Cercas: le déporté imaginaire | Causeur

Cercas: le déporté imaginaire

Petit d’Espagne

Auteur

Olivier Prévôt
anime le site et la revue L'Esprit de Narvik et le blog Les Carnets de Betty Poul sur Causeur.

Publié le 29 mai 2016 / Culture

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«L’Imposteur», le dernier roman de Javier Cercas raconte l’histoire vraie d’Enric Marco. Travailleur volontaire en Allemagne durant la deuxième guerre mondiale, il s’est fait passer trente ans durant pour un combattant antifranquiste et un survivant de Mauthausen. On a les faux héros qu'on mérite.

Enric Marco, l'imposteur (Photo : SIPA.AP20294020_000001)

Face au vertige, une main nerveusement agrippée à ses rambardes intérieures, on pourra toujours se dire que L’Imposteur n’est autre que la biographie d’un garagiste de Barcelone. Le dernier livre de Javier Cercas nous raconte, en effet, l’histoire vraie et fort peu édifiante d’un Catalan qui, né en 1921 dans un milieu ouvrier, anarchiste, a connu la guerre civile sans avoir l’âge d’y participer, et a, par la suite, subi la dictature franquiste pendant trente-cinq ans – comme tant d’autres, c’est-à-dire sans trop la ramener, mais en faisant quelques enfants et quelques affaires. On pourra également se dire, avec un peu plus d’à-propos, que le livre raconte la difficulté de l’auteur, en lutte avec son sujet comme avec lui-même, à remettre Enric Marco dans le lit serré de cette banalité-là.

Il n’est pas certain que cette mise à plat de L’Imposteur garantisse longtemps notre sérénité : l’homme dont il est question, commun parmi les communs, a pourtant été, pendant une trentaine d’années, le symbole de la résistance au franquisme, la coqueluche des médias, l’idole d’une génération avide d’héroïsme, et, au faîte de sa gloire, président de l’Amicale des anciens de Mauthausen, à Barcelone.

Avant qu’un obscur historien du nom de Benito Bermejo découvre et révèle le pot aux roses, en 2005, Enric Marco se faisait ainsi passer pour ce qu’il n’avait jamais été : un antifranquiste patenté et un ancien déporté. Marco était de toutes les commémorations, de toutes les émissions de télévision ; sa dignité de combattant inflexible le disputait à son émotion d’ancien déporté affrontant de douloureux souvenirs ; de lycées en centres culturels, il enchaînait conférences sur conférences devant un public jeune, transi par l’histoire de ce glorieux aîné – une histoire qui n’avait qu’un seul défaut : être totalement fausse.

Avec autant de méthode qu’Enric Marco réparant autrefois des poids lourds dans son atelier de la travessera de les Corts, Javier Cercas démonte une escroquerie qui a duré plus de trente ans et fait passer notre homme du statut de travailleur volontaire en Allemagne (en 1942) à celui de trésor vivant de l’antifascisme. Son enquête factuelle, au ras des choses, répond à la question : mais comment une telle supercherie a-t-elle été possible ?

[...]

L’Imposteur, de Javier Cercas, traduction d’Élisabeth Beyer et Aleksandar Grujičić, éditions Actes Sud, 23,50 €.

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    publié dans le Magazine Causeur n° 94 - Mai 2016

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    • 29 Mai 2016 à 11h30

      anaellef dit

      Georges Marchais aussi il était travailleur volontaire en Allemagne sous l’ Occupation.Et puis il y a les cas psychologiques comme l’ auteur de Survivre avec les loups dont les parents ont certes été fusillés pour résistance,un traumatisme pas assez intéressant en soi pour l’ édition.Il faut inventer un absurde sauvetage par des loups, un peu comme Tarzan et le Livre de la Jungle.

    • 29 Mai 2016 à 10h22

      Laurence dit

      Et combien sont-ils, ces « héros très discrets » à usurper la gloire et l’estime ?
      Heureusement qu’il reste d’obscurs historiens pour fouiner là où il ne faut pas.
      Je lirai volontiers le roman de Javier Cercas.

    • 29 Mai 2016 à 9h43

      L'Ours dit

      Dans un autre genre:
      “Au bon beurre” de Jean Dutourd.

      • 29 Mai 2016 à 10h30

        Borgo dit

        Sans doute un de ses meilleurs livres.

      • 29 Mai 2016 à 10h40

        thd o dit

        C’est un roman sur la seconde guerre mondiale, mais en quoi voyez-vous un parallèle avec le livre de Cercas ?

        Les BOF n’ont jamais été particulièrement encensés.

        Par contre, dans les commentaires des lecteurs d’Amazon sur Cercas :

        “Certes, Enric Marco est coupable de s’être attribué un faux passé mais Javier Cercas s’en prend aussi à l’industrie funèbre de la mémoire collective qu’il oppose au travail des historiens.”

        “Réquisitoire contre le commerce de la Mémoire,les victimes/témoins intouchables et incontestables de l’histoire récente,les vérités/rumeurs que personne ou presque ne prend la peine de vérifier.”

        • 29 Mai 2016 à 11h41

          IMHO dit

          Un bien grand costard pour un  petit homme, Marco je vus dire, pas Macron.
          L’Espagne est ou était aussi le pays des toreros de salon et de Don Quijote de la Mancha.
          La tentation est irrésistible pour certains d’entrer dans la peau d’un personnage,
          or une fois dedans on ne peut plus en sortir .
          Le commentaire dans Aamazon est en effet causeuresque .  

    • 29 Mai 2016 à 9h23

      clark gable dit

      Il y avait a cette époque des tas de planqués qui pour toute participation a la guerre civile se contentait de taper a la machine on ne sait quels documents et comme il y avait peu de monde disponibles dans les bureaux on leur confiait quelques responsabilités ( malgré leur incompétences ) total ils se considéraient comme ministres de la république , une fonction dont ils se vantèrent toute leur vie .
      Bref avec un tel bordel on comprend mieux pourquoi la guerre était perdue d`avance

    • 29 Mai 2016 à 9h06

      IMHO dit

      Ce que dit ci-dessus n’est pas tout-à-fait entièrement vraiment exact.
      Les faits énoncés dans l’article en Espagnol de Wikipedia sont les suivants:
      Bien que ses allégations concernant un emprisonnement présumé dans les camps de concentration nazis remontent au moins à 1976 , le fait est que c’est seulement après l’année 2000 que Marco a approché les associations des victimes espagnoles de la déportation dans ces camps.
      Lorsque Marco a commencé à faire cela, ils ne restaient en vie que quelques survivants espagnols de la barbarie nazie (et à Flossenburg, où Marco disait avoir été, il n’y avait eu que quatorze espagnols qui étaient déjà tous morts), grâce à quoi, en l’espace de quelques mois, il est devenu secrétaire puis président de l’Amicale de Mauthausen et autres camps, sise à Barcelone. Marco a donné un certain nombre de conférences, principalement dans les écoles, sur sa prétendue expérience de survivant des camps nazis.
      Il est apparu dans plusieurs émissions de télévision. Il a même représenté les victimes espagnoles de ces camps dans de nombreuses commémorations.
      En plus d’être un témoin, il s’est dit historien et il es en effet certain qu’il avait étudié l’ histoire à l’ Université Autonome de Barcelone.Au début de 2005 Marco a pris la parole au Parlement espagnol lors d’ une commémoration des victimes de l’ Holocauste et des crimes contre l’ humanité , dans un discours plein d’émotion.
      Et en 2005 aussi , il a été démasqué.
      En résumé, un affabulateur, et aussi un trublion, qui a réussi pendant moins de cinq ans à tromper ceux qui prêtaient attention à ce qu’il disait, parce qu’il ne restait personne pour le contredire.
      “L’homme dont il est question, commun parmi les communs, a pourtant été, pendant une trentaine d’années, le symbole de la résistance au franquisme, la coqueluche des médias, l’idole d’une génération etc” est aussi une fable, ironiquement.
      Et « on a les faux héros qu’on mérite » n’aurait pas du être écrit 

    • 29 Mai 2016 à 8h31

      Diogène le cycliste dit

      Je pense que si l’on cherche bien, en France, il doit y en avoir des centaines pour ne pas dire des milliers car on est spécialisé dans le faux cul.
      Je me rappelle de Jean Amadou qui disait qu’il n’y avait jamais eu autant de résistants qu’après la guerre.
      Je me rappelle d’un fameux résistant de gauche qui mangeait tous les 15 jours avec René Bousquet, avait été décoré de la francisque et allait fleurir tous les ans la tombe du Maréchal Pétain.

    • 29 Mai 2016 à 8h20

      Fredbass dit

      Bof… Hollande s’est bien fait passer pendant des décennies pour un homme de gauche…

      • 29 Mai 2016 à 10h17

        Dominique dit

        Il se fait même passer maintenant pour un Président de la République …

        • 29 Mai 2016 à 17h46

          Mangouste1 dit

          Qui pourrait croire un truc pareil?