“Ce rire-là ne pense pas”
Entretien avec Alain Finkielkraut
Publié le 11 septembre 2010 à 6:30 dans Culture
Mots-clés : Alain Finkielkraut, Entretien, Philippe Muray

Alain Finkielkraut.
Vous aimez Muray. Vous lui avez d’ailleurs consacré, sur France Culture, une éblouissante émission avec Fabrice Luchini. Et pourtant, cet entretien vous a considérablement agacé. Du coup, alors que je me demandais qui pourrait faire, pour ce dossier, une critique dure mais intelligente – ce qui n’était pas une mince affaire, ses adversaires n’ayant pas brillé par leur subtilité −, vous vous êtes, à votre corps défendant, désigné comme volontaire. Pourquoi tant de colère contre feu notre ami ?
Dans cet entretien, Philippe Muray est au pire de lui-même. Son anthropologie géniale de l’hypermodernité verse dans l’anti-américanisme fanatique. Il ne rit plus, il grimace, il ne critique plus, je dirais presque qu’il éructe. Nous sommes tous sujets à ces débordements, moi comme un autre. Il appartient à la postérité d’être généreuse et de faire un tri. Vous avez fait un autre choix. Je ne peux que détailler mon désaccord, même si c’est une opération délicate puisque je le fais in abstentia : il n’est plus là pour me répondre, c’est-à-dire sans doute pour me pourfendre.
Dans ce texte et ailleurs, Muray reproche à l’“Empire du Bien” son manichéisme. Mais que fait-il, sinon doter cet Empire du Bien de tous les attributs canoniques du Mal ? Une des expressions les plus fortes de ce texte extrêmement violent est : “les Caligula de Washington”, c’est-à-dire les instigateurs de la guerre en Irak. Autrement dit, les Américains sont des monstres et, face à eux, l’ironiste Muray n’est plus qu’un ange en colère, un fanatique du Bien. Il dit : “Le Bien ment. Il cogne et il tue.” Quelle différence y a-t-il entre le Bien ainsi défini par le mensonge éhonté et le Mal des contes pour enfants ? À ce moment-là, l’univers mental de Muray se rapproche de Hollywood et même de Disneyland. Le simplisme règne en lieu et place de l’ambivalence, de la complexité, des problèmes et des dilemmes de la vie réelle.
Il me semble que le simplisme était aussi du côté de Bush et de son discours. Et Philippe analysait les discours autant, sinon plus, que les politiques concrètes…
Pour vous répondre, je dois préciser et approfondir ma critique. Muray transforme le 11-Septembre en non-événement et en événement prétexte, puisque tout le mal doit être du côté de ce qu’il appelle le Bien, ce qui fait de lui, bien sûr, le représentant du Bien réel. L’Occident n’a pas d’ennemi, dit-il, l’Occident est lui-même l’ennemi. Voilà qui ne risque pas de choquer le politiquement correct et ses “mutins de Panurge”. Parce que, pour la bien-pensance que Muray dénonce inlassablement, l’ère de l’opposition ami/ennemi est close. Sa religion, c’est la religion de l’humanité. L’humanité est une, le sentiment du semblable est plus fort que tout et toutes les différences sont appelées à se dissoudre dans le grand bain du métissage universel. Tous ceux qui refusent ce destin ou contestent ce diagnostic dérogent au sentiment du semblable et se constituent dès lors en ennemis du genre humain. Je prétends que, sur ce terrain de l’anti-américanisme, Philippe Muray, le grand démystificateur d’Homo festivus, et la bien-pensance sont exactement sur la même longueur d’onde.
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Inédit
Article inédit
publié dans
Causeur n° 27Septembre 2010

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L'auteur
Elisabeth Lévy est journaliste et essayiste.
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25fabien dit
Il faut avouer que Finkie tape là où ça fait mal quand il reproche à Murray de tomber dans le travers qu’il dénonce… en dénonçant.
A mon avis, toute l’ambiguïté des positions tient dans le sens que l’on donne au mot “histoire”.
On ne peut que donner raison à Murray quand il constate la mort par asphyxie d’une histoire pensée dans l’esprit des lumières, en même temps que l’essoufflement leadership américain.
Le fait est que l’occident se retrouve sur la défensive face à un monde musulman revanchard, ulcéré d’avoir à se transformer en occidental en costume folklorique, étant entendu que pour nos grands tolérants universalistes les différences fondamentales ne sont jamais dues qu’à l’arriération des autres.
Avant, on aller porter la civilisation, puis ça a été des valeurs. Aujourd’hui on s’interroge sur les mosquées à Ground zéro et sur la place des minarets ou de la burqua dans l’espace public, mais on n’a trop rien à proposer à la place.
Il faut avouer que Bush a réussi le coup d’éclat de nier la valeur historique du 11/09 en allant attaquer la seule nation laïque du coin au nom de la lutte contre l’islamisme. Comment faire perdre tout sens à un événement historique…
Et dans le même temps, les sujets des articles de causeurs tendraient à montrer que l’Histoire n’est pas finie, mais qu’on entrerait plutôt dans le choc des cultures. Exit la fin de l’Histoire. Nombrilisme occidental ou pas, le monde bouge.
ubundane dit
Hurray for Muray, idolatrie quand tu nous tiens…
robespierre dit
Ce n’était effectivement pas le plus grand entretien de Muray. Et ce n’est pas la plus profonde interview de Fink’. L’idée d’EL pas non plus la plus lumineuse. Ce commentaire n’est pas le plus intelligent. Ne nous reste qu’à festiviser Muray. C’est en cours.
Impat1 dit
Funkarello1, votre commentaire me semble étrange. Elisabeth Levy remplit au contraire parfaitement son rôle consistant à donner la parole à deux opinions opposées.
funkarello1 dit
Entièrement d’accord avec Fink, ce qui montre le masochisme d’Elisabeth Lévy, qui publie un entretien, et qui en publie un autre qui démontre assez bien qu’il aurait été judicieux de ne pas publier le premier entretien. Y aurait-il une tendance de dédoublement de la personnalité chezElisabeth Lévy ?