Ce qu’on ne voit pas sur la photo
Dans Match, les talibans triomphent. Sur le terrain, ils ont laissé des dizaines de cadavres
Publié le 05 septembre 2008 à 18:27 dans Médias
Mots-clés : Afghanistan
Les combattants qui ont tué dix de nos soldats en Afghanistan ont un visage. Et depuis peu, quelques Famas et autres breloques militaires avec lesquels ils se pavanent dans l’hebdo du chic et du choc. Du meilleur goût. Rien ne manque à ce reportage de Paris Match sur les talibans qui ont monté l’embuscade du 18 août : exotisme – voir les tenues improbables des guérilléros ; violence – no comment ; suspense – “Si les Français ne partent pas avant la fin du Ramadan, nous les tuerons tous” ; passion – “Nous nous en prenons à vos soldats, nous nous en prendrons à vos organisations humanitaires.” Sans oublier le lancement en fanfare assuré par le scandale. Un beau coup, comme on dit dans le métier.
L’affaire fait grand bruit. Les familles sont atterrées, et on les comprend. Oui, c’est bien regrettable mais quand on œuvre pour informer le monde libre, on ne peut pas s’arrêter à ces détails. Le ministre de la Défense est chiffon et le dit, mais bien poliment, d’abord parce qu’il est bien élevé et aussi parce qu’il ne va quand même pas se fâcher avec Match (et accessoirement avec Lagardère) pour cette broutille. Cohn-Bendit éructe. Moscovici avoue son “malaise”. Les militaires hoquettent. Parmi les journalistes, certains s’indignent et les autres s’indignent de leur indignation, en particulier les membres de la grande famille des photoreporters, qui, coup de chance, se trouvent être tous en goguette du côté de Perpignan pour cause de festival. “Vous faites le jeu de la propagande des talibans», accusent les uns. “Nous montrons le monde tel qu’il est”, répliquent les autres. S’interroger sur l’opportunité de publier un “document exceptionnel”, n’est-ce pas, déjà, céder à la lâcheté ?
Je dois dire que toute cette indignation m’étonne. Ah bon, le patron de Paris Match se fout de l’intérêt national ? La blague ! Evidemment qu’il s’en fout. Comme n’importe quel industriel. Industrie de l’émotion, les médias ont vocation à s’affranchir des frontières et appartenances (ce dont les journalistes se font d’ailleurs une fierté). La photographe de Match l’a d’ailleurs avoué candidement : “Qu’y a-t-il de mal à montrer les deux côtés ?” L’émotion n’a pas d’odeur.
Pas de quoi s’énerver. Il était dans la nature de Paris Match de publier ces photos. Il est aussi opérant de s’en indigner que de s’indigner que le scorpion pique. Chacun son métier. Les confrères ont fait leur boulot et leur boulot, c’est de proposer à leurs lecteurs une variété de sujets d’indignation, d’excitation, d’attendrissement ou de terreur – en un mot, d’émotion, le créneau de Match allant de la haute tension au glamour tendance eau de rose. Et comme l’émotion est une drogue à laquelle nous sommes tous addicts, cette politique éditoriale est validée par le marché. C’est-à-dire par vous et moi. Bien sûr, la ligne officielle est que nous avons “le droit de savoir”. Il faut bien ménager notre amour-propre. En réalité peu nous chaut de savoir. Nous voulons vibrer.
Dans ces conditions, il serait incongru d’invoquer des principes moraux ou des considérations politiques. Remarquons simplement que les talibans ont fait un sans-faute. La mort de nos dix soldats leur a permis de s’inviter tranquillement dans la bataille politique française. Espérant avoir trouvé son Vietnam, Besancenot s’est rué avec docilité sur la partition qu’ils avaient écrite – pour lui ou d’autres. Bring the boys back home ! – ce mot d’ordre aux agréables relents d’années 1960 a retrouvé une nouvelle jeunesse.
Toutefois, dans le registre de la manipulation, l’opération Paris Match est un chef d’œuvre. Que les journalistes aient été animés d’excellentes intentions (y compris celles de vivre quelque chose d’excitant ou de rembourser leurs dettes) ne fait aucun doute. En tout cas, ils ont respecté le contrat. Avec nous, leur public, et avec eux, leurs personnages. Donnant/donnant : en échange d’un scoop, les talibans ont obtenu huit pages de publicité gratuite dans un hebdo à gros tirage. Ils ont écrit le texte, choisi les décors et les costumes, donné leur avis sur la lumière. Une belle coproduction.
Il est donc tout à fait vain de s’indigner ou de s’étonner. Il eût été fort étonnant que les choses se passent autrement. Reste qu’on n’est pas obligé de prendre au sérieux cette rhétorique publicitaire. Sur les photos de Match, on voit de valeureux guerriers qui, forts de leur histoire millénaire et de leur foi indéracinable, tiennent tête à la puissance occidentale. Force est d’admettre que la coalition n’a pas affaire à des amateurs mais à des combattants expérimentés et plutôt finauds en politique. Pour le reste, le client ayant choisi un cadrage serré, il n’est pas inutile de s’intéresser à ce qui ne figure pas sur la photo. En effet, on ne voit pas dans le publi-reportage de Match les 60 à 80 talibans restés au tapis, ni leur matériel abandonné, ni les 20 à 30 blessés que l’on soigne peut-être sans anesthésique dans des tentes de fortune. Hors-champ. Cela dit, il peut toujours fanfaronner, le chef guérillero qui menace de bouter les Français hors d’Afghanistan. S’il perd dix hommes pour chaque soldat ennemi tués, ça va pas le faire. Même avec l’aide de Match.
-
L'auteur
Elisabeth Lévy est journaliste et essayiste.
-
Plus










La rédaction de commentaires est reservée aux abonnés
84Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous :
Pas encore abonné ? Pour commenter cet article :
1 an : 55 €
1 an : 34,90 €
20 articles verrouillés : 9,90 €
Anabase dit
Quand les talibans revètent les uniformes de leurs adversaires, ils révèlent non pas du mépris, mais de l’envie ; ils aimeraient faire partie de l’armée du monde occidental, équipée des plus modernes outils de mort. Ils ont comme l’a bien compris René Girard , un combat romantique contre l’occident, et sont désireux d’en être, ce en quoi ils sont déjà vaincu de l’intérieur par l’occident.
BOUIK dit
Le 11 septembre 2001, à peine dix heures après les attentats, Donald Rumsfeld, ministre US de la Guerre, interpelle un sénateur démocrate : « Ce qui s’est passé aujourd’hui suffit-il à vous convaincre que ce pays doit, de toute urgence, accroître ses dépenses pour la défense et que l’argent pour financer ces dépenses militaires doit être prélevé, si nécessaire, dans les caisses de la Sécurité sociale. »
Qui va payer pour les guerres de libération US : Élisabeth et ses amis !
Nous aimerions avoir un petit bilan financier honnête des profits réalisés par les entreprises militaires, de technologies de sécurité et d’armement, d’outsourcing de mercenaires. Y-t-il preneur?
Un journal israélien, lui auss coupable de “complotite” :
11 septembre
Le journal israélien Ha’aretz, coupable de complotisme :
Odigo says workers were warned of attack
By Yuval Dror
Odigo, the instant messaging service, says that two of its workers received messages two hours before the Twin Towers attack on September 11 predicting the attack would happen, and the company has been cooperating with Israeli and American law enforcement, including the FBI, in trying to find the original sender of the message predicting the attack.
Micha Macover, CEO of the company, said the two workers received the messages and immediately after the terror attack informed the company’s management, which immediately contacted the Israeli security services, which brought in the FBI.
“I have no idea why the message was sent to these two workers, who don’t know the sender. It may just have been someone who was joking and turned out they accidentally got it right. And I don’t know if our information was useful in any of the arrests the FBI has made,” said Macover. Odigo is a U.S.-based company whose headquarters are in New York, with offices in Herzliya.
As an instant messaging service, Odigo users are not limited to sending messages only to people on their “buddy” list, as is the case with ICQ, the other well-known Israeli instant messaging application.
Odigo usually zealously protects the privacy of its registered users, said Macover, but in this case the company took the initiative to provide the law enforcement services with the originating Internet Presence address of the message, so the FBI could track down the Internet Service Provider, and the actual sender of the original message
Tiens : on devrait demander à Val ou Askolovitch de nous monter une jolie petite mise en scène pour faire interdire l’accès à Ha’aretz en France, pour antisémitisme et négationnisme et complotisme antiaméricain.
Alain G. dit
Bouk et Bouik, Bouik et Bouk,
Bouk à voile, Bouik à vapeur,
etc…
Bouik dit
Mes très chers sanctimonieux
A. J’admets bien volontiers que cela pourrait être plus concis, mais les gueulards patentés qui se réfugient systématiquement dans les attaques contre la forme sont souvent ceux que le contenu rend amers.
B. Un raisonnement demande un minimum de paragraphes contrairement aux hourras des groupies et aux provocations ordinaires.
C. La concision demande un travail plus long de rédaction et il se trouve que, contrairement aux rentiers retraités qui squattent ici et ailleurs en permanence, je bosse pour gagner ma vie, sans compter d’autres obligations que je soupçonne fortement lesdits retraités de ne pas avoir à honorer.
D. Prenez des cours de lecture rapide.
E. Demandez aux groupies, aux obsessionnels et aux provocateurs lourdingues de maîtriser leur incontinence.