peut-être… Et comme souvent dans ces cas, il réutilise ses vases pour ses petits bouquets du jour.
    Par contre, le comparer à Kafka, cher monsieur, prouve que vous connaissez mal Kafka, même si vous l’avez lu!

  • 3 December 2008 à 3h04

    Agnès dit

    Chiant, Chevillard ?! Notre auteur le plus drôle. Le seul qui le soit vraiment, peut-être ! Je partage plutôt le point de vue de notre hôte, ce blog est un délice quotidien.

  • 2 December 2008 à 21h28

    Klaus dit

    Honteux de ne pas le connaître, je suis allé jeter un coup d’œil sur quelques œuvres de Glen Baxter. Il m’est apparu clairement qu’il avait sans aucun doute inspiré Jules Renard, Jean Giraudoux, Samuel Beckett et Éric Chevillard dont tout le talent n’a, du reste, pas su traduire le génie de notre anglais. Baudelaire aussi, il faisait rien qu’à copier sur les étrangers, qui n’était après tout qu’un sous-Poe laid.

  • 2 December 2008 à 19h33

    Pepine iériste dit

    Merci à vous Monsieur Maillé, de m’avoir fait connaître Eric Chevillard. J’ai visité son site, lu avec patience et curiosité les mois de septembre et Octobre….. Je n’irai pas plus loin.
    C’est assez chiant et je n’ai pas la patience d’un psy pour éponger toute cette tristesse.
    Je n’ai pas non plus le divan qui convient.

  • 2 December 2008 à 16h20

    Pascal dit

    “Les écrits de Chevillard font partie de ces humbles miracles contemporains qui nous rappellent subrepticement le miracle massif d’exister.”
    Fichtre!
    Vous n’y allez pas de main morte!

  • 2 December 2008 à 14h39

    Didier Goux dit

    Je garde quant à moi une tendresse particulière pour le hérisson, brave animal “naïf et globuleux”.

  • 2 December 2008 à 13h52

    caplan dit

    Bof. Bof. Bof… Chevillard n’est rien d’autre qu’une mauvaise traduction (pour ne pas dire un plagiat pur et simple) de l’oeuvre de Glen Baxter, roi anglais de l’absurde.

  • 2 December 2008 à 10h29

    Klaus dit

    Tous les matins, je ne manque pas de passer sur le blog d’Éric Chevillard puis de jeter un coup d’œil sur ce qu’il y a de nouveau parmi les articles de Causeur. Aujourd’hui, ça se rencontre. Je colle trop à mon temps. Au secours !

  • 2 December 2008 à 6h41

    Joël Bécam dit

    Bravo pour cet excellent article consacré à Eric Chevillard qui, à l’instar de Jean Rouaud ( ce ” Minuit de naguère “), est bel et bien, comme vous le soulignez fort justement, un ” Minuit hors norme ” ! Mais bien entendu, ce commentaire de ma part est tout, sauf désintéressé. Je vous invite donc, si vous le voulez bien, à venir faire un ,petit tour de blog du côté de chez moi, mon ” Coucou Le Neb “, entre autres, et peut-être aussi mon ” DIC “, devraient vous ravir, du moins je l’espère de tout coeur. Bien à vous.
    Joël Bécam
    L’Amour délivre : http://www.joelbecam.blog.lemonde.fr