C’était Meddeb | Causeur

C’était Meddeb

Tunis, 1946 – Paris, 2014

Auteur

Eric Guéguen

Eric Guéguen
est l'auteur du Miroir des Peuples (Perspectives libres, 2015).

Publié le 24 novembre 2014 / Monde Religion Société

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meddeb islam tunisie

Depuis 1997, l’écrivain et essayiste franco-tunisien Abdelwahab Meddeb animait l’émission Cultures d’Islam sur France Culture. Il est décédé brutalement le 6 novembre dernier. À mon sens, un hommage doit lui être rendu comme faisant partie des rares à notre époque qui, sans jamais renier ce qu’ils sont et d’où ils viennent, éprouvent une grande admiration et un profond respect pour des cultures étrangères aux leurs. Ils montrent ainsi que si un semblant de communion devait un jour advenir entre les peuples, celle-ci ne pourrait émaner que de la volonté partagée de s’élever dans l’effort et la connaissance universelle. Meddeb était bel et bien de ceux-là.

Élevé en Tunisie dans l’apprentissage du Coran, il se passionna adolescent pour la littérature française. À la fin des années 70, après quelques années d’études supérieures dans la Tunisie montante de Bourguiba, il vint compléter sa formation en lettres à la Sorbonne. Il se mit ensuite à la poésie et s’employa par ailleurs à promouvoir la diffusion des œuvres arabo-musulmanes au sein des éditions Sindbad dont il fut un temps directeur de collection. Ayant fait sa thèse de doctorat sur la notion de « double généalogie » qu’il vivait lui-même au quotidien, il témoignait par là d’un constant souci de dialogue entre les cultures. Pas le « dialogue » des chantres d’un multiculturalisme échevelé et angélique, celui d’une communion dans le travail de l’esprit. Celui d’œuvres unifiantes parce qu’édifiantes, non celui de la « tolérance » doucereuse qui, contrairement à ce qu’on en dit, n’invite pas au dialogue mais au fatras stérilisé des monologues. Il devint par la suite professeur de littérature comparée à l’Université de Nanterre. Abdelwahab Meddeb a en outre fondé la revue Dédale en 1995 ; son livre le plus célèbre demeure à coup sûr La maladie de l’islam, paru au Seuil en 2002 (Prix François-Mauriac).

Dans son entreprise communicationnelle, Meddeb a fatalement cherché des points de rencontre. Pour ce faire, il a remonté le temps pour convoquer ce que le jargon de la philosophie politique appelle du nom d’Anciens : les Grecs, les Latins et les auteurs chrétiens d’un côté, la philosophie arabo-musulmane et le soufisme de l’autre. C’est dans un commun héritage qu’il convenait de chercher des éléments de concorde, plus que dans les vicissitudes du temps présent. Meddeb n’en demeurait pas moins attentif à l’actualité politique au Maghreb, en Tunisie en particulier (ces jours-ci en plein dénouement électoral qu’il n’aurait d’ailleurs pas manqué de commenter. Ses émissions s’appuyaient d’ailleurs, tantôt sur la situation fluctuante des pays musulmans et ce que l’on a un temps appelé « Printemps arabes », tantôt sur des lectures ou relectures de grandes œuvres oubliées, mais toujours en ménageant des ponts entre cultures en vis-à-vis. Les apories de l’islam moderne, le monde berbère, l’expulsion des Morisques, la dynastie des Ommeyyades, la poésie d’Al-Andalus, etc. De l’Hégire à la Révolution de Jasmin et du Maroc à Téhéran en passant (souvent) par Cordoue, Abdelwahab Meddeb a suscité l’intérêt croissant de nombreux auditeurs lors d’entretiens passionnés et passionnants. Et s’il lui arrivait de temps en temps de couper la parole à ses invités, c’était toujours dans l’exaltation d’apprendre d’eux quelque chose, ou celle d’offrir de l’inédit à ses auditeurs, faisant de sa voix la leur.

Je me souviens notamment des émissions enregistrées en 2012 et 2013 avec le philosophe Philippe Vallat à l’occasion de son travail de traduction de certaines des œuvres du grand penseur persan Al Farabi (IX -Xe siècles). Il était alors évoqué en quoi Farabi s’était approprié la philosophie politique de Platon au point de sembler parfois y voir des Lois mieux affermies que dans le Coran ! C’est que déjà importait pour certains – en terre d’islam et ailleurs – l’exercice de la raison dépris de la révélation, ne fût-ce que pour une poignée. Si ce que nous appelons les « Lumières musulmanes » le furent davantage par l’accès au savoir que par une réelle volonté de diffuser celui-ci largement, pour autant elles témoignèrent assurément d’un grand intérêt pour la philosophie grecque. À tel point qu’un philosophe comme Leo Strauss a vu en Farabi l’un des plus grands disciples de Platon. Averroès, lui aussi, revenait périodiquement dans les entretiens menés par Meddeb, ainsi que l’historien tunisois Ibn Khaldoun (XIVe siècle), auquel il avait consacré tout une émission en septembre dernier, peu après s’être interrogé sur ce que l’islam devait aux Grecs. En sens inverse, Meddeb fut de ceux qui voient entre Dante et son devancier Ibn Arabi un lien consubstantiel.

Bien sûr, quand l’actualité nous abreuve des horreurs perpétrées au nom d’Allah – et quand on sait la prégnance des images à notre époque –, il peut sembler incongru de focaliser l’attention sur des penseurs du Moyen Âge, renvoyant eux-mêmes à nos racines grecques que l’on ne songe plus guère à exhumer, pas même à l’égard de la démocratie. Toutefois, Cultures d’islam était l’une des rares programmations du service public à être résolument tournée vers la compréhension d’un monde complexe, de son histoire, de ses paradoxes, de ses conquêtes et de ses impasses, de ses grandes figures philosophiques, scientifiques, théologiques également. C’est à travers tant de siècles sondés que se justifie l’Islam comme civilisation, même si les trésors qu’il recèle ne l’exonèrent pas de ses crimes. Invitant à la découverte dépassionnée des choses, Meddeb assumait tout, la mystique, les mœurs et l’architecture, la violence, l’obscurantisme et les relations conflictuelles avec l’Occident. Son regard pétillant trahissait chez lui comme un besoin vital d’aller au fond des choses, d’en pénétrer la complexité et de les partager avec un public devenu fidèle.

En ce qu’il faisait de sa double culture l’occasion d’une exigence ontologique, Abdelwahab Meddeb ne disconvenait ni de l’orgueil occidental, ni du ressentiment musulman. Il savait dans quelle mesure l’Occident peut servir tantôt d’exemple à suivre, tantôt d’écueil à éviter. Il savait aussi combien il est difficile pour un ensemble civilisationnel d’avoir dans le même temps à préserver son être et à entreprendre une sérieuse introspection. Son regard comptait donc doublement. Il manquera assurément.

 *Photo : IBO/SIPA. 00612319_000005. 

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 12 Janvier 2015 à 9h25

      Éric Guéguen dit

      On connaît à présent le nom du remplaçant d’Abdelwahab Meddeb : c’est Abdennour Bidar.
      L’émission peut donc reprendre en ce début d’année 2015, et avec l’actualité, il y aura de quoi faire.

    • 25 Novembre 2014 à 19h40

      cage dit

      chez Taddéi,
      Je me souviens d’un face à face avec T.Ramadam, le compte suisse, intégriste voilé qui cherche l’embrouille contre Meddeb cherchant à reconfigurer le coran en paroles pour  ”la paix”.

      • 25 Novembre 2014 à 20h40

        Éric Guéguen dit

        Exact, et je me souviens également que Meddeb avait du mal à se contenir. Ramadan est un type très fort dans la contenance, et il sait en jouer.

        • 25 Novembre 2014 à 21h25

          cage dit

          l’ntégriste Ramadan sait ce qu’il veut.
          L’intègre Meddeb sait ce dont il ne veut plus.

    • 25 Novembre 2014 à 18h00

      gaze dit

      Un “honnête homme” venu d’Orient; différent de nous européens, mais avec qui nous partageons ce “monde commun” permettant le dialogue et l’échange. Hommage mérité bien sûr.

    • 25 Novembre 2014 à 14h38

      L'Ours dit

      Voilà une nouvelle avant tout bien triste, mais aussi préoccupante. Les intellectuels ayant son courage ne sont pas légion.

    • 24 Novembre 2014 à 17h57

      Lector laetaberis dit

      oui, il va manquer. Il était un véritable intellectuel, un érudit d’une grande humilité. (i.e. l’inverse d’un Chebel).
      Je me souviens d’une émission sur Arte dans laquelle, tjrs calme, il bataillait contre l’ignorance d’une salafisée foulardée de fraiche date d’un genre Houria Bougedelà. Malgré l’agacement que produisaient les contre-vérités proférées par l’ignorante, il garda dans ses réponses la bienveillance d’un père ou celle d’un précepteur.
      Sans l’avoir rencontré, je suis un peu triste, peut-être pour cette raison même (c’aurait pu se faire vu que j’ai croisé Stora encore l’an dernier à un aniv’, j’aurais pu solliciter quelque rendez-vous ou lancer une invitation).

      Pour et en mémoire, comme pour Eric (fan de Léo Strauss à ce que j’ai compris) et dont je veux louer ici l’article, et pour moi-même (à cause de la référence spinoziste), ainsi que pour les bagarreurs du conflit israëlo-palestinien sur d’autres fils de discussion :

      https://www.youtube.com/watch?v=d4VeisY5E8o

      Bravo !

      • 24 Novembre 2014 à 20h23

        Éric Guéguen dit

        Merci M’sieur !

      • 24 Novembre 2014 à 21h22

        Parseval dit

        Très bon extrait, en effet.
        Et en allant papillonner d’autres vidéos :
        « Le pré de malédiction désigne le lieu où agit le démon de la discorde, de la haine et du mal, selon Empédocle d’Agrigente » hé bien ça donne envie de se remettre à la version !
        Ἀτερπέα χῶρον, | ἔνθα Φόνος τε Κότος τε καὶ ἄλλων ἔθνεα Κηρῶν | αὐχμηραί τε νόσοι καὶ σήψιες ἔργα τε ῥευστά | Ἄτης ἀν λειμῶνα κατὰ σκότος ἠλάσκουσιν.
        Et de lire Empédocle plus avant «  … Heureux celui qui possède l’intelligence du divin, | malheureux celui qui sur les dieux n’a qu’une obscure croyance !  »
        Belle transition pour une anecdote (si des arabisants passent dans le coin et peuvent indiquer la source et une traduction neutre) rapportée par Meddeb :
        « Un jour donc, plusieurs soufis rencontrèrent Rabia’, portant un brandon dans une main, de l’eau dans l’autre. – Que fais-tu Râbi’a ? – Je m’en vais mettre le feu au paradis et éteindre les flammes de la Géhenne afin que ces deux voiles disparaissent complètement devant les yeux des humains, et qu’ils regardent Dieu sans espérance ni crainte. »

    • 24 Novembre 2014 à 17h44

      chartreux dit

      merci pour cet hommage
      Il est mort  trop tot;  sa pensee, nourrie d’une culture gigantesque, va nous manquer cruellement! Ils ne sont pas nombreux ceux qui comme A Medebb osent tordre le cou au manicheisme et a la bétise ambiante. Je me souviens l’avoir ecouté sur des radios juives…

    • 24 Novembre 2014 à 17h40

      Tchitchikov dit

      J’ai bien peur qu’il ne soit pas remplaçable.

      • 24 Novembre 2014 à 17h42

        Éric Guéguen dit

        Pour l’instant son émission se maintient avec des rediffusions.

        • 24 Novembre 2014 à 19h26

          Pierre Jolibert dit

          Très beau texte.
          (et sur les racines communes)

        • 24 Novembre 2014 à 20h19

          Éric Guéguen dit

          Merci Pierre.