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Cheveux courts et idées longues

Pour l’honneur des skinheads !

Publié le 09 juillet 2010 à 6:00 dans Société

Skinheads

Pitié les skins ! D’abord, il n’y en a presque plus, ils devraient être classés comme espèce protégée par Greenpeace. En plus c’est des gentils, un peu bourrus certes, mais gentils. Je peux en causer, j’en ai connu plein. Alors, bien sûr, il y a Batskin, le méchant skin fasciste homologué, qui est ressorti du congélateur pour animer une assez belle manif de nazis le 6 mai dernier, mais quand même… Nous laisserons ici les spéculations sur les raisons de ce relatif succès – 700 crânes rasés et autres gudards dans les rues, pour nous concentrer sur l’essentiel : les skins ne ressemblent pas à la caricature qui en est ressassée.

On oublie un peu vite qu ils sont les dépositaires d’une sous-culture qui a plus de quarante ans. Et il faut respecter les vieux. Sans les skins, pas de magasin Doc Martens aux Halles ni de boutique Fred Perry rue des Rosiers. Sans les skins, pas de coupe à la tondeuse chez votre coiffeur et pas le moindre 501 disponible en rayon. Et puis soyons sérieux : à quoi ressembleraient les supporters du PSG s’ils avaient des baggys et les cheveux aux fesses?

Cette histoire de longueur de cheveux est primordiale pour des gens qui se désignent eux-mêmes par le fait qu’on est supposé apercevoir la peau de leur crâne. Et, comme nous l’allons montrer, ce problème de pilosité renvoie à des questions de classe.

Une brève histoire des skinheads

Pour restituer l’histoire dans son contexte, précisons tout de suite que les skinheads ne sont pas tombés du ciel : ils se situent dans la mouvance et la prolongation du mouvement Mod. Au début des années 60, on désignait sous ce diminutif les «modernists», élite branchée qui préférait les costards français au cuir noir, les scooters rutilants aux Triumphs graisseuses et se gavait d’amphétamines pour danser jusqu’à l’aube au son des hits Tamla Motown. Vers 1964-65 les Mods étaient devenus un mouvement de masse, rassemblant des dizaines de milliers de jeunes qui allaient se fritter avec les rockers pendant les vacances d’été, sur la plage de Brighton. Je n’en dis pas plus : le film Quadrophenia, d’après l’opéra-rock éponyme des Who, raconte parfaitement l’histoire. Il montre aussi l’épuisement d’un mouvement coincé dans ses propres contradictions, au moment où ceux qui allaient devenir les hippies se cherchaient une autre voie, socialement et culturellement plus motivante que les histoires de bandes.

Les Mods se sont donc laissés pousser les cheveux et, à l’image des groupes phares issus du mouvement (Who, Small Faces, Kinks…) ont exploré d’autres horizons, se diluant dans la génération Woodstock. Mais les grands changements créent toujours des frustrés. Certains ont visiblement trouvé la transition un peu trop brutale et les campus universitaires de 1968 peu attractifs pour des jeunes ouvriers moyens. Des poches de “hard Mods” se sont donc maintenues dans les quartiers prolétaires des villes de province. Les cheveux demeuraient relativement courts et le look étriqué, mais en y introduisant des éléments faisant référence à la tradition vestimentaire ouvrière pour se démarquer au maximum des petits-bourgeois : godillots (Dr Martens), vestes de dockers à épaules renforcées, vêtements de sport.

Vivant dans les quartiers populaires et déjà adeptes de la soul music, ceux qui allaient devenir les skinheads ont adopté les rythmes jamaïcains de l’époque : ska, rocksteady (ancêtres du reggae) et se mêler aux jeunes antillais fantasmant sur les “rude boys”, les gangsters jamaïcains. Costards noirs, chapeaux plats «porkpie», les skinheads et les rude boys s’habillaient pareil, écoutaient la même musique et se retrouvaient dans les mêmes discothèques voire les mêmes bandes.

Certains chanteurs et groupes d’origine jamaïcaine – noirs faut-il le préciser ? – se sont même spécialisés dans la musique à destination des skins : Laurel Aitken, Symarip. Ces derniers ont d’ailleurs laissé deux classiques incontournables aux titres explicites, “Skinhead Girl” et “Skinhead Moonstomp”.

Années 70 : Rentre dedans et rage sociale

Au tournant des années 1970, les skinheads évoluèrent et des sous-courants apparurent: Bootboys (associés aux gangs et au hooliganisme), Suedeheads (aux cheveux mi-longs et branchés costumes chics), Smoothies (cheveux aux épaules). Toujours aussi réfractaire à la «musique pop» et au rock “progressif”, la jeunesse ouvrière du nord de l’Angleterre s’accrochait aux débris de la soul façon Tamla (mouvement Northern Soul) tandis que nombre de skins succombaient au charme du glitter. Un fameux groupe de postskinheads symbolise cette évolution : Slade.

Un peu en retrait au moment des débuts “arty” du punk (1976-77), les skinheads vont finir par se reconnaître dans son style rentre-dedans et ses textes sociaux. D’autant que l’idée est toujours la même : en finir avec les fastes ringards du showbiz et la récupération dont a été l’objet le mouvement hippie et ses suites. Mieux, la dégringolade du punk va renforcer considérablement la mouvance skinhead qui opère son grand retour. On voit alors apparaître toute une génération de groupes skins ou à public quasi exclusivement skin : UK Subs, Sham 69, Cockney Rejects, Angelic Upstarts…  En 1980 le journaliste Gary Bushell de l’hebdomadaire musical Sounds nomme cette scène Oï, en référence aux borborygmes du chanteur des Cockney Rejects.

Le glissement à l’extrême droite et …à l’extrême gauche

C’est à peu près à ce moment que la crise économique, combinée au recul du mouvement ouvrier organisé, allait laisser le champ libre à une extrême droite virulente, en particulier le National Front. Ces convulsions nationalistes (toujours latentes en Grande Bretagne aujourd’hui) n’épargnèrent naturellement pas la base “working class” du mouvement skin qui dégagea pour la première fois une aile clairement marquée à droite politiquement. Mais une aile significative du mouvement s’engagea dans l’initiative Rock Against Racism, qui culmina en 1978 avec un concert de 80 000 personnes avec Clash mais aussi Sham 69 en vedette.

En 1979, le groupe de Coventry The Specials lance un revival ska, dans une version musclée par l’après punk. C’est un succès foudroyant qui voit le groupe multiracial devenir n°1 en Grande Bretagne et s’engouffrer derrière lui des dizaines de groupes dont les plus connus demeurent Madness, The Beat, Bad Manners, The Selecter… C’est l’heure de gloire des skinheads et des rude boys, auxquels sont mêlés des centaines d’adeptes du Mod-revival déclenché par le succès du groupe The Jam.

Survie du rebelle prolo

Depuis, il faut avouer que les skinheads se survivent à eux-mêmes. La roue a tourné et les héros des scènes Oï ou Ska ont disparu depuis longtemps ou se sont laissé aller à leur tour à des digressions trop commerciales si ce n’est, à l’inverse, franchement prétentieuses. Depuis 1984-85 l’essentiel de l’attention médiatique va aux provocations des Boneheads nazis et à leurs supposées bagarres avec les Redskins… Mais tout ceci est bien loin de la musique bien qu’elle serve de prétexte aux rassemblements sporadiques des uns et des autres.

Le skin de base, ni coco ni trop facho, se languit. Le seul terrain qui lui reste c’est le terrain de foot. Mais là aussi, ça devient de plus en plus compliqué, principalement avec les bobbys. Tandis qu’une petite fraction s’accroche à la tradition du label ska / rock steady Trojan, la majorité des skins s’est fondue dans la mouvance Casual : les hooligans qui ne veulent pas se faire repérer par les sheriffs portent des fringues discrètes, même si souvent référencées : Lyle & Scott, Fred Perry, Henri Lloyd, Adidas etc.

Du coup, s’il n’y a (presque) plus de skinheads, l’esthétique skin n’a jamais eu autant de succès, touchant un public de plus en plus significatif. Allez, les skins ont donné de l’énergie et contribué à la Cause. A leur manière, ils incarnent une forme de résistance très “rock” à l’emprise des modes pré-fabriquées et au poids du show business. Ces rebelles prolos ne sont pas très présentables, mais la classe ouvrière ne l’est jamais tout à fait, non ?

Texte publié initialement sur le blog de Carnet Debord


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  • 12 July 2010 à 15h23

    maurau dit

    @ Nap.
    D’accord sur tout et surtout sur Julien qui voulait être mannequin. Jamais trop aimé ce genre de belle gueule. Jeff, le type à la batte sur la photo extraite d’ailleurs de “Fin de siècle” était plus véritable. Mais les skins rouges n’étaient (voir mon premier post) pas loin d’être aussi bornés que les nazis. Pour ma part je n’en ai jamais été, préférant la déglingue à toute forme de doctrine, et le pogo aux combats de rue.

  • 12 July 2010 à 11h47

    Nap1966 dit

    J’oubliais une pensée pour TRANBERT, tatoueur et neusky -|- qui a loupé un virage à la fin des 80′s.

  • 12 July 2010 à 11h44

    Nap1966 dit

    @maurau
    Je viens de lire ton dernier post et je souhaite réagir sur plusieurs points.
    Les clubs 1% (Hell’s, Bandidos, etc …) ont une antériorité au mouvement Neusk de plusieurs dizaines d’années et ont développé une culture ( le brotherhood ) qui est toujours d’actualité aujourd’hui. Tu n’as qu’a voir le détail d’un jugement rendu le mois dernier qui à condamné 3 membres de clubs support 81 suite à une expédition punitive sur un ancien membre du groupe. Pour la relation Bike n Skin, c’est venu vers la fin des années 80 avec la démocratisation des Harley et autres Triumph.
    Trainant dans quelques concentres actuellement, je peux t’affirmer que certains tatoo et T-Shirt assez vieilli sont tirs aussi parlant.
    D’ailleurs, il y a une tof qui traine sur le web avec très certainement une de tes connaissances (ex Brigada) attablé derrière le vieux port avec nos Bandidos locaux.

  • 12 July 2010 à 9h21

    maurau dit

    @ Olivier
    Si je ne dis pas d’énormes bêtises, les Hells viennent des Etats-Unis quand les skins sont anglais; les Hells écoutent du rock ricain mâtiné de hillbilly bluegrass (des trucs sonnant métallique et sur lesquels plus d’un s’est endormi en traversant le middle west) quand le oi aurait réveillé les morts et le ska une musique de noir; les Hells sont du genre crades (camboui, jeans troués, cheveux sales, etc), quand les skins sont “propres” (à cirer ses docs quatre fois par jour); les Hells sont fachos-racistes (sauce blanche américaine) quand les skins ne le sont pas toujours (du moins “les vrais”); enfin un hells à pied est un Hells mort et je n’ai jamais vu un skin à moto (le goudron c’est fait pour marcher). Voilà rapidement dit la différence; je passe sur les rites d’initiation (plus ou moins fantasmé des Hells), le côté homo refoulé des Hells dans leur pratique sexuelle de groupe et la tendance de certains artistes (William Sheller, Bronsky beat, JP Gauthier, etc) à récupérer l’imagerie skin (docs, cranes rasés, mecs en groupe, etc.) Et j’insiste pour dire que le livre “Fin de siècle” (25/34 photographes ed Pirates associés)est sans conteste l’ouvrage le plus abouti (photographies superbes) sur la période 80.

  • 11 July 2010 à 17h22

    Olivier dit

    Dans sa mise en perspective, l’auteur a oublié les Hell’s Angels. Où les situer, ceux-là, que j’ai toujours plus ou moins confondus avec les skinheads, dans cette complexe articulation historique, musicologique, artistique et intellectuelle ?

  • 11 July 2010 à 11h04

    Nap1966 dit

    Il n’y avait pas qu’a Paris..
    Sur Toulouse à 14 ans nous étions Keupon et écoutions les Ramones, Clash et consort. Puis les années “Chaos” sont arrivées, nous avions 18/20 ans. La présence de Camera, venus en voisin de Bordeaux, les passages régulier de LSD ou d’OTH sans parler des Cramps, Bad manners ou autres Meteors nous ont permis de communier. A l’époque Skin , Psycho et créteux étaient unis ‘If the kids..’. Les seules tensions étaient des tensions entres individus. Puis vint la récup, notamment le prosélytisme d’un vendeur de disque de la rue Alsace. En réaction à la nationalisation, l’émergence des mouvements d’ultra gauche puis la relève plus jeune donc plus radicale. Dur d’avoir des potes (et des pas potes du tout) dans les deux camps. J’étais devenu un toto OI !, d’autres ont lâché et sont devenus easy rider à cheval sur un bike. Merci pour ces années qui resteront à jamais dans ma mémoire autant pour la zik que pour les individus que j’ai pût côtoyer en France entre 80 et 97.
    Pierrot.

  • 10 July 2010 à 19h37

    ramon mercader dit

    pas sympa de médire des triumphs
    superbes bécanes racées intemporelles
    elles avaient tout en elles
    tout ce que les modernes (japonouilles et autres ) ont pompé sans vergogne
    et pour ce qui estde la photo qui illustre l’article elle me plait bien
    les gus ont l’air plutot joyeux (et bien nourris diraient les chuiches)
    en tout cas ils n’arborent pas les sourcils froncés et les masseters contractés des rappeurs tant acteur que public

  • 10 July 2010 à 12h28

    Lejeun dit

    @ Bob :oui parce que bagarre au football notamment. Boule à zéro à ne pas confondre avec nos zéros de la boule actuel ( quoique…).

  • 10 July 2010 à 10h47

    gilles dit

    le mot “oi” ne serait qu’une forme de salutation chez les cockneys, puisqu’il est la contraction de O you.
    vous avez raison de ne pas trop insister sur la pensée politique du mouvement, particulièrement en France. Il est tellement évident que les skins sont de grandes pétasses surtout occupés à peaufiner leur allure et leur mise en pli. Ce n’est pas pour rien que Guillaume Dustan a adoré leur revival sexy chez les gays. On les appelle d’ailleurs maintenant les peaux de fesse.

  • 10 July 2010 à 5h55

    Bob dit

    La boule à zéro n’était-ce pas pour éviter que les bobbies à cheval puissent les attraper par la crinière ?

  • 9 July 2010 à 21h17

    maurau dit

    Merci pour ce retour nostalgique; du temps où nous nous mesurions aux fachos rasés de Pasteur ou de Nation, ou aux nervis de Batskin et de Sniff, le skin à roulettes qui finissait souvent les quatre roues en l’air au Dunois (qui n’a pas assisté à un concert oi ou hardcore au Dunois, n’a rien vu). D’accord pour écouter un vieux Toydolls en écrasant une larme; mais je me souviens des coups de feu essuyer à Pontoise aux sorties d’un concert des Garçons ou de bataille à coups de canne dans les arrières cours des Halles. Comme souvent en France, les copies de la culture anglaise sont vilaines et dévoyées. J’ai passé pas mal de temps avec les RedSkins de Julien et Jeff, parfois ça volait aussi bas que chez les nazis. Si certains sont intéressés par cette époque (fin 70-87) je vous conseille de consulter un superbe livre de photos “Fin de siècle” qui retrace bien ces dernières années lumineuses (excusez cette concession nostalgique). Salut au squat des Maraîchers, à M;Plus, à Sniper, Baracuda, Denis Grrr, Pierrot camouflage, Destroy, Malibu, Yves de Toulouse, marco, Otarie, Gargamel, Sergio, à Oscar, Nounours, Tata, Ritié et Elno, Snuff, l’Apache, Odile, Tito, Pollux les Dinintel et la vache qui rit.

  • 9 July 2010 à 19h09

    fatback dit

    Piola,
    L’iguane lui même n’étant plus très frais non plus (mais il ne l’a jamais était en fait).
    ;)

  • 9 July 2010 à 17h49

    L'Ours dit

    vraiment… je suis largué!

  • 9 July 2010 à 16h10

    Piola dit

    @fatback

    C’est tout à fait vrai. D’ailleurs du coté de Menilmontant on peut boire des godets avec quelques dignes représentants du mouvement, pas frais frais, mais avec des principes…
    Et c’est pour cela que les groupuscules fascisants qui se font encore appeler skinheads sans avoir la moindre fibre avec la culture et le nerf de la haine en guise de colonne vertébrale me font doucement rigoler et il y en a !!!
    bien à vous.

  • 9 July 2010 à 13h58

    Saul dit

    je partage les commentaires de Lejeun et Fatback ( fatback, n’ oublions pas les New York Dolls )

  • 9 July 2010 à 13h57

    Lejeun dit

    @ fatback : J’avoue mon ignorance en ce qui concerne la scène punk US. C’est mon côté anti-américanisme primaire.

    @ Piola : Pas faux, mais on ne peut limiter la culture skinhead à cela. Vous trouverez une multitudes de récits et d’articles sensationnels dans la grande presse fin des années 80 et début des années 90 qui rassasieront votre demande. L’Angleterre, toujours en avance d’une guerre ou d’une révolution libérale, avait jeté opprobre sur ses méchants garçons dès le début des années 80 avec en tête de la meute le très sémillant The Sun.

    En gros, réduire les skinheads aux ratonnades, c’est comme réduire De Gaulle au S.A.C..

  • 9 July 2010 à 13h49

    chtoupa dit

    pas un oublie :: Cock Sparrer trés bon d’ailleur avec sont fameux “englang belong to me” …

  • 9 July 2010 à 13h26

    D’Enguell dit

    Splendide article qui retrace une période magique pour un nostalgique.

    Et qui n’a pas oublié Toyah (Willcox) la punkette dans le trop oublié Quadrophenia où apparaît Sting -the Ace- ?

    Ma préférence va bien sûr aux Mods.
    Whoi, comme diraient les skins authentiques ?
    http://www.youtube.com/watch?v=Rfu_Gdnm2h8

    et http://www.youtube.com/watch?v=T2eFwK9emZg&feature=fvw

  • 9 July 2010 à 13h24

    BvB09 dit

    Cett article est pour moi exceptionnel parce que je vois enfin le nom d´un groupe dont j´avais quelques disques, Slade, et dont j´avais l´impression que j´étais le seul acheteur en France…