Chasse présidentielle au Sénégal
Jean-Christophe Rufin viré par Abdoulaye Wade
Publié le 05 juillet 2010 à 13:00 dans Monde

Jean-Christophe Rufin.
La vie des ambassadeurs nommés “au tour extérieur”, c’est-à-dire par le fait du prince, n’est jamais un long fleuve tranquille. Ils sont généralement l’objet de la vindicte des diplomates de carrière qui voient ainsi leur échapper quelques postes prestigieux et bien rémunérés au profit de personnalités que le locataire l’Elysée tient à remercier pour services rendus à la patrie, et accessoirement à lui-même.
La pratique n’est pas nouvelle. Ainsi, Philippe Berthelot secrétaire général du Quai d’Orsay sous la IIIème République avait une formule toute prête lorsqu’un ministre ou un président du Conseil lui proposait un de ses protégés pour un poste d’ambassadeur : “Si c’est un homme d’une envergure et d’une intelligence exceptionnelle, je l’accueille bien volontiers. Mais si c’est un médiocre, j’ai tout ce qu’il me faut dans cette maison…”. Il paraît que cette boutade évita quelques nominations de complaisance par le pouvoir politique.
En dressant le bilan de ce type de nominations depuis 1981, il faut bien constater qu’il est pour le moins contrasté. Quelques hommes nommés par François Mitterrand s’en sont tirés avec les honneurs : Gilles Martinet fut un grand ambassadeur à Rome, et François-Régis Bastide assuma fort honorablement des missions qui lui furent confiées à Copenhague et à Vienne. On ne peut en dire autant de Georges Vinson, un médecin ami personnel de Mitterrand qui se fit prendre la main dans le sac à faire copier par des habiles faussaires thaïs le mobilier authentique XVIIIème de l’ambassade de Bangkok pour se l’approprier, et laisser les copies à son successeur.
Eric Rouleau ne relève pas de la catégorie de ces escrocs primitifs, encore qu’il ait laissé de cuisants souvenirs dans les services financiers du Quai obligés de subir les foucades immobilières dispendieuses de ce protégé du président. L’ancien journaliste au Monde fut ainsi nommé en 1985 ambassadeur à Tunis en raison de ses liens étroits avec Yasser Arafat, qui s’était établi en Tunisie après son expulsion du Liban, et avec Mouammar Kadhafi1 avec lequel Paris était en délicatesse depuis l’incendie de l’ambassade de France à Tripoli et du saccage du centre culturel de Benghazi en 1980. Pour résumer, son activité était plus celle d’un ambassadeur de l’OLP et de la Libye auprès de la France que l’inverse, et sa familiarité avec les potentats arabes se doublait d’une détestation viscérale d’Israël, qu’il pratique encore aujourd’hui dans les colonnes du Monde diplomatique.
Jean-Christophe Rufin fait partie de la fournée des ambassadeurs non professionnels nommés par Nicolas Sarkozy, avec le journaliste et écrivain Daniel Rondeau à Malte et le journaliste Roger Auque en Erythrée.
Homme aux multiples talents, médecin de formation, diplômé de Sciences-Po, il s’engage dans l’action humanitaire à Médecins sans frontières, où il côtoie Bernard Kouchner et Claude Malhuret, au cabinet duquel il appartient lorsque ce dernier fut nommé secrétaire d’Etat à l’action humanitaire dans le gouvernement Chirac en 1986, avant de rejoindre celui du ministre de la défense François Léotard. Il fut également directeur d’Action contre la faim (ACF) et en plus romancier à succès (prix Goncourt), académicien français en 2008. Avant sa nomination, en juin 2007, comme ambassadeur à Dakar, il résidait la plupart du temps à Saint Nicolas de Véroce en Haute-Savoie et il m’arrivait de le croiser dans mes alpages à moi, en route vers une escalade dans le massif du Bargy. Même un Philippe Berthelot aurait été obligé de s’incliner devant ce palmarès qui qualifiait indiscutablement Rufin pour représenter la France dans le pays de feu Léopold Sedar Senghor.
L’ambassadeur victime des mœurs politiques françafricaines
Celui qui occupe aujourd’hui le fauteuil présidentiel du chantre de la négritude, l’octogénaire Abdoulaye Wade, n’a pas tardé à prendre ombrage des analyses sans concessions de Rufin sur le mode de gouvernance du président sénégalais : corruption généralisée, népotisme visant à préparer l’accession de son fils Karim à la charge suprême, dépenses pharaoniques alors que le peuple vit dans la misère. Ces remarques étaient transmises au Quai par la voie habituelle des télégrammes diplomatiques chiffrés, censés rester confidentiels jusqu’à leur ouverture aux chercheurs au bout de quelques décennies. Mais outre la tare originelle de sa non-appartenance à la Carrière, Rufin s’était mis à dos la “rue arabe” du Quai d’Orsay, ces diplomates acquis aux thèses palestiniennes dans le conflit du Proche-Orient. Ces derniers n’avaient pas digéré son rapport de 2004 sur la montée de l’antisémitisme sous le masque de l’antisionisme des banlieues. Il s’était d’ailleurs fait remonter les bretelles dans Le Monde diplomatique pour avoir osé affirmer que l’autorité palestinienne de Yasser Arafat n’était pas étrangère au déclenchement de la deuxième Intifada en octobre 2000…Alors, ce qui devait arriver arriva, et la “rue arabe” utilisa son canal habituel de délation, Claude Angéli et Le Canard enchaîné, pour révéler publiquement le contenu des télégrammes de Rufin. Cela fait maintenant plus d’un an que Wade, soutenu par l’homme d’affaires libanais Robert Bourgi, intermédiaire patenté des relations entre l’Elysée et les potentats africains cherchaient à obtenir la tête de Rufin. Ils ont fini par obtenir gain de cause, et même par suggérer à Sarkozy le nom de son successeur, Nicolas Normand, ancien ambassadeur au Congo-Brazzaville, où il avait, semble-t-il, donné toute satisfaction au despote éclairé au pétrole Denis Sassou-Nguesso…
Tout s’est donc passé selon les désirs d’Abdoulaye Wade, que je ne manquerais pas d’aller consulter si l’envie me prend d’aller pantoufler dans une ambassade africaine avant de devenir définitivement gâteux. Cet homme semble avoir le bras long pour ce qui est du piston, et ce n’est qu’un bref mauvais moment à passer que d’aller lui baiser les babouches.
En hommage à la regrettée Geneviève Tabouis qui traînait ses oreilles dans les chancelleries pour prophétiser tous les jours sur Radio-Luxembourg, “Attendez-vous à savoir” que Jean-Christophe ne Rufin ne va pas se contenter de bouder devant la cheminée de son chalet haut-savoyard, mais qu’il est bien décidé à parler publiquement de mœurs politiques franco-africaines. On est tout ouïe.
- L’épouse d’Eric Rouleau, Rosie, aujourd’hui décédée, était la photographe personnelle de Kadhafi. ↩
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L'auteur
Luc Rosenzweig est journaliste.
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nadia comaneci dit
Chère Marie, sur la question, il n’y a que des avis non autorisés !
Marie dit
@Nadia
” Quand on est nommé par un président de la République dont on prétend être l’ami, on prend le meilleur et le pire. Le meilleur, vous n’avez pas même idée de ce que cela peut représenter. Le pire induit de se taire.”
Merci de le dire et cela répond à l’ami Grangil qui me somme de donner mon avis non autorisé!
nadia comaneci dit
ça vaut mieux.
gerard dit
Ma pauvre Nadia , vous n’avez pas conscience d’être ridicule à débiter ces lieux communs. Lisez La Bruyère sur ce sujet et vous comprendrez que tout a été dit …Et bien dit.
Sur ce je me tais.
Eric dit
@jerome
La diplomatie est un métier trop subtil et complexe pour répondre à certains critères qui vont de soi. Sont autant prises en compte les options politiques du pouvoir en place que les coutumes du pays où l’ambassadeur est envoyé. Envoyer un ambassadeur, c’est une volonté de dialogue, pas une déclaration de guerre. A l’époque, rappelez vous, certains ambassadeurs envoyés étaient clairement décapités pour justememnt attester le refus de l’amitié et du dialogue.
@Nadia pour les tours extérieurs, ça dépend de qui l’on nomme.J’aime regarde de l’autre côté de l’atantique om il y’a des Joe Kennedy (au pire moment qu’il soit) mais aussi des Galbraith et des Rohatyn.
nadia comaneci dit
Jerome
Montréal, juillet 76, en Roumanie on s’en souvient comme si c’était hier.
Au Quai comme partout, le choix de X ou Y à un poste se fait en fonction de critères subtils, divers, variés et évolutifs !
L’origine peut être prise en compte bien sûr, le sexe aussi… Une femme en Arabie Saoudite, c’est délicat, une Roumaine à Bucarest, c’est impossible (hélas), etc. Conflits d’intérêt, confort du poste, j’imagine qu’il en est de même dans le privé. On ne nomme pas n’importe qui à n’importe quel poste, non ?
Une certitude, les “tours extérieurs” sont rarement satisfaisants, pour de multiples raisons, et ont une vilaine tendance à finir par mordre la main qui les a faits rois.
Yul dit
@jerome
“C’est purement scandaleux et contraire a la loi francaise de stigmatiser les gens en raison de leurs origines. Ils ne savent pas ca au quai ?”
mais que fait la Halde ?
jerome dit
@ nadia
Ok je devais etre fatigue mais j’avais oublie “la plus grande gymnaste de l’histoire de l’humanite” d’apres un Roumain qui etait au lycee avec moi. C’est un peu vieux quand meme.
“A Eric. La coûtume interdisait effectivement de nommer des Juifs en Israël.”
Merci donc de confirmer ce qu’on disait. C’est purement scandaleux et contraire a la loi francaise de stigmatiser les gens en raison de leurs origines. Ils ne savent pas ca au quai ?
nadia comaneci dit
Jerome, comment vous dire, Comaneci est un vil pseudo. Pourquoi pas la femme de David copperfield tant qu’on y est. Mon véritable patronyme signifie “qui vient d’une capitale à l’Est de la Roumanie”. Tout un programme.
Des Juifs, il y en a au Quai. Je n’ai jamais entenu parler d’un ostracisme à leur endroit, vu que nous sommes recrutés sur concours anonyme. Comme tous les concours. Je ne veux même pas envisager une hypothèse contraire. Dreyfus lui même s’y refuserait. C’est dire.
A Eric. La coûtume interdisait effectivement de nommer des Juifs en Israël. En même temps, personne n’est choqué à l’idée de voir un chrétien en poste au Vatican. Nous sommes des Français avant tout, croyez moi. Ici ou ailleurs.
Sinon l’affaire Rufin a des relents nauséabonds. Quand on est nommé par un président de la République dont on prétend être l’ami, on prend le meilleur et le pire. Le meilleur, vous n’avez pas même idée de ce que cela peut représenter. Le pire induit de se taire.
Eric dit
En même temps, si on nomme un juif en Israel, défendra t-il les intérêts de la France?
rackam dit
jerome,
je sors mon pliant et je campe devant l’écran, en attendant que nadia vous réponde.
J’en pouffe d’avance. Pourtant l’Uruguay a perdu. Merci pour ce réchauffement climatique d’origine humaine.
jerome dit
Comaneci c’est ashkenaze ? Faut vraiment etre specialiste pour le savoir. Vous travaillez au quai d’Orsay sinon pour nous dire que les Juifs y sont pris sans problemes ?
nadia comaneci dit
Mais cher Gérard, j’avais très bien compris et je confirme. Il se trouve que j’ai un nom très juif. Ashkénaze, mais on ne peut plus clair. Je vous concède simplement que j’ai peu de chance d’être un jour nommée en Israël, et encore les choses changent. J’essaierai la troisième place pour déconner la prochaine fois, comme le copain de Jérome. J’hésite encore avec Corée du Nord etTtimor oriental.
gerard dit
Mais chère Nadia vous seule avez les informations de première main.Mais puisqu’il faut vous mettre les points sur les “i”, il était bien entendu que des “noms pas très catholiques” voulait dire des noms juifs. Mais je vais être plus précis.Comment reconnaît-on un Juif, car assez souvent chez les séfarades les noms arabes et juifs se confondent? Par le prénom pardi.Dans l’enthousiasme de l’accès à la nationalité française , il y a quand même 140 ans, les Juifs (d’Algérie) francisèrent (pour ne pas dire christianisèrent leur prénom.
Robert Marchenoir dit
Voilà à quoi ressemblerait un article de journal si on avait des journaux dignes de ce nom en France. C’est un plaisir que de voir Rosenzweig balancer ainsi. Bon, il a dû attendre pour cela de quitter le Monde, mais bref.
jerome dit
“Il n’y a pas si longtemps les diplômés de Sciences Po en stage au ministère des affaires étrangères , au nom pas très catholique et au faciès pas nécessairement moyen-oriental, étaient discrètement exclus du concours,malgré les avis élogieux de leurs chefs de service. ”
Je confirme la encore malgre ce que raconte nadia je l’ai vu moi-meme en tant qu’ancien de Sciences Po – mais c’etait surtout si vous aviez un nom juif que vous aviez peu de chances d’etre pris. Par contre un ami musulman d’origine algerienne, qui avait mis Israel en 3eme choix comme affectation, essentiellement pour deconner, y a ete envoye. Lui-meme etait stupefait.
nadia comaneci dit
Gérard “Il n’y a pas si longtemps les diplômés de Sciences Po en stage au ministère des affaires étrangères , au nom pas très catholique et au faciès pas nécessairement moyen-oriental, étaient discrètement exclus du concours,malgré les avis élogieux de leurs chefs de service. Qu’on se rassure le boycot les a persuadés de ne plus aller vers cette administration”
De quel concours parlez-vous ? Celui du Quai Orient ? Je l’ai passé sous Mathusalem, en 1994, et de très nombreux reçus avaient des noms à consonnance étrangère. Dont le mien.
Il est toujours facile de reprendre des légendes éculées, colportées par l’ami d’un d’un ami d’une connaissance. C’est bien connu, tout le monde a au moins un diplomate et quelques HC dela DGSE dans sa poche. La “rue arabe” n’a de secret pour personne, c’est une grande maison ouverte en fait.
La réalité est bien différente de tout ce que je lis depuis quelques commentaires, de likoudnik en gazaoui gazouillant.