L’histoire peut paraître anecdotique, mais elle est symptomatique du cancer de la bien-pensance égalitariste qui ronge la société française depuis des années. Depuis un quart de siècle, le Collège-Lycée Honoré de Balzac (Porte de Clichy à Paris) est l’un des fleurons du système scolaire public en Île de France. La moitié de ses classes sont composées d’élèves bilingues, qui intègrent Balzac en 6e grâce à leur maîtrise parfaite d’une langue étrangère et à un dossier scolaire immaculé, pour y préparer le prestigieux BAC Option Internationale. On y trouve donc des classes d’élite qui font le bonheur de leurs professeurs, avec des élèves étudiant l’arabe littéraire, l’anglais, le portugais, l’italien, l’espagnol ou l’allemand. Ces élèves dits « internationaux » ont intégré Balzac sur concours, et viennent de toute l’Île de France chaque matin (parfois après une heure de transport) pour suivre leurs cours.

L’autre moitié de l’établissement est constituée de classes générales, normales, avec des élèves issus du quartier. La Porte de Clichy n’étant pas vraiment un coin favorisé de Paris, on trouve parmi les « généraux » un fort pourcentage de cancres en difficulté. Parmi ces cancres, il y a bien entendu quelques brutes encagoulées qui n’hésitent pas à mettre des baffes aux « bouffons » des classes internationales, voire à leur piquer leurs Choco BN, quand ce n’est pas leur portable. Mais rien de bien méchant, hein. On voit pire, bien pire, dans la majorité des établissements de banlieue. Balzac n’a rien d’un coupe-gorge. En tout cas, pas encore.

Depuis 25 ans, le Collège international de Paris fonctionnait ainsi. Un mélange de classes d’élite et de classes lambda, vivant à peu près en bonne intelligence dans ce gigantesque paquebot de béton. Et puis une nouvelle proviseure est arrivée cette année, avec un « projet d’établissement » sous le bras. Madame Katia Blas a décidé de mélanger les classes générales et internationales dès la rentrée prochaine. Jointe au téléphone, la proviseure s’est montrée choquée par l’indignation des parents d’élèves internationaux. Comment ne pas être d’accord avec son projet égalitaire, qui n’a d’autre but que de « prévenir la violence » et « améliorer les résultats de l’établissement » ? Avec un aplomb digne d’un Benoît Hamon expliquant son projet « d’égalité réelle », Madame Blas s’est émue des différences de résultats entre les classes « d’élite » (93% de reçus au brevet) et les classes générales (à peine 45%). Pour la proviseure l’idée même de classes d’élites est insupportable. Comme de bien entendu, le mot « discrimination » fait partie de son vocabulaire. Pour ces petits soldats de « l’égalité réelle », il ne saurait y avoir de justification à l’existence de classes internationales, peuplées d’intellos avec seize de moyenne, dans un établissement public.

Pour la sécurité des internationaux (dont elle reconnaît qu’ils se prennent à l’occasion des claques dans les couloirs, sur le mode « zyva sale bouffon »), la proviseure prône donc la seule solution possible : mettre dans la même classe intellos et cailleras nihilistes. S’appuyant sur les travaux de sociologues obscurs, la proviseure certifie que son projet d’établissement est la solution à tous les problèmes. Fini les violences ! En passant leurs journées côte à côte, bons élèves et ados en échec scolaire vont devenir les meilleurs amis du monde. Terminé les claques et les moqueries. Pour couronner le tout, les cancres vont, bien entendu, s’inspirer des bouffons à lunettes et raccrocher les wagons de la réussite scolaire ! Si ce n’était pas aussi triste et naïf, on pourrait en rire. Mais le gâchis est trop terrible. Trop de profs et de parents de bonne volonté se sont battus pour l’existence de Balzac International pour ne pas être effarés par ce projet. L’idée, d’une rare stupidité, rappelle évidemment l’affaire des ERS (établissement de réinsertion scolaire) qui ont fait la une des journaux il y a quelques semaines. Rappelez-vous : des collégiens de St Denis envoyés dans des ERS à la campagne pour reprendre leurs études. La belle idée s’était achevée, là aussi, à coups de claques dans la figure. Personne ne peut forcer un élève à se plonger dans ses livres, sauf peut-être ses parents…

Le fameux déni du réel qui caractérise notre société bien-pensante trouve avec cette affaire un nouvel exemple particulièrement sinistre. Un nouveau scandale. Parmi d’autres. Pourquoi « stigmatiser » les ados qui ne veulent rien faire, quand on peut faire porter le chapeau au « système », forcément bourgeois, de droite et inégalitaire ? Pourquoi protéger les classes « d’élite » (un gros mot dans la bouche de la proviseure ), quand on peut les livrer en pâture à la meute et faire remonter la moyenne générale de l’Établissement d’un demi point ? De quel droit les « intellos » pourraient-ils continuer à travailler tranquillement pendant que le niveau s’effondre autour d’eux ?

Les établissements scolaires devraient être des citadelles dédiées au savoir, à l’abri du tumulte et de l’air du temps. À l’abri des idéologues de la connerie bien-pensante, aussi, si ce n’est pas trop demander.

Lire la suite