Vivons nous dans un pays schizophrène dont la schizophrénie apparaîtrait au grand jour depuis les carnages des 7 et 9 janvier ?  Alors que le dernier numéro de Charlie Hebdo se vend par millions d’exemplaires et que l’on voit des queues soviétiques devant des kiosques d’habitude désertés et des kiosquiers tout heureux de vendre autre chose que la presse people, un sondage du Journal du Dimanche nous annonce comme ça, l’air de rien, que 42 %  des français s’opposent à la publication des caricatures de Mahomet.

On a du mal à ne pas voir là une contradiction assez douloureuse, surtout qu’il n’est pas impossible, finalement, que la même personne ait acheté un numéro collector de Charlie, voire plusieurs pour les léguer à ses petits enfants, et trouve quand même qu’ils vont un peu loin, les caricaturistes. On connaît ce genre d’hypocrisie, que ce soit dans la consommation  de la pornographie, de la culture ou même de la politique. La France entière jure ses grands dieux qu’elle ne surfe pas sur les sites pornos qui sont malgré tout les plus fréquentés et de très loin. Il y a bien Wauquiez qui avait confié sa dilection, sans doute inventée, pour Youporn. Mais il s’est assez vite aperçu qu’en matière de démagogie, il pouvait faire beaucoup mieux et moins risqué pour flatter l’électeur et montrer qu’il était un homme comme les autres en réclamant régulièrement la suppression des allocations familiales, à la façon de Ciotti, qui la veut pour les familles des enfants qui n’avaient pas respecté la minute de silence. En matière de culture, idem : tout le monde trouve qu’il n’y a pas assez d’émissions sur les livres, l’histoire, pas assez d’opéras ou de pièces de théâtre mais l’encéphalogramme audimatesque d’Arte reste désespérément plat. Quant à la politique, comment croire que cette union nationale est autre chose qu’un moment imposé par la décence ? Et que les couteaux ne sont pas déjà sortis en même temps que les plans de bataille où tous les coups seront permis : après tout un homme politique, c’est fait pour faire de la politique et même si on l’a complètement oublié, il y a des élections dans deux mois.

Mais tout de même, 42% des Français qui trouvent qu’il ne fallait pas publier les caricatures, ça fait tout de même un peu peur. Si on admet, ce qui n’est pas dit, que tous les Musulmans  se sentent offensés, ce ne peut pas être 42 % de la population qui serait musulmane. Même les angoissés du Grand remplacement n’osent avancer un tel chiffre pas plus que Houellebecq dans Soumission, alors qu’il pourrait tout se permettre puisqu’il s’agit d’un roman.

Alors qui sont-ils, ces 42 % ? Le JDD nous apprend que si le Front de gauche est le moins allergique, l’UMP et en particulier les anciens électeurs de Sarkozy seraient les moins tolérants. Mais cela veut-il dire grand chose ? On nous explique à longueur de temps qu’une fraction importante de la gauche de la gauche est islamogauchiste alors que l’UMP ferait partie des durs, ceux qui veulent carrément renouer, pour les djihadistes, avec la déchéance de la nationalité ou l’indignité nationale dont fut frappé (souvenirs, souvenirs) Louis-Ferdinand Céline après la guerre, ce qui ne nous rajeunit pas.

Non, on peut hélas plus banalement penser, et ce sera équitablement partagé entre les appartenances politiques, sociales, professionnelles, les tranches d’âge et les origines géographiques, qu’il s’agit là d’une bonne vieille trouille. L’émotion rend belliqueux, on est plein d’une mâle assurance. On se sent grand et beau, on cite Voltaire sans l’avoir lu, on est prêt à mourir en martyr pour la Patrie et la Liberté d’expression, on est plus Charlie que Charlie et puis tout d’un coup, on s’aperçoit que ça a un prix : une partie de notre propre jeunesse a fait sécession devant une République dont elle n’attend plus rien et trouve dans l’islamisme cette identité vacillante qui est celle du « perdant radical » telle que la définissait Enzensberger dans un livre qu’il faut relire d’urgence[1. Hans-Magnus Enzensberger, Le perdant radical (Gallimard, 2006)]. On s’aperçoit aussi que l’on commence à brûler et attaquer nos bâtiments officiels à l’étranger, on s’aperçoit qu’il va falloir vivre avec la possibilité de voir des dingues ouvrir le feu dans la foule à n’importe quel moment, bref que la liberté d’expression, et sa défense, ont un prix concret et quotidien, depuis le 7 janvier.

Alors, finalement, comme Brassens, nos 42 % veulent bien mourir pour des idées, mais de mort lente.

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Jérôme Leroy
Écrivain et rédacteur en chef culture de Causeur. Derniers livres parus: Nager vers la Norvège (Table Ronde, 2019), La Petite Gauloise (Folio Policier, 2019)
Lire la suite