Ceausescu, le retour
Publié le 23 juillet 2010 à 6:00 dans Brèves
Après trois ans de bataille homérique avec le ministère de la défense roumain, Valentin Ceausescu a obtenu que son papa et sa maman soient exhumés, pour que des tests ADN lui assurent que ses géniteurs occupent bien les emplacements 67 et 68 au cimitirul militarul Ghencea de Bucarest. Le 69 est occupé par son petit frère Nicu, mort d’une cirrhose à Vienne, mais à l’évidence Valentin s’en bat l’œil. Valentin pense que ses géniteurs, enterrés précipitamment une certaine nuit de Noël 1989, après un procès disons sommaire et une exécution qui ne le fut pas moins, ont été brûlés à Tirgoviste dans la caserne où ils ont rendu leur âme au diable, dracul en roumain, au pays dont les chefs sont passés maîtres dans l’art délicat de saigner leurs compatriotes au propre et au figuré.
Qu’ils soient réduits en cendres ou sous quelques pieds de bonne terre roumaine, il est peu probable pourtant que le Conducator et sa bonne Elena reviennent tirer par les pieds ceux qui les ont condamnés. Etrangement, ils sont presque tous morts très vite… Criblé de balles, Gica Popa, le juge qui avait prononcé la peine capitale ; accidents de la route ou de chasse fatals pour les autres…
Mais les légendes urbaines ubuesques qui servaient d’exutoires à la brutalité et à la bêtise du régime ont la peau dure. Au fond d’eux les Roumains ne sont pas si sûrs que les Ceausescu soient si morts. Des témoins de témoins assurent que les corps bougeaient encore quelques heures après la fusillade. D’étranges sites n’ont-ils pas fleuri sur la toile, jusqu’au blog de Nicolaz Ceaucescu, qui vaut son pesant de salami, où du fond des enfers l’ancien Premier secrétaire commente l’actualité avec un humour vachard et pas mal de clairvoyance, qui lui valent pour une fois un authentique succès libre de toute propagande ?
Mercredi matin, les corps ont donc été déterrés et envoyés au labo pour prélèvement. En voyant apparaître le pantalon et le manteau de son père criblés de balles, Valentin a t-il poussé un soupir de soulagement ? Que cherchait vraiment le dernier survivant de la sinistre tribu, celui dont on assure qu’il fut adopté à sa naissance et toujours délaissé au profit de Nicu, l’héritier tant chéri ? Peut être, comme on dit, à faire son deuil. Et ne plus regarder derrière son épaule quand il rentre le soir dans son petit appartement ordinaire, là-bas, à Bucarest.
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L'auteur
Agnes Wickfield est correspondante permanente à Londres.
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averell dit
@ Nadia Comaneci. A mon retour en Espagne je vous en dirai plus sur cette tradition. Le catalogue en question est resté là-bas mais vous pouvez vous le procurer en ligne. C’est une publication du Musée de l’Homme, une référence donc, établie sous la direction de Jean Guiart qui fut directeur du laboratoire d’ethnologie du Musée de l’Homme.
J’ai beaucoup apprécié votre brève et votre réponse. “Apprendre à mourir, c’est désapprendre à servir” est une très belle pensée, disons de type sophistique. Vous devriez écrire plus souvent sur la Roumanie, votre pays. Et puis si vous avez quelque pouvoir pourquoi ne pas faire découvrir aux Français de magnifiques artistes roumains si peu connus hors de leur pays ? Vous commenceriez par Ştefan Luchian (ses natures mortes, ses bouquets de fleurs plus particulièrement) et par Theodor Pallady dont je n’oublierai pas les vues des bords de la Seine à Paris, des peintures de grandes dimensions où se lit la délicieuse influence de Matisse.
nadia comaneci dit
Cher averell, je ne connaissais pas cette tradition… Mais je suis loin de tout savoir sur mon pays d’origine malgré un à deux voyages par an.
Vient-elle du Maramures, le pays des gais cimetières où l’on fait du Montaigne sans le savoir en vivant avec les morts parce “qu’apprendre à mourir, c’est désapprendre à servir” ? La relation des Roumains aux morts est très particulière, Stoker s’est chargé de le faire savoir, mais beaucoup moins morbide et gothique qu’il a pu le laisser croire. Il s’est contenté de transposer sa culture britannique très dix-neuvième (siècle), Bram.
Le fait est qu’au fond d’eux mêmes, les Roumains ne sont pas convaincus que les Ceausescu sont vraiment morts, à moins qu’on leur mette sous le nez des macchabées et des tests ADN… comme quoi le progrès finit pas s’imposer malgré tout. Vous trouverez même un pourcentage non négligeable de gens pour croire à leur vampirisation. Chassez le naturel, il revient au galop, irrationnels nous sommes, irrationnels nous restons. Les Roumains sont les Mohicans de l’Europe.
averell dit
Je suis en vacances en Bretagne, Rackam. Je n’ai pas le catalogue en question sous la main mais il me semble que cette tradition ne concernait qu’une province de la Roumanie. A vérifier.
averell dit
Un conifère était donc planté à côté de la tombe du célibataire afin qu’il lui tienne compagnie et, ainsi, le maintienne dans sa dernière demeure. Il symbolisait la compagne. Privé d’elle – de l’arbre – il serait parti à la recherche d’une femme… Il ne fallait pas que le célibataire se fasse… vampire
rackam dit
averell est parti dîner. Encore que, s’il est en Espagne, ce soit plutôt l’heure du goûter. Il va terminer son BN à la fraise, trempé dans un bol de lait frais, s’essuyer les moustaches, regarder par la fenêtre si la mer est bleue ou verte, finir le mot croisé de Cambio 16, rechausser ses espadrilles beiges, puis il reviendra.
En attendant, fébriles et hagards, nous revoyons nos conventions-obsèques pour vérifier quelle essence il est prévu de planter à côté de notre dunlopillo de marbre gris.
Averell a posé sa bombe, en clone de Carlos qu’il est, et nous tournons autour comme des derviches sans musique.
Ces jeux de l’été sont insoutenables.
rackam dit
averell,
if I only knew…
Expat dit
@ averell : non dites pourquoi please !
averell dit
Des enfants saignés à mort pour renouveler le sang d’un Ceauşescu leucémique (!?). D’autres histoires suivaient, non moins effrayantes, puisées dans des traditions populaires riches entre toutes, traditions où les vampires occupaient une place de choix. Et j’en viens à un autre souvenir, souvenir d’une exposition au Musée de l’Homme et dont je consulte volontiers le catalogue : “Rites de la mort”. Une partie était consacrée à la Roumanie. J’y ai appris qu’en Roumanie un conifère était planté à côté de la tombe des célibataires. Et savez-vous pourquoi ? Cherchez.