Brothers in arms
Finalement, le Labour a élu Miliband
Publié le 01 octobre 2010 à 5:59 dans Monde
Mots-clés : David Miliband, Ed Miliband, Labour, Royaume-Uni

Eschyle, Sophocle et Euripide en auraient tiré une version moderne des Atrides, cette charmante famille mycénienne marquée par le meurtre, les coups bas et les trahisons. Encore eût-il fallu qu’ils traversent le temps et l’espace pour atterrir à Manchester ce samedi 25 septembre 2010 et assister à l’affrontement entre les deux frères Miliband. Atrée et Thyeste are back, presque trop beau pour être vrai.
L’enjeu ? Rien de moins que le contrôle du Labour, parti travailliste sorti groggy des dernières élections générales après treize ans de pouvoir, des luttes internes désastreuses, une crise financière carabinée et une guerre en Irak controversée.
À ma droite Dave, l’héritier naturel de Tony Blair et grand favori de la presse, des militants, des MP’s (les députés) et de ces dames. Hillary en raffolait. Foreign Secretary sortant, charmant, brillant, charismatique, dans la droite ligne du new labour blairiste qui a fait la paix avec l’économie de marché, accepté les principales réformes de Margaret Thatcher et envoyé les boys à Bagdad.
À ma gauche le petit frère, Ed, son exact opposé, mine chafouine, obscur ex-secrétaire d’Etat à l’énergie et au changement climatique, partisan d’un renouvellement idéologique à 180 degrés, à gauche toute option Ken Livingstone, dit Ken le rouge, ancien maire communiste de Londres. Sus au capitalisme, aux banques et à la guerre en Irak. Vivent les hausses d’impôts, le déficit des finances publiques, les promesses non chiffrées et l’Etat tout puissant. Plutôt old fashioned and egalitarian labour, donc. Son ambition est de poursuivre en les accentuant les inflexions commencées sous le gouvernement de Gordon Brown dont il était le chouchou. Gordon a sauvé le système bancaire britannique mais payé très cher l’usure de son parti.
Après la tragédie grecque, une nouvelle bataille des Anciens et des Modernes ?
À la surprise générale, c’est Ed qui a gagné d’un cheveu, d’un souffle : 50,65% contre 49,25 à son frère, obtenus grâce à l’appui des syndicats, les très puissants Unions, un tiers du collège électoral et bailleurs de fonds historiques du Labour. Le vent du changement a balayé les vieilles lunes lessivées.
Les syndicats le tiennent par les urnes
Et déjà la presse qui l’a immédiatement rebaptisé Red Ed, Ed le Rouge, joue les Cassandres. Son succès se mesurera à l’aune de son résultat aux prochaines élections générales, quand il affrontera en 2015 David Cameron, tombeur de Gordon Brown et très probable candidat des Tories. Sera-t-il la « prochaine victime du capitalisme » ? Cameron vient-il d’ores et déjà de remporter la victoire comme l’affirment cyniquement le Telegraph et l’Independant ? On saura alors si Junior n’est qu’un leader d’opposition, un Mister no de plus ou un Premier ministre potentiel, s’il est capable de convaincre l’Anglais moyen et non des syndicats tout acquis à sa cause. Or, contrairement aux Français, l’Anglais moyen est plutôt favorable à la réduction des dépenses publiques, de la dette et des impôts, il redoute comme la peste noire ceux qu’on appelle ici « les fauteurs de trouble », les partisans des grèves et les syndicats qui tiennent Ed Miliband par les urnes. Il semble que la crise financière n’ait pas pour autant restauré la foi dans l’efficacité de l’Etat. Le discours très 70’s d’Ed, ripoliné lutte des classes, pattes d’eph et sous-pulls en acrylique, risque fort de rappeler les heures les plus sombres du Labour qui n’avait dû son salut qu’à l’aggiornamento de Tony Blair.
La fenêtre de tir d’Ed Miliband est très étroite. A à peine 40 ans, il peut jouer pour un temps sur sa jeunesse et sa fraîcheur, sur celle d’une équipe renouvelée faisant la part belle aux femmes et aux minorités. Diane Abbott, rivale malheureuse des Miliband, flamboyante porte-parole des pauvres et des Jamaïcains ou Sadiq Kahn, chef de campagne d’Ed, sont d’ores et déjà sur les rangs du shadow cabinet que vont quitter la plupart des Blairistes historiques usés jusqu’à la trame, les Darling, Straw, Mandelson… et Dave. Après avoir joué pendant quelques heures à Should I stay or should I go, le frère battu jette l’éponge. Il lorgnerait vers Washington et le FMI libérable par DSK en 2012.
Il peut également faire des appels du pied à Nick Clegg, vice premier ministre et chef du Lib-Dem, en lui promettant le soutien de son parti dans la grande réforme politique à venir, celle du système électoral qui devrait sonner le glas du bipartisme britannique. Exit The winner takes it all, si Cameron respecte sa parole, une vraie proportionnelle ou un scrutin majoritaire à deux tours à la française devrait rebattre toutes les cartes et les alliances possibles. Clegg l’a déjà prouvé, il se vendra au plus offrant.
N’enterrons pas trop vite Ed le Rouge. Pour l’instant il part plutôt dans la catégorie « perdu d’avance ». Mais les Miliband apprennent très vite. Et savent survivre et s’adapter. Ils ne sont pas pour rien les enfants de deux rescapés polonais de la shoah.
Son avenir dépendra de sa capacité à se débarrasser des slogans simplistes et de ceux qui l’ont fait roi. Entre révolution tripartiste annoncée, recompositions géographiques et consécration des minorités, la vie politique britannique nous prépare quelques surprises rafraîchissantes. Jamais les miasmes parisiens n’ont été aussi loin.
A moins qu’une fois de plus le Labour ne soit rattrapé par ses démons. La guerre des roses, par exemple. Yvette Cooper, probable shadow chancelier de l’échiquier et futur numéro deux du parti… est à la ville l’épouse d’Ed Balls, encore un candidat malheureux au poste de leader du parti. Il y voyait déjà un joli lot de consolation et fait contre mauvaise fortune très mauvais cœur.
Après les Atrides, Les Feux de l’amour…
Good luck Red Ed !
-
L'auteur
Agnes Wickfield est correspondante permanente à Londres.
-
Plus









La rédaction de commentaires est reservée aux abonnés
56Nos offres
1 an : 55 € ............................................ >
1 an : 34,90 € ....................................... >
W8 dit
Quelle horreur. encore un fils à papa propret qui doit passer son temps à faire vroom vroom avec son coupé qu’il en sait pas piloter (parceque bien comme chacun sait seuls les prolos savent conduire) Comme en France: ces gens-là donnent désormais des cours de maintien de morale et de philosophie tout en gagnant des salaires astronomiques! Trop c’est trop.
Impat1 dit
D’après vous, chère Agnès, existe-t-il derrière la différence politique entre les deux frères une rivalité familiale ? Et par ailleurs, est-il possible de déceler dans l’éducation et la vie passée des deux frères une origine à leur divergence au sein du Labour ?
Ne prenez cela que comme une question subsidiaire (et tardive), sans trop chercher au cas où vous n’auriez pas la réponse toute prête en tête.
agnès wickfield dit
Je crois qu’on ne se comprend pas, daragoï, la photo qui accompagne l’article, c’est Ed, celle qui est reprise d’un écran de la BBC, c’est Dave ! Maintenant, l’intérêt est modeste, d’autant que je ne choisis pas les photos. Mais elles sont toujours excellentes, vraiment.
Il me semble normal de répondre aux posts, ce n’est pas forcément facile d’être seul(e) dans l’arêne, mais rien ne vaut l’échange quand il reste courtois. C’est le cas, presque toujours, comme ici. Il est rare de s’étriper sur le UK, c’est l’avantage.
Have a sweet night.
Baskountry dit
Merci de répondre aux posts,c’est suffisamment rare pour etre souligné. Je persiste,la photo accompagnant l’article c’est Ed. Je n’y reviendrai plus,ça n’a aucun interet. Thank you girl
agnès wickfield dit
Sinon, pour en finir avec les photos, la capture d’écran de la BBC, c’est David et son sourire crispé. L’autre, c’est Ed. Ils n’ont qu’un vague air de famille
agnès wickfield dit
Baskountry, je suis neutre, j’observe, c’est tout ! Je trouve d’ailleurs qu’Ed s’est déjà bien calmé depuis qu’il a été élu…
Quant à la surprise, elle est totale, le résultat incroyablement serré en est le garant. Personne ne le connaissait vraiment, il a fait campagne contre l’héritage du new labour, il revient aux fondamentaux du travaillisme, ne pas chercher ailleurs les raisons de sa victoire. Dave était un blairiste bon teint, c’est plutôt un handicap aujourd’hui où le new labour a révélé son vrai visage, celui d’une entreprise entièrement dévouée à l’ambition d’un homme, Tony Blair. La façon peu glorieuse dont il s’est défilé pour présenter son bouquin a achevé de le déconsidérer aux yeux des Anglais.
Baskountry dit
Non la photo c’est Ed ou alors on n’a pas la meme photo,enfin bref c’est pas trés grave…… Le Guardian avait pris parti pour les LibDems,beaucoup de ses journalistes sont effectivement blairistes,quelques uns comme Polly Toynbee ne le sont pas. Je suis écoeuré par The Independent et un zozo nommé John Rentoul qui est un fanatique blairiste….
Agnés,vous plaisantez quand vous dites que tout le monde a été assomé par la victoire de Ed? Plusieurs sondages le donnaient gagnant et sur la fin il était évident qu’il avait pris l’ascendant. Je sais, c’est dur de voir le blairisme se crashé en direct mais que voulez-vous c’est la vie,vous vous y ferez….
agnès wickfield dit
Hi Expat, voire d’être au sommet de l’Etat ! Le père de BO était Kényan, celui de Sarkozy Hongrois, celui des Miliband Polonais. Personne ne viendra dire qu’ils ne se sentent pas Américain, Français ou Brits à 100%, ni que ce sont des leaders communautaires. Ils sont les témoignages vivants que nos sociétés sont métissées et doivent intégrer les enfants de l’immigration sans communautarisme ni discrimination positive, au mérite républicain (ou royal !). Tout le problème est de permettre à ce mérite de s’exprimer. Ce n’est pas simple, c’est même compliqué, mais les anathèmes ne résolveront rien. Ils sont là, il faut faire avec.
Bibi, les Brits s’intéressent beaucoup à ce bébé, tellement qu’Adoms junior a dû s’expliquer… Quant au Guardian, il est plutôt blairiste et il a été comme tout le monde, complètement assommé par le résultat que personne n’avait prévu. Surtout pas moi, tout le monde voyait Dave in the pocket -;))
expat dit
@ AW : “Nous demandons à nos concitoyens issus de l’immigration de s’intégrer et de jouer le jeu de notre démocratie. C’est la moindre des choses. En retour, il est parfaitement normal qu’ils apparaissent aux plus hauts postes. Sans quotas, naturellement. ”
Entièrement d’accord avec ça.
Bibi dit
Avec l’accent Oxbridge, Addoms Family risque de passer inaperçu ;-)
Et il y aussi l’histoire de la non-déclaration de paternité de Reddie, indicative (avec sa micro-expérience aux résultats peu convaincants) selon certains d’une réticence à assumer la responsabilité.
Même les gargardienistas ne semblent pas jubiler.
Est-ce le premier épisode de Love’s Labour’s Lost?
agnès wickfield dit
Bibi, excellentissime la famille Adoms, je n’aurais pas osé la faire, j’adore, je la ressortirai avec votre copyright.
Michel, il y a longtemps que je ne vais plus sur les fils où l’on casse du bougoule, ils sont gonflants au possible. Sinon, je reprends certes ce qui se dit à Londres, pas nécessairement ce qui s’y écrit, je suis en fait payée pour ça. Mais là, pour le coup, il y a unanimité. Ed a été élu avec les voix des syndicats, sera t-il lié par eux ? Ce serait logique, mais pas si sûr. Les frères Miliband sont très futés. Comme le faisait très justement remarquer Bibi, ils sortent comme tous leurs copains du moule Oxbridge, le plus élitiste qui soit, je gage qu’Ed a déjà une idée très précise de la stratégie à suivre.
Je suis d’accord avec vous pour la page 3 ! Mais où vont-ils les chercher ??!!
to Bibi : Le seul qui sortait de l’élite, c’était Ed Balls, le Bérégovoy brit. Il a fait long feu…
agnès wickfield dit
Baskountry, la photo de l’écran télé représente Dave, Ed, c’est l’autre, je n’y suis pas pour grand chose, mais qu’importe. Je vous promets qu’exceptionnellement je n’avais pas bu -;)
Gaétan, vous posez de bonnes questions, mais vous vous arrêtez en route. Les députés” issus de” ne vont certes pas résoudre à eux tous seuls le problème de l’intégration, il en faudra plus pour arrêter le discours médiéval de certains imams et la dicrimination positive comme le multicomunautarisme ne seront jamais une solution.
Quand bien même nos députés représentent toute la société civile, il serait parfaitement injuste qu’une société de fait métissée comme la nôtre, ou plus encore comme la brit, n’envoie au palais bourbon (ou à Westminster) que des hommes blancs à bac plus 5. Nous demandons à nos concitoyens issus de l’immigration de s’intégrer et de jouer le jeu de notre démocratie. C’est la moindre des choses. En retour, il est parfaitement normal qu’ils apparaissent aux plus hauts postes. Sans quotas, naturellement. Il serait particulièrement malsain qu’ils servent juste à vider nos poubelles à Paris ou à Londres. Nous nous préparerions des lendemains très difficiles….
Baskountry dit
@Gaetan Brumoy
Que voulez-vous,j’adore l’architecture moderne? Pour vous cela veut dire architecture stalinienne,chacun ses références.
Et oui,on peut etre de gauche et adorer Londres ou New-York.
Je reconnais que je ne supporte plus le passéisme de ces petits français…. Vive JP Pernaut camarade!!!!
Michel1973 dit
Le Sun parmi tous les autres, cher Michel73, il n’a échappé à personne qu’Ed avait été élu grâce aux voix des syndicats -;))
C’est bien ça qui me gêne dans votre article, Madame Wickfield. Vous ne faites que reprendre ce qui se lit ou s’entend dans la majorité des médias britanniques, dont le Sun est une synthèse (au sens d’Audiard), sans mettre en contrepoint les déclarations de Miliband (Ed, le moche). En fait, vous surfez sur le mainstream et je constate que les contempteurs habituels de la “pensée unique” n’y trouvent rien à redire, sans doute trop occupés à casser du bougnoule sur un autre fil (c’est pas de la provoc, ça vient du coeur).
Ceci dit, j’apprécie que vous réagissiez au débat suscité par votre article, comme le font parfois Mihaely et Leroy (entre autres). Le web permet ce qui est techniquement impossible avec le papier, autant en profiter.
PS : en page 3 du Sun, elles sont moches à faire fuir un anglais :-)
Bibi dit
RK,
Il y a plein de photos d’Eddie.
Par exemple, ici:
http://blogs.telegraph.co.uk/news/richardpreston/100056463/so-ed-scissorbands-is-a-dweeb-rather-than-a-geek-pay-attention-at-the-back-there/
Gaétan Brunoy dit
@Baskountry
Vous parlez sans doute de cette modernité architecturale entièrement constituée à Londres de sièges sociaux de grandes banques et institutions capitalistes internationales ?
C’est marrant d’aimer ça pour un authentique admirateur du chavisme, qui regrette que le labour ne compte que des sociaux-traîtres.
Ceci dit, il y a une cohérence avec l’héritage politique des communards, qui incendiaient déjà Paris, au sens propre.
Sans oublier toute l’école d’architecture post-soixantehuitarde brutaliste, d’inspiration corbuséenne, qui en prétextant faire table rase du passé réactionnaire, s’alliait parfaitement aux promoteurs véreux pompidoliens pour défigurer la capitale avec du béton préfabriqué pas cher.
Comme quoi il y a une parenté réelle entre la tourbe morale des idées de gauche et la barbarie architecturale.